31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 07:00

 

 

 

 

Dagny Juel : textes choisis

  

  Ingrid Junillon

      Textes traduits  


 


REDIVIVA

 



Je veux raconter l’étrange histoire de ma vie. Peut-être certains ne la trouveront-ils d’ailleurs pas si étrange – peut-être d’autres personnes ont-elles vécu la même histoire, mais je n’ai jamais rien entendu de tel, si bien que je pense être la seule qui puisse contempler ce destin mystérieux et si horriblement tragique.

Mais d’abord un bonheur infini !

Je le vis et je sus aussitôt qu’il devait m’appartenir, que ce serait la grande, la profonde raison d’être de ma vie. Nous savions tous les deux, que la vie ne vaudrait d’être vécue que si nous pouvions être ensemble.

Et je fus à lui, et il fut à moi, et celle qui se trouvait entre nous – nous la tuâmes. Oh, il ne s’agissait pas de se glisser pour la poignarder en plein cœur –  ni de lui tirer une balle dans la tête. Non - nous savions simplement, avec une certitude souriante, qu’elle devait disparaître, qu’il ne pouvait en être autrement - elle était un obstacle pour nous (chacun peut comprendre cela) – elle n’était d’aucune utilité pour nous – elle n’était d’aucune utilité pour personne – et c’est ainsi qu’elle tomba malade et mourut. C’était si limpide – elle devait mourir naturellement – notre amour infini nous rendait si puissants – omnipotents – tout pliait devant nous. Et donc elle mourut et nous fûmes libres ! Et le bonheur vint véritablement – il ne fuit pas, effrayé, notre amour impitoyable – il nous suivit, nous étreignit, et je crus qu’il était notre ami juré, notre protecteur – ce n’est que maintenant que je comprends quel jeu cruel il menait avec nous.

Nous traversions les royaumes et les pays de la félicité. Là où nous étions, le soleil brillait, un vent doux et rêveur  caressait fleurs et feuilles. Et nous n’étions jamais las de cet amour – jamais la haine ne vint ni la souffrance pour nous dresser l’un contre l’autre – non, cela aurait été  si ordinaire – pas assez cruel – pas d’une cruauté  assez raffinée. Elle - la morte, nous l’avions oubliée, nous nous rappelions à peine son nom, - elle n’existait plus dans notre vie.

Et pourtant – et pourtant – quelque chose hantait parfois un recoin de mon esprit, un mystère appelait parfois à grands cris, quelque chose de mon passé me regardait de ses yeux caves et insondables, et je pouvais parfois percevoir un ricanement déchirant, d’une terrifiante étrangeté, jusque dans les nuages du ciel orageux, jusque dans les cris des mouettes en mer.  

Et puis – et puis advint cette nuit, cette nuit longue et sombre où je me réveillai et vis, emplie de terreur – je la vis – elle – assise au bord de mon lit. Du fond de la nuit obscure, je vis très distinctement – avec une certitude glaçante, foudroyante, que c’était elle.

Elle était revenue d’entre les morts ! et elle allait vouloir se venger – elle allait satisfaire sa haine, sa haine que nous croyions morte avec elle.

Mais je ne lus trace d’aucune haine, d’aucun désir de vengeance dans ses traits livides. Immobile, sans expression, elle fixait la chambre de ses yeux vides – comme le Destin lui-même.

Elle ne me quitta plus – chaque nuit –  chacune de ces nuits de terreur sans sommeil, elle vint s’assoir à  mon lit, et je n’ai jamais vu d’autre expression sur ce visage marqué  par la mort que cette raideur placide – ce froid spectral, impitoyable, de la mort. Et je pouvais tendre les bras vers elle et l’implorer ou rester couchée et la menacer –

« Oh, va-t-en ! va-t-en ! que veux-tu ici ? qu’espères-tu obtenir ? à quoi cela te servirait-il, que je te le rende ? ne brise pas ma vie – ou si tu veux brise la, mais va-t-en ! »

Elle s’établit pour de bon chez moi, jour et nuit elle restait là, assise près de moi, et lorsque nous nous enlacions lui et moi, elle était toujours là, dans nos étreintes, et je sentais ses bras froids, ses bras froids de morte autour de lui – autour de moi.

Mais lui ne voyait rien – ne sentait rien, et je décidai de la défier – elle ne piétinerait pas mon bonheur –  non, jamais je ne pourrais l’accepter. Je la provoquais, la raillais – « Alors mon amie – est-ce que ce n’est pas finalement pour toi que c’est le pire, de voir ton aimé dans les bras d’une autre ?! Suis nous, ma chère, si cela peut te divertir ! » Et je lui lançais un regard triomphant, dédaigneux, riant lorsque je mettais mes bras autour de son cou et que je l’embrassais, lui – mais mon baiser se glaçait sous ce regard vide et terrible – sous cette indifférence affreuse de la mort.

Maintenant je sais qu’elle ne me laissera jamais en paix – jamais elle ne me quittera – je sens même qu’il faut qu’elle reste à mon côté jusqu’à ce que mon souffle s’éteigne à son tour – jusqu’à ce que mon sang se glace et mon regard devienne vitreux, - car elle est mon destin, mon destin impitoyable, auquel je ne peux échapper.

Berlin, Décembre 93 – 

 

*   *


Le vent est une caresse brûlante dans les profondeurs de la nuit

Des milliers d’yeux féroces s’agitent en un frisson,

La terre endormie rêve, gémit d’angoisse,

Sentant ce baiser sur sa bouche inerte. 

 

Une danse tourbillonnante de feuilles dorées !

Le dernier jeu…

Mes cheveux d’or : une couronne de flammes !

Et bientôt si blanche….  

 

La terre ouvre son large giron

Et des flots bouillonnants s’en échappent :

Fleurs étincelantes

Dans la splendeur de l’arc-en-ciel,

Sang et feu !

Avec la puissance de l’effroi

Ils tendent les bras vers les astres de lumière. 

 

Le vent est une caresse légère dans les profondeurs de la nuit,

Des milliers d’étoiles d’or s’agitent en un frisson,

La terre endormie rêve, esquisse un sourire

Sentant le baiser sur sa bouche close.

 

*   *    *

Et la tristesse de tout cela,

Oh mon âme … 1 

 

Debout au piano, elle chante.

Il l’écoute, confortablement installé dans son fauteuil.

Elle chante, perdue au fond d’elle-même, submergée par ce sentiment qui emporte son âme vers les nuées, vers le soleil. Temps et espace s’évaporent dans une brume lumineuse, passé  et avenir se rencontrent sur les cimes bleutées de l’éternité. 

La note lève ses ailes délicates et s’échappe, voletant rêveusement dans la pièce, furetant,  puis revient dans un soupir.

De nouveau elle soulève ses ailes blanches et, légère comme la poussière du soleil, elle s’envole vers les étoiles et se mêle à elles, étoile à son tour.

Et maintenant la note déploie ses larges ailes ; elle vogue majestueusement au-dessus de l’immensité de la mer, au-dessus des montagnes et des sommets, plus haut, toujours plus haut, vertigineuse, abandonnant tout, tout – voilà qu’elle a atteint le soleil !

Le chant s’est tu, elle reste pâle et le regarde, anxieuse. Elle sent, elle sait qu’elle s’est trahie, que son chant l’a dévoilée, l’a mise à nu. Sa souffrance, ses désirs, ont décoché leurs flèches si loin, le laissant si loin derrière.

Mais il n’a pas pâli, « tu as chanté brillamment » dit-il imperturbable, « tu n’avais jamais aussi bien tenu le la ». 

 

*   *    *


Quand l’orage s’abat sur la maison – la nuit –

Et que la porte s’ouvre avec violence :

Je vois debout, dans l’embrasure,

L’Angoisse, aux cheveux gris – l’Angoisse sans pitié….

Mais je n’ai pas sur moi l’épée qui pourra la décapiter !

 

Quand la lune vengeresse se glisse dans la maison

– la nuit – et que la porte s’ouvre sournoisement :

Je vois se tendre, dans l’embrasure,

Une main longue – une main morte…

Mais je n’ose pas, je n’ose pas la serrer !

 

Quand le soleil hurle dans le ciel

- le jour – et crache ses lames d’or

dans la pièce :

Alors la porte s’ouvre grand et je vois

l’embrasure comme la gueule d’un fauve !

 

 

Cliquez sur les photos pour les agrandir et lire les textes dans leur version originale  (photos en vrac) :

 

etlatristesse leventestunecaresse-1
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Note


1. En français dans le texte. Les textes originaux ont été publiés dans Dagny Juel, Samlede tekster, Kulturforlaget Brak, 1996.


 

Pour citer ces poèmes


Ingrid Junillon (trad.), « Dagny Juel : textes choisis » , in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Poésie des femmes romandes », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°2|Automne 2012 [En ligne], (dir.) Michel R. Doret, réalisé par Dina Sahyouni, mis en ligne le 31  octobre 2012. Url. http://www.pandesmuses.fr/article-n-2-dagny-juel-textes-choisis-110342761.html/Url. http://0z.fr/9-8pU

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent

 

http://www.lr2l.fr/agenda/ingrid-junillon-edvard-munch-face-henrik-ibsen.html

 

Auteur(e)


Ingrid Junillon, née en 1972, est spécialiste de la culture scandinave. Elle a publié sa thèse d'histoire de l'art, Edvard Munch face à Henrik Ibsen : impressions d’un lecteur, ainsi que plusieurs articles sur l’art et la littérature symboliste. Elle a enseigné dans différentes universités et est actuellement directrice des expositions au musée Fabre de Montpellier.

 

 

 

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