10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

Invitée                                                 
Poèmes

    Lettre de l'hiver

 

&

 

Sur le front pur de la toile

 

 

  Sylvie Fabre G

 

 

 

 

 

Lettre de l’hiver

 

 

 

Pour Hélène Dorion

 

 

 

 

 

    Je pense à vous, ce soir, ici aussi l’hiver a son inexorable, verglas, tempête, on ne sait plus dans quel égarement se tient le temps et ce qu’il recèle de nous en ses glaces. Je pense à vous, j’éprouve toute l’épreuve de vivre que vous décrivez.

 

    La mort s’enracine dans les contrées du corps et l’agression est son terreau. Elle matérialise le mal, raréfie le remède. Et nous vieillissons un peu plus vite chaque jour dans la déficience d’être à laquelle nous sommes soumis. Vous écrire en cette fin janvier est travail d’hiver. Le froid pénètre la langue, paralyse les doigts qui tiennent les mots. Elevant en nous ses congères, il enjambe semaine après semaine les silences jusqu’à produire d’étranges beautés. D’aubes en frimas, nous voilà dans la nécessité de veiller au feu de la parole. Arriverons-nous ainsi à repousser la menace de l’épuisement ?

 

    Dépouillée de tout artifice, la saison est sauvage. Sur les écrans et dans nos murs, le drame s’acharne. Février déjà pèse en terres meurtries : aux quatre coins du monde, la même liste des terrorismes et des misères, les mêmes bras tendus des chômeurs, et les échos sans fin des catastrophes ou des maladies, au bout de quelles ténèbres traçons-nous ce trait d’union si léger de nous à tous ? Nous ne faisons qu’ordonner les gémissements, repassant, pli à pli, la page fripée des âges. Depuis Job, l’esprit s’acharne à trouver le pourquoi à tant de douleurs. Et je regarde encore et encore la femme aux yeux éteints, délavés par le mépris et la barbarie, j’entends sa voix racontant le viol. Je sais que vous ressentez avec moi cet exil de chair et d’âme auquel elle est soumise. Gouffre d’un temps où le soleil, l’herbe, les yeux de l’autre s’oublient, où la ruine accomplit son œuvre.

 

   Je pense à vous, ce soir. Votre lettre d’aujourd’hui décrit la flaque écrasante du gris, les arbres démunis. Nulle écorce, nulle peau tendre ne résiste aux coups durs de l’homme. Un jour pourtant vous m’avez dit que vous misiez sur les clartés du déchirement. Votre lettre au plein de cet hiver en porte la folle tentative. Vos mots réaffirment la flamme possible, ils ont cette énergie qui fait reculer l’obscurité par la lumière. Leur chant, au plus vif de la froidure, est un appel qui ne revient pas à l’appel mais réaffirme, au sein des douleurs, l’amour. Là brûlent nos imperfections, nos défaillances, nos pauvres certitudes, là grandit notre dignité.

 

Ce soir, je me souviens de ce qui se recueille et à la fin se livre en nos hivers.

 

 

 

 

 

 

Sur le front pur de la toile

 




Pour Anne Slacik



Le vert court après le blanc

presse la couleur jusqu’à l’eau

achève sa course dans le regard

 

Sur le front pur de la toile

les yeux s’apaisent

 

Il pleut un vent de printemps

pinceau dressé dans le ciel

tu tires le rideau tremblant

des feuilles, des rivières, des collines

qui se sauvent dans l’invisible

 

Tu t’avances pour comprendre jusqu’où aller

l’espace prend

le temps déprend

fluidité et densité sont de grandes vagues

qui s’argentent dans l’ouverture

 

Sur le front lavé de la toile

les yeux s’arrêtent

 

La couleur marque l’infranchissable

Echos de vert

des mots surgissent d’on ne sait où

rizière, mousson, orient errant

des éclats ou des biffures ouvrent une voie vers l’occident

 

On suit ton geste de peintre qui fait ruisseler la vie

on voudrait entrer dans la toile

pouvoir connaître l’autre côté

peut-être la terre, le corps et l’âme trouveraient-ils la source

directement jaillie sous ta main

 

Sur le front de la toile vive

les yeux s’assoiffent

 

Le destin que nous partageons est aquatique, végétal et aérien

tu déchiffres ses signes fragiles

pour qu’il devienne plus inconnu

tel est le sens

 

Une sentinelle dans ton tableau capte et retire

- la séparation est sans forme

coulée rapide du vert, clémentes chutes

l’immobile minéral semble un drapé de lumière

 

Sur le front tendu de la toile

les yeux se voilent

 

L’apparence crée la profondeur

même si la chose n’a pas de nom

la couleur qui contient le monde

fait danser sa transparence

 

Au-dessus des montagnes d’eau, du vert lointain

le regard joue avec le blanc

la vie se perd

et les mots, tiges de noir sur fond moussu

la couleur qui ne s’appartient pas

se tait tellement

que la beauté trouve sa langue

 

Sur le front bruissant de la toile

nos yeux l’écoutent.

 

 
 

Pour citer ce texte 


Sylvie Fabre G, « Lettre de l'hiver & Sur le front pur de la toile », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013 . Url.http://www.pandesmuses.fr/article-lettre-a-l-hiver-sur-le-front-pur-de-la-toile-117569150.html/Url.http://0z.fr/8xb9j

 

Auteur/Autrice


Sylvie Fabre G, née à Grenoble en 1951, deux enfants, professeur de lettres à Voiron en Isère, publie depuis 1976. Elle  a été traduite en anglais, espagnol, portugais, grec, allemand et italien. Sylvie Fabre G anime ponctuellement des ateliers d’écriture, participe à de nombreuses lectures, rencontres, expositions. Rédige des notes de lecture pour sites et revues. Elle aime travailler avec des artistes et pratique la photographie.

 

Bibliographie 

 

Livres publiés 

 Aux Éditions UNES :  L’Autre Lumière  (1995); La  Vie secrète  (1996); Le Bleu  (1997); Dans La Lenteur (1998) 

Aux Éditions PAROLES d’AUBE :  Première Éternité  (1996)  

 Aux Éditions Le VERBE et L’EMPREINTE : L’Heureuse Défaite  (Gravures M. Pessin, 1997); Lettre de la mémoire  (photos S. Bertrand, 2000); D’un mot, d’un trait  (avec F. Cheng, 2005); Neiges (Gravures M. Pessin, 2012)

Aux Éditions du FELIN (Collection P. Lebaud- Kiron) :  L’Isère  (1999) 

Aux Éditions VOIX D’ENCRE :  Le Livre du visage (Lavis Colette Deblé, 2001)

Aux Éditions LE DE BLEU : L’Approche infinie (2002)              

Aux Éditions L’AMOURIER : Le Génie des rencontres (2003); Quelque chose, quelqu’un (2006); Frère humain, suivi de L’autre lumière en réédition (2012)

Aux Éditions L’ATELIER DES GRAMES :  Le passage (aquarelles Thémis, 2008)

Aux Éditions L’ESCAMPETTE : Les Yeux levés (2005); Corps subtil (2009)

Aux Éditions LE PRE CARRE : Deux Terres, un jardin (2002); L’inflexion du vivant (2011); De petite fille, d’oiseau et de voix (2013)

                        

Livres d’artiste : L’Autre Lumière (exemplaires de tête : peintures de Solange Triger, 1995); La Vie secrète (exemplaires de tête : photographies de Léopold Trouillas, 1996); Dans La Lenteur (exemplaires de tête : peintures de Solange Triger, 1998); Le Bleu, aquarelles de Maurice Rey, éd. Unes 1997; L’île, livre manuscrit peint par Anne Slacik 1997; Monographie Jean-Claude  Bligny, Poèmes, 1995; La Fugitive, gravures de Mariette, éd. La maison de Mariette,  1996; Le Visage, collages de Sylvie Planche, 1997; Icône de la femme, dessins de Colette Deblé, 1998; Lettre horizontale pour Bernard Noël, aquarelle de Frédéric Benrath, 2000; Le Scribe, éd. Le Verbe et l’empreinte, gravures et estampages de M. Pessin, 2001; Lettre du bleu, livre manuscrit peint par Anne Slacik, 2002; Nous avons ce destin d’être appelés, éd. Le Verbe et l’empreinte, gravures de M. Pessin, 2003; Les excès du présent, photographies accompagnées de poèmes de M. Benhamou, 2003; La mesure, l’infini, livre-objet avec dessins, encre, collage de Juan Frutos, 2003; Gran Corpas, éd. Mains-soleil, peintures de F. Rebeyrolle, collages peints de L. Ronda-Diaz, 2004; Quelque chose, quelqu’un, éd. Urdla, 4 gravures de F. Benrath, 2004; Lettre du geste, accompagnée de poèmes de F. Cheng et de gravures de M. Pessin, œuvre collective, 2005; Sur le front pur de la toile, livre manuscrit peint par Anne Slacik, 2005; Les yeux levés, livre manuscrit peint par Fabrice Rebeyrolle, 2006; Carnets, dessins d’I. Raviolo 2006; Les hirondelles, encres de Guerryam, 2006; Ce qui se passe en nous, peintures de F. Rebeyrolle, éd. Mains soleil, 2007; Enfant mon inconnu, livre-objet de Mariette, 2009; Voix d’extinction, photographies d’Éole, 2011; Neiges, gravure de M. Pessin, éd. Le verbe et l’empreinte, 2011; L’envol, c’est un pays, encres de C. Margat, éd. Les Cahiers du museur, 2011; Feuille à feuille, Encres de Guerryam, 2012; En langue d’oiseau, peintures de Guerryam,  éd. Les Cahiers du museur, 2012; La solitude est une apothéose, Photographie de Berthe, éd. Le Verbe et l’empreinte, 2012

 

Catalogues :   Ta peau d’homme, pour Fabrice Rebeyrolle 2003; Lettre du regard, pour Anne Slacik 2001; Un seul voyage, pour Anne slacik 2002; La Maison de Mariette, pour Mariette 2002; L’habité, pour Francis Helgorsky 2OO3; Gran Corpas, pour Fabrice Rebeyrolle et Leon Ronda-Diaz; Le chant fragile, pour Isabelle Raviolo 2007; Lettre de la traversée, pour Frédéric Benrath 2007; Tout ce que je peins c’est moi, pour Berthe 2009; Pays perdu d’avance, pour Fabrice Rebeyrolle, 2011; Encore un jour à regarder le ciel, pour Fabrice Rebeyrolle, 2013

 

Publications en revues depuis 1976 : Sorcières (Lieux, Désir, La Mort, La Saleté, Enfant, Nouvelles et autres, notes de lecture dans différents numéros de 1976 à 1981); Aube-Magazine (Italianités, La Parole lumineuse, Chant de bataille, Tout ce qui brille, Sida de 1980 à 1990) ; Voix d’encre (La rencontre, D’amour et de nuit); acchanales (numéro 6 et La Mer entre par la porte); Arpa (numéros 60, 69,75) L’Arbre à paroles (Belgique : De la mort à mourir, Pour rencontrer le paysage, D’elle, Des mots, Des ailes, Mimy Kimet, L’œil au balcon 1995-2002); Le Journal des poètes (Belgique :  97); Aires (Déchiffrement); Poésie-Rencontre (98, 02); Lieux d’être (Un peu d’elles, Nuits, Correspondances, Le bonheur existe 1999-2005); Poésie 98 (Fleuves); Le Croquant (juin 98); Poésie en voyage (La Porte : Le livre, L’entre-deux, Lettre horizontale); Sémaphore (CIDELE 2002,2003, 2004); Midi (2000-2OO3,2004, 2005); Verso (2003); Cahiers de la Mapra (Lyon, 2003); Liberté (Québec); Versodove (Italie); Hablar (Falar de poesia, Espagne, Portugal); Les Cahiers de la danse; Lyon capitale; Coup de soleil (58, 60); Le Nouveau Recueil (Modernes élégies, 2005); Nunc (2005, 2009); Estuaire (2006, Le chant des villes : Québec); Lieux d’être (2006); Thauma (Éros, 2007, Le corps 2008, La joie 2009); Serta (Espagne : Une tâche terrestre, Pour Fabio Scotto, 2007); Il Segnale (Italie, Milan : Les yeux levés traduction F Scotto 2008); Lieux d’être (la solitude 2008); Diérèse (inédits, 2009, 2010); Ca presse (URDLA, 2009), Thauma (Oiseaux, 2010), Lieux d’être (Pour le plaisir 2010); Nunc (20 et 22, 2011); Thauma («  L’air » 2012); Europe (993 et 995, 2011 et 2012); Thauma « Patience » 2013, Diérèse N. (Diéterlé, 2013); Coup de soleil (2013)

 

Publications en anthologies depuis 1980 : Anthologie 80, éd. Le Castor astral 1980; Paroles de poètes, éd. Le Dé bleu 1985; Anthologie amoureuse, éd. Paroles d’aube 1989; Chartreuse, corps mystique, Guide Gallimard, 2002; Samizdat, éd. Le Pré carré 1999; Une saison en poésie, A Dhôtel, éd. BMCharleville-Mézières, 2001) Poétri, éd. Autrement, 2000; Anthologie S. Stétié, éd. Blanc Silex 2001, Sept écrits de femmes, éd. CIDELE, revue de Sémaphore 2003; Écriture de femmes, éd. Poésie rencontre 2003; La coupure du parc, éd. Tarabuste, 2004; Ce que disent les mots, P. Maubé, éd. Eclats d’encre 2004; 111 Poètes en Rhône-Alpes, éd. Maison de la poésie, Le Temps des cerises, 2005; Rumeurs de ville, éd. Le Certu Lyon 2005; Le jardin de l’éditeur, éd. L’Amourier 2005; Mémoires d’eau, Bacchanales, 2006; Dans le privilège du soleil et du vent, pour saluer R. Char, éd. La passe du vent, 2007; Voix du Basilic, entretiens avec Alain Freixe, éd. L’Amourier, 2008; Rêver Québec, éd. L’Arbre à paroles, 2008; L’année poétique (Seghers 2009); Anthologie émotiviste de la poésie francophone, éd. Le Nouvel Athanor, 2009; Couleurs femmes, éd. Le Castor astral 2010; Au nom de la fragilité, éd. Erès 2010; Pays perdu d’avance, éd. Voix d’encre, 2010; Nuovi poeti francesi, éd Einaudi, 2011 (Italie); Das Fest des Lebens, éd. Verlag Im Wald, 2011 (Allemagne); Rousseau au fil des mots, éd. La Passe du vent, 2012; Éros émerveillé, anthologie Poésie, Gallimard, 2012-04-25; Pas d’ici, pas d’ailleurs, anthologie de la poésie féminine francophone, éd. Voix d’encre, 2012; Voix de la Méditerranée, éd. La Passe du vent, 2012; Calendriers de la poésie francophone (2007, 2008, 2009, 2010, 2011, Alhambra Publications)

Périodiques numériques et sites : Poezibao (Anthologie, notes de lecture, entretiens…), Terres de femmes (Anthologie, notes de lecture, chroniques, critique artistique…), Printemps des poètes (Anthologie, inédits…), Présente dans Libr’critique, Recours au poème, Poésie maintenant, Bleu de terre, Le Matricule des anges, France–Culture, La Cause des causeuses, Revue Europe, Revue Le Nouveau Recueil, le Basilic…  

Traduction : Quell’andarsene nel buio dei cortili, Milo De Angelis (éd. Mondadori), S’en aller dans le noir des cours  (Publication de poèmes choisis in Thauma et Europe, et sites), 2011

Distinctions : Bourse d’encouragement du Centre national du livre (1997), bourse de création du Centre national du livre (2003)

    

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