31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 07:00

 

 


 

 De l’originalité de l’(auto)création

 

à la banalité de la réception :   


l’Amazone
Natalie Clifford Barney

 

dans son Temple 

 

Evgenia Grammatikopoulou

Université Aristote de Salonique

    

 

 

 

 

En été 1904, deux jeunes poétesses, l’Américaine Natalie Clifford Barney (1876-1972), 28 ans, et la Britannique Renée Vivien (née Pauline Tarn), 27 ans, entreprennent toutes seules un pèlerinage insolite – du moins pour l’époque. Elles partent de Paris en Orient Express pour arriver à Constantinople, et par la suite elles embarquent sur un cargo à vapeur égyptien à destination d’Alexandrie qui devra faire escale à la Terre Promise.

Au bout d’un trajet de plus de 2.500 kilomètres, elles atteignent l’île mythifiée dont elles rêvent de fouler depuis leur adolescence « la poussière consacrée par les sandales de Saphoi», en inaugurant sans doute à leur insu le tourisme « rose » (ou LGBT) plusieurs décennies avant la lettre.

Le couple s’investit à ce voyage au pays natal de Sapho afin de s’offrir une lune de miel (après plusieurs mois de fiel) ainsi que de ressusciter la tradition pédagogique de la Dixième Muse. Or, au tournant du XXesiècle, Lesbos n’est guère une « île enchantée d’immortellesii » ni le royaume « des jeux latins et des voluptés grecquesiii», comme elles s’illusionnent, mais une province arriérée, encore sous occupation turqueiv. Rien à voir avec l’ère édénique de Sapho telle que l’avaient modelée les phantasmes des amoureuses, les rêveries poétiques ou encore les pinceaux des peintres romantiques, symbolistes et préraphaélitesvau tournant du siècle. À la grande déception des visiteuses, la virginité resplendissante anticipée se limite à la beauté de la nature : « la population [aux] traits abâtardis » (SI, p.79) n’évoque en rien la finesse des figures classiques sur les trésors antiques, la société locale plonge dans une primitivité pénible et donc le projet chimérique d’une communauté féminine vouée à la culture poétique est renvoyée aux calendes grecques.

Pourtant, l’intérêt des adeptes étrangères pour la poétesse et pour sa patrie intime n’est point un caprice frivole ou passager. Complètement bouleversée par cette découverte inattendue à l’âge de 15 ans, déjà consciente de son « inversion sexuelle », Barney s’en sert de bouclier ainsi que de boussole afin de justifier, légitimer et surtout idéaliser son attirance insatiable pour les femmes et graduellement la transformer en raison et façon d’être. Au fil des ans, le paradigme saphique s’avère chez Barney une véritable fixation, une identification surchargée de projections personnelles. Extrêmement fragmentéesvi, pleines de lacunes dues au temps écoulé depuis le 7esiècle av. J.-C., l’œuvre et la personnalité de la poétesse restent obscures et donc propices à toute sorte de ré-création, de réappropriationviilibre sinon arbitraire.

 

L’originalité de Barney ne repose pas au fait qu’elle utilise l’autorité de l’antiquité classique comme prétexte ou alibi pour disculper son homosexualité (il ne va pas de même pour la couverture de sa polygamieviii) ; ceci était d’ailleurs monnaie courante parmi les uranistesix. Intrépide, elle prétend y dénicher ladite « Morale de la Beautéx» et en fait la quintessence non seulement de son esthétique mais surtout de son éthique. Sapho avec tout un cortège de chastes amies sublimes et de divinités féminines lunaires sont retirées de l’ombre afin d’illustrer sa vision d’un monde élitiste, sophistiqué, gynocentrée, « feminéistexi » et frôlant sinon la misandrie du moins le sexisme à l’envers. Encore jeune débutante, Barney jure de tracer son propre chemin : « Autant que je vivrai, l’amour du Beau sera mon guide [...] soyons snobs, mais snobs à rebours de notre monde qui n’admet que les valeurs toute faites : découvrons de vraies valeurs qui seules nous inspirent ou nous interprètentxii». Hormis la souplesse de la poésie lyrique, elle emprunte également des bribes à l’androgynat du Banquet platonicien, à l’oisiveté sybarite (plutôt qu’épicurienne, comme on l’a souvent prétendu, en falsifiant l’essence de la philosophie du Jardin), à la noblesse de l’amour courtois, au libertinage aristocratique, aux standards plastiques préraphaélites qui font tabac à l’époquexiii, à la sensualité chatouillante de la verve littéraire et poétique de Pierre Louÿsxiv.

 

Ce palimpseste biscornu épargne Barney de l’obligation de plaider pour sa cause. Habile, elle contourne la rigidité du féminisme naissant ainsi que les revendications réactionnaires des suffragettes qui suscitent spontanément la polémique et se fie à l’apanage, par excellence, féminin qui a fait ses preuves depuis des millénaires : celui de la séduction qui « n’est jamais de l’ordre de la nature, mais de celui de l’artifice [...]du signe et du rituel [et] veille à détruire l’ordre de Dieuxv». Quatre-vingts ans avant le traité homonyme de Jean Baudrillard, Barney coupe court à l’éternelle tendance compulsionnelle des femmes à se prouver irrépréhensibles et les incite à se montrer irrésistibles : « Allons à l’amour comme ils vont à la guerrexvi ». Jeu des apparences, légèreté, artifice, parure, fard, trait d’esprit, cérémoniel, leurre : dans un début de siècle qui prépare le désenchantement définitif de notre culture, la surnommée Amazone exploite l’arsenal du charme que systématisa ultérieurement Baudrillard dans son étude subversive. Si elle stylise dans un excès de narcissisme l’homoérotisme féminin et en magnifie adroitement ses « délices et joies d’âmexvii », c’est pour outrager les normes sacro-saintes du patriarcat, prêtes à écraser lesdites « vicieuses » (ou « lapidées »)xviii, et en dénoncer l’hypocrisie : « Ever since God made Eve from Adam’s rib everything has been abnormalxix ». Plus elle gagne en visibilité, plus elle rend l’acception de l’homosexualité –encore néologisme à l’époque– une affaire de (bon) goût. Ses pratiques concrétisent les théories libératrices du sexologue progressiste Havelock Ellisxx: « En général chez les individus doués d’un puissant instinct moral, il existe une tendance vers les formes supérieures du sentiment homosexuel […]. Je ne vois pas qu’on puisse critiquer cette attitude esthétique [en tant que] vice honteux et dégoûtant […] un acte n’est pas criminel parce qu’il est dégoûtant ». Avec son inégalable sens de la repartie, Barney clôt le débat : « Moi seule puis me faire rougir » (E, ch. 131).

Tour à tour, Barney conçoit des mises en scène pour réarticuler le présumé obscène : encore enfant, elle pose habillée en page pour un portrait réalisé par Carolus-Duran (au fil des ans, elle reprendra à plusieurs reprises ce déguisement) ; jeune adolescente, elle s’initie aux plaisirs de la vie arcadique et s’adonne aux « ébats de nymphes (modernes) », toujours escortée par d’épatantes suivantes,xxiet fait sensation en galopant comme une furie aux alentours de Bar Harbor où elle estive ;  jeune débutante à Paris elle se travestit en homme afin de glisser au Moulin Rouge, court le jupon (de courtisanes et d’autres sommités du demi-monde) au Bois de Boulogne, se fait professionnellement photographier en divers costumes d’antan, seule ou accompagnée de paires audacieuses. La conquête heureuse des femmes désirées et conséquemment la béatitude de la jouissance charnelle cherchent d’urgence un moyen d’expression et de partage : « Seulement l’art pouvait perpétuer la beauté qu’elles éprouvaient ensemble : “it was thus necessary for me to become a poet of love”xxii ».

C’est ainsi qu’en 1900 elle publie Quelques portraits-sonnets de femmes, un éloge poétique dédié à ses premières amours et n’hésite pas à les illustrer avec cinq portraits respectifs réalisés par sa mère (qui ignore évidemment la vraie nature des relations que sa fille entretenait avec ses amies ainsi que le contenu du recueil). La presse mondaine ne lui pardonne pas l’audace d’avoir levé le voile : sous le choc de sa réputation endommagée, la jeune héritière emprunte à l’Aphrodite de Louÿs un pseudonyme, Tryphé, pour sa prochaine publication Cinq petits dialogues grecs (1901) et envisage un éventuel mariage de convenance avec Lord Alfred Douglas (mais finalement elle cède sa place à une de ses maîtresses, Olive Eleanor Custance, qui en avait également besoin). Les concessions s’arrêtent là. Depuis, elle considère les « opprobres […] comme le meilleur moyen d’éliminer les importuns » (SI, p. 91) et opte pour l’intransigeance : « Those who dare to rebel in every age are those who make life possiblexxiii ». L’émigration volontaire à Paris lui délie, à proprement parler, les mains.

 

Le décès de son père en 1902 et le bien bel héritage qui s’ensuit, lui permettent de mener sans restrictions « la vie la plus belle […] celle que l’on passe à se créer soi-même, non à procréer » (E). Tout d’abord, elle invente un curieux mélange dramatico-mondainxxiv, probablement motivée par le constat que « les pièces grecques ne passent plus, les pièces lesbiennes pas encore » (PA, p. 160). Commencent donc les « folies de Neuilly sur les pelousesxxv » de son pavillon récemment loué : des festins organisés ou improvisés, accompagnés de récitations de poèmes, de représentations de pièces surtout saphiques (souvent écrites de sa propre plume), de danses, de tableaux vivants ainsi que de happenings où l’on peut admirer, par exemple, Mata Hari en Lady Godiva bondissant d’une cachette parmi les arbustes « sur un cheval blanc harnaché de turquoises persanes » ou performant « ses danses guerrières » (NPA, p. 35). Cependant, les voisins barbares n’apprécient point les chorégraphies de Raymond Duncan (frère d’Isadora), sa femme grecque Pénélope jouant des mélodies traditionnelles à la harpe ou à la lyre, les costumes archaïsants et les sandales d’Eva Palmer ni même Colette et Sacha Guitry dansant enveloppés dans une fine brume d’encens qui embaume dans un brasier. Également grossier, le propriétaire de la résidence ne s’émeut guère par l’article paru sur Comœdia (le 23 mai 1909) décrivant « des fêtes de nus très chastes sous les ombrages de son jardin » ; il ne compatit non plus avec le journaliste de La Vie Parisienne (juin 1905) qui regrette qu’Oscar Wilde ne soit plus en vie pour assister aux fêtes (il n’aurait absolument pas manqué).

 

Sous ces circonstances, « l’amie des belles lettres et des belles lettrées » (PA, p. IV) trouve sa place; en 1909, elle emménage à la rive Gauche au pavillon du 20, rue Jacob (6earrondissement), au quartier favori de ses compatriotes et consœurs : Gertrude Stein, Alice B. Toklas, Djuna Barnes, Jannet Flanner, Sylvia Beach, Adrienne Monnierxxvi. Les galas, les bals masqués et les spectacles païens –bien que désormais mieux protégés des mauvaises langues par le haut enclos et le dense feuillage du préau– mûrissent à l’instar de leur hôtesse. Les agapes des initiés perdent en exhibitionnisme mais gagnent en vivacité d’esprit. Pour plus d’un demi-siècle, le pavillon du XVIIIesiècle meublé de style Renaissance avec son unique Temple à l’Amitié dorique abrite les « vendredis hasardeux », pluriculturels et multicollectionnels de Miss Barneyxxvii. Selon les témoignages, l’égérie américaine fidélisait ses convives par la somptuosité de ses dons naturels et non pas de ses biens matériels (dont elle était plutôt regardante)xxviii. Interlocutrice volubile et virtuose, extrovertie et extravagante, Barney s’offre désormais elle-même en spectacle régnant parmi ses hôtes enviables, et finit par déclarer avec sa modestie inimitable : « Je n’ai pas créé un salon ; un salon a été crée autour de moi ».


Avec le temps, naît un cercle encore plus intime, un « groupe éclatant, lettré, fortuné, qui couvrait d’insolence sa gracieuse débilité de coteriexxix » pour reprendre les paroles de Colette. En 1927, Barney riposte à la misogynie intransigeante de l’Académie Française et fonde, toujours sous son toit, l’Académie des Femmes sagement non discriminatoire envers les hommes. Cette institution atypique aspire à faciliter le contact et l’échange entre les femmes-écrivains, à les retirer de l’anonymat et à défaire la méconnaissance masculine. Certes, ce pas coïncide avec le surgissement indécis de remarquables femmes-auteurs sur la sphère médiatique dont le mérite se mesure nettement en fonction de et/ou par rapport à leur sexexxx. Mais les hommages et la renommée rendus par l’intermédiaire de Barney excèdent à peine le milieu de ses amitiés homosociales et/ou homosexuelles. En outre, sa sociabilité et sa sensualité extrêmes prennent souvent majestueusement le dessus sur l’esthétisme gratuit : c’est ainsi que, sous le poids d’un affectif fluctuant, l’adage « art for art’s sake » se métamorphose souvent en « art for love’s sake » ou même en un « love for love’s sake » pur et dur. « Préférer mes amis à leurs livres ? » se demande-t-elle (NPA, p. 53) pour conclure : « Je ne suis pas bibliophile mais humanophile : c’est en fait d’êtres que je cherche les exemplaires rares » (PA, p. 158).

 

Ses publications de la maturité seraient ainsi l’équivalent d’un catalogue détaillé des principales curiosités de la fabuleuse galerie animéexxxique dirigea pendant des décennies cette « femme qui collectionnait les êtres [et] désirait jouir à sa manière plutôt que réussir à celles des autresxxxii ». Ayant vite substitué à la verve lyrique juvénile le « lyrisme des sens » (bref, l’amour, PA, p. 122), Barney a préféré « écrire avec sa vie » (en d’autres termes « être poète dans sa vie », SI, p. 18) selon la devise de son illustre Pygmalion, Remy de Gourmont qui consacra son véritable penchant. Mémoires et maximes dans leur quasi-totalité, ouvragés suivant un style remarquable, ses écrits sont, rien que par leur anachronisme intentionnel, le comble de la subtilité : quelle ironie du sort de voir la « débauchée » jadis montrée du doigt applaudie désormais comme moraliste estimable ! Certes, Barney ne s’est jamais studieusement appliquée à créer une œuvre littéraire ; sa joie de vivre abyssale, voire « l’art de l’amantxxxiii» (PA, p. 99) l’emporta ; d’où son identification mi-sérieuse mi-narquoise avec le vers du poète irlandais : « My only books / Were women’s looksxxxiv ». Si pourtant elle a pris soin de mettre ses pensées et ses souvenirs sur papier, ce n’était ni par mimétisme stérile ni par complexe d’infériorité envers son entourage glorieux, comme l’insinua un de ses biographesxxxv. Son dilettantisme littéraire semble être le complément naturel de son inventivité quotidienne, une trace concrète de son génie wildien : « Parler à quelqu’un c’est écrire à haute voix, c’est s’écouter écrire » (NPA, p. 57). S’il est vrai que « l’Amazone en son Temple jouait la divinexxxvi » il fallait bien un geste pour sauvegarder, alambiquer ou retoucher son rayonnement autrement éphémère. Ses apophtegmes et récits anecdotiques prennent le relais des fidèles qui de son vivant en répercutaient les exploits et en assuraient la renommée : « Sans faux semblant, ma vie est bien la mienne, et par conséquent mon œuvre : mes écrits n’en sont que le résultat, l’accompagnement. Je les offre comme tels » (SI, p. 23).


Or, cette offrande n’a pas su esquiver non plus la marque de l’éclectisme : elle demeure de nos jours réservée à une clique de happy few. Épuisée (souvent jamais rééditée depuis sa première publication), la plupart de ses écrits est pratiquement introuvable en dehors des bibliothèques spécialisées. Quant à son autobiographie, elle repose inédite, bien sécurisée dans les fonds de la bibliothèque Jacques Doucet et réservée aux chercheurs (hommes et femmes). Mais les intéressés n’ont pas à se plaindre : près de 2.000 pages, reparties en sept monographies (dont deux partagées avec ses maîtresses Vivien et Romaine), vous attendent en rayon contenant « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Natalie (sans jamais oser le demander) ». On finit par tout apprendre sur « le pape de Lesbos » (Mauriac) : sous quelles circonstances « la Tribade Triomphante » (de Montesquiou) découvrit les plaisirs de l’onanisme, où ce « Don Juan féminin » qui faisait « frémir Paris-Lesbos » aborda les futures « sultanes » et « favorites » de son harem, combien de « nouvelles amoureuses » expulsèrent les « nouvelles malheureuses » dans la vie de « Mme Frisson » (Aurel), à quel âge cette « épicurienne aux sens hypertrophiés » (Chalon) fit sa dernière conquête, comment la « Béatrice infernale » (Rouveyre) devint « La Rochefoucault en jupons » ou encore quelles friandises on devrait incriminer pour avoir gâché la ligne de cette « Barbare charmante » (Wickes) à propos, attention à l’abus de poulet à la crème et de vacherin glacé ! 

 

À part l’approche universitaire, plus théorique de Karla Jay (1988) puis celle de Suzanne Rodriguez (2002), qui entreprend une mise en relief exhaustive du cadre historique, la bibliographie disponible réitère un intérêt surtout anecdotique, des scènes pimentées, des détails scabreux, des clichés indignes du raffinement barnéen. Rien qu’en feuilletant ces ouvrages, on en perçoit le voyeurisme sous-jacent : les titres abusent du surnom d’Amazone et en font un euphémisme banal du lesbianisme, les sous-titres prédisposent le lecteur à un bilan de donjuanisme saphique débridé, les tables des matières révèlent des chapitres organisés selon la succession des amoureuses, le riche matériel photographique des maîtresses irrésistibles scandalise les braves gens, l’emploi fréquent du prénom Natalie sous-entend une familiarité qui laisse à désirer, pour ne pas mentionner cette exclusivité mondiale : les mémoires de « cette perfection tombée du cielxxxvii », Berthe, sa femme de chambre. Inévitablement, ces biographies-collages d’archives et de témoignages finissent souvent par s’imbriquer fastidieusement. Elles ruminent des épisodes certes captivants mais forcément mieux récités par la virtuosité de leur protagoniste à leur version originale ou bien elles modifient les mêmes incidents plus ou moins connus afin des les harmoniser avec l’intentionnalité du rédacteur et le style désiré du portrait esquissé (hagiographique, caricatural, vaudevillesque, décoincé ou neutre).

 

« Il ne faut surtout pas confondre le Temple de l’Amitié avec la loge de la conciergexxxviii » : Marguerite Yourcenar a justement voulu avertir les générations futures d’un piège qu’ils non pas su éviter. Or, Natalie Barney, ayant non seulement brillamment préparé de bonne heure sa « sortie du placard » (à une époque où régnait le camouflage ou la réticence – ledit « placard de verre » – autour de la divergence sexuelle) mais aussi fièrement exposé le contenu de sa garde-robe luxueuse, n’avait pas de linge sale à laver en famille ou ailleurs. Sa foi quasi-mystique aux jouissances célestes vénusiennes l’épargnait de toute culpabilitéxxxixet « l’orgueil de donner le plaisir [l’]allége[ait] de toute autre dignitéxl ». Si l’histoire de l’homosexualité féminine – et par extension de l’émancipation du désir féminin – est d’après ses théoriciennes une lutte permanente contre l’invisibilité et l’ostracisme, une révolte continue contre la représentation spectrale de ses partisanesxli, alors Natalie Clifford Barney y fait indiscutablement figure de proue grâce à son refus précoce et soutenu de se laisser intimider ou assimiler par les normes du phallogocentrisme dominant – naguère comme toujours. 

 

 

Notes


i. Natalie Barney, Souvenirs indiscrets, Paris, éd. Flammarion, 1960, p. 78 (désormais SI). La quasi-totalité de l’œuvre de Natalie Clifford Barney étant épuisée et donc difficilement consultable en dehors des bibliothèques et des archives françaises spécialisées, la présente recherche aurait été impossible sans le soutien essentiel de la Fondation Nationale des Bourses de l’État Hellénique (Ι.Κ.Υ.) dans le cadre du Programme de Recherche post-doctorale pendant l’année académique 2010-2011.

ii. « Nous nous retrouverons à Lesbos, et quand le jour s’éteindra, nous irons sous bois pour prendre les chemins conduisant à ce siècle. Je veux nous imaginer dans cette île enchantée d’immortelles. Je la vois si belle. Viens, je te décrirai ces frêles couples d’amoureuses, et nous oublierons, loin des villes et des vacarmes, tout ce qui n’est pas la Morale de la Beauté », Natalie Barney, Autobiographie inédite, in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, Paris, Flammarion, 1992 [1976], p. 71. Voir aussi son apologie « Procès de Sapho » appuyée sur un vaste échantillon d’axiomes et de vers laudatifs (Pensées d’une Amazone, Paris, Émile-Paul, 1920, p. IV-VI ; désormais PA).

iii. Charles Baudelaire, « Lesbos », Les Fleurs du Mal, Paris, éd. Larousse 1993 [1857], p. 200.

iv. La guerre d’indépendance grecque (1821-1830) contre le joug ottoman (depuis 1453) ne libéra pas d’un seul coup toutes les régions occupées. Les îles de la mer Egée du Nord furent rattachées à la Grèce en 1912, au cours de la première guerre balkanique, tandis que le pays acquit ses frontières définitives actuelles après la seconde guerre mondiale, en 1947, avec le rattachement du Dodécanèse.

v. Voir respectivement : Sappho et Alcée (1881) du Néerlandais Sir Lawrence Alma Tadema (1836-1912); Sappho (1890) de l’Autrichien Gustav Klimt (1862-1918); In the days of Sappho (1904) et Sappho (1910) du Britannique John William Godward (1861-1922).

vi. « Precisely because so many of her original Greek texts were destroyed, the modern woman poet could write “for” or “as” Sappho’s and thereby invent a classical inheritance of her own », in Susan Gubar, « Sapphistries », Signs, 10, 1984, p. 46-47.

vii. « Cette ré-création et cette ré-appropriation de l’histoire antique est à la fois provocatrice et instructive : elle contredit les détracteurs du lesbianisme et renforce un des rares fondements légendaires de l’amour entre femmes » in Patricia Izquierdo, Devenir poétesse à la Belle Époque, Paris, éd. L’Harmattan, 2009, p. 213.

viii. « Barney seemed never to find women who shared what she considered to be her Sapphic ideal of multiple relationships without jealousy », in Karla Jay, The Amazon and the Page, Bloomington, ed. Indiana University Press, 1988, p.  32.

ix. « Beyond the simple question of identification lies the rather more complex one on whom they were identifying with […] the historical character of Sappho barely exists, except as an idea […] Like any number of male homosexuals of their own and later days, they sought Classical authority as a defense of their sexual preferences. But beyond this “political” interest in Sappho, Barney and Vivien were motivated to find in her life and work some sort of guide to newer and finer forms of relationships among women, forms untainted by what they saw as masculinist notions of what was appropriate to women», in Karla Jay, The Amazon and the Page, op. cit., p. 66-67.

x. Natalie Barney, Autobiographie inédite, Bibliothèque Jean Doucet, in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p. 71.

xi. Patricia Izquierdo utilise ce terme pour designer un féminisme plus personnel, plus artistique et qui ne s’est jamais réalisé en militantisme, in Devenir poétesse à la Belle Époque, op. cit., p. 215-217.

xii. Autobiographie inédite, in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p. 75-76.

xiii. Voilà comment la décrit Edmond Jaloux « […] a girl thin as a sword, the pre-Raphaelite type so common among the Anglo-Saxons at the time » ; grâce à sa chevelure préraphaélite que ses amoureuses l’appelèrent “Moonbeam”, Suzanne Rodriguez, Wild Heart, New York, Harper Collins, 2002, p.155 et p. 49.

xiv. Notamment du plagiat saphique Chansons de Bilitis, 1984 et d’Aphrodite, 1896, qui ont immédiatement marqué un succès colossal.

xv. Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, éd. Galilée, 1979, p. 10.

xvi. In Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p. 166.

xvii. Lettre inédite à Liane de Pougy, in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p.68. Nous soulignons. Cf. aussi : « Ce que nous apprenons de plus surprenant ou de plus mystérieux dans l’amour physique, c’est que l’amour n’est pas physique », NPA, p. 160.

xviii. Suzanne Rodriguez, Wild Heart, op.cit., p. 54 & Diana Souhami, Wild Girls, London, Phoenix, 2004, p. 130.

xix. Diana Souhami, Wild Girls, op.cit., p. 42.

xx. Havelock Ellis (1859-1939) : médecin et psychologue Britannique, un des fondateurs de la sexologie et auteur du premier traité médical objectif sur l’homosexualité (Sexual inversion, 1897). Pour le choix des citations suivantes, voir url. http://www.encyclopedie-anarchiste.org/articles/i/inversionsexuelle.

xxi « […] nous pouvions nous promener des journées entières en mer, en montagne ou sous bois […] nos longues chevelures, rousse et blonde, déployées, étales au soleil ou entremêlées par le vent au large », SI, p.64-5.

xxii Suzanne Rodriguez, Wild Heart, op.cit., p. 75. Nous traduisons.

xxiii Autobiographie inédite, in Suzanne Rodriguez, Wild Heart, op.cit., p. 69.

xxiv « L’Antiquité est dans l’air de ce début de siècle, et des esthètes organisent volontiers des fêtes greco-romaines qui déguisent, mal, d’autres aspirations » in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p. 95.

xxv. Natalie Barney, Nouvelles Pensées de l’Amazone, Paris, éd. Ivrea, 1996 [1939], p. 34 (désormais NPA).

xxvi. Janet Flanner : journaliste et écrivaine américaine, correspondante à Paris –sous le pseudonyme Genêt– du magazine The New Yorker de 1925 à 1975. Sylvia Beach & Adrienne Monnier : amantes et partenaires, ces deux libraires pionnières marquèrent la vie intellectuelle parisienne de l’entre-deux-guerres ; elles accueillent dans leurs librairies voisines (« Shakespeare and Co » & « La Maison des Amis des Livres ») l’avant-garde littéraire américaine, anglo-saxonne et française, organisent des séances de lectures publiques et publient Ulysse de Joyce ainsi que sa première traduction française.

xxvii. Cf. Diana Souhami, Wild Girls, op.cit., p. 71. Appellation de Paul Valéry –d’un parmi tant d’illustres habitués du salon : Gabriel d’Annunzio, Apollinaire, Aragon, Blaise Cendrars, Paul Claudel, Jean Cocteau, Colette, Nancy Cunard, Isadora Duncan, T.S.Eliot, Anatole France, F.Scott Fitzgerald, André Gide, Peggy Guggenheim, Max Jacob, James Joyce, Valery Larbaud, Drieu La Rochelle, Pierre Louÿs, Paul Morand, Ezra Pound, Rachilde, Rainer Maria Rilke, Auguste Rodin, Marguerite Yourcenar, etc.

xxviii. « Je n’aime pas les maisons qui ressemblent à des musées. Je peux vivre sans craindre les voleurs. On ne cambriole pas une atmosphère », in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p. 128.

xxix. Colette, Le Pur et l’Impur, Œuvres complètes III, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1991, p. 598.

xxx. Voir la réception enthousiaste des premiers romans de Djuna Barnes: « The most amazing book ever written by a woman »; « the most amazing thing to have come from a woman’s hand », in Suzanne Rodriguez, Wild Heart, op.cit., p. 253.

xxxi. Indignée par les projets de restauration des nouveaux propriétaires du pavillon, elle écrivit : « Mon salon est un monument de la littérature contemporaine. Personne n’a le droit de le modifier. J’ai fait le serment de rendre l’âme là où l’esprit a régné », in France-Soir, 12 octobre 1968.

xxxii. Préface de Marguerite Yourcenar in Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p.13.

xxxiii. Ses jeux d’esprit ne manquent pas d’illustrer sa prédilection: « Étant née ivre, je ne bois que de l’eau », PA, p.84 ; « L’amour heureux se vit / le malheureux s’écrit », PA, p.105 » ; « Faire de la littérature, quel mauvais reproche à la vie », SI, p. 8, etc.

xxxiv. Thomas Moore (1779-1852): « The time I’ve lost in wooing, / In watching and pursuing / The light, that lies / In woman’s eyes, / Has been my heart’s undoing. / Though Wisdom oft has sought me, / I scorn’d the lore she brought me, / My only books / Were woman's looks, / And folly’s all they’ve taught me ».

xxxv. « The company of so many literary people in her salon may have given Natalie the idea of becoming a literary person herself » in George Wickes, The Amazon of Letters, The life and loves of Natalie Barney, London, W.H.Allen, A Howard and Wyndham Company, 1977, p. 112.

xxxvi. Cécile Voisset-Veysseyre, Des Amazones et des femmes, Paris, éd. L’Harmattan, 2010, p. 175.

xxxvii. Jean Chalon, Chère Natalie Barney, op.cit., p. 197.

xxxviii. Ibid., p. 333 ; Cf. aussi : « There is little in these titles or between the covers of any of these books to suggest that Barney and Vivien present anything but a purely anecdotal interest. Both […] deserve to be seen as more than the rather spicy literary footnotes they seem to have become » in Karla Jay, The Amazon and the Page, op.cit., p. XI.

xxxix. « My queerness is not a vice, is not deliberate and harms no one », in Diana Souhami, Wild Girls, op.cit., p. 65.

xl. Colette, Le Pur et l’Impur, op.cit., p. 592.

xli. « An easy historical trajectory would trace a course from invisibility and ostracism to visibility and ostracism », in Martha Vicinus, Intimate Friends: Women who loved women, 1778-1928, University of Chicago Press, 2004, p. XVII; « [...] the lesbian has been “ghosted” or made to seem invisible by culture itself » in Terry Castle, The Apparitional Lesbian, ed. Columbia University Press, 1995.

 

 

 

Pour citer ce texte


 Evgenia Grammatikopoulou, « De l’originalité de l’(auto)création à la banalité de la réception : l’Amazone Natalie Clifford Barney dans son Temple », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Poésie des femmes romandes», « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°2|Automne 2012 [En ligne], (dir.) Michel R. Doret, réalisé par Dina Sahyouni, mis en ligne le 31 octobre 2012.

Url. http://www.pandesmuses.fr/article-n-2-de-l-originalite-de-l-auto-creation-a-la-banalite-de-la-reception-l-amazone-natalie-clifford-111673262.html/Url. http://0z.fr/0EseY


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Auteur(e)


Evgenia Grammatikopoulou Docteur ès lettres, maître de conférences à l’Université Aristote de Salonique (spéc. Littérature française du XXes. & Poésie contemporaine) et traductrice.

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Le Pan poétique des muses - dans n°2|Automne 2012

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