10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

 

Poème

Dis, le Diable, à quelle date, la guerre ?

 

 

(poème théâtral)

 

Camille Aubaude 

 

 

Camille aubaude photo hors-série

©Crédit photo: Cultura, Camille Aubaude (France) (photo fournie par l'autrice)


  

 

 

— Ça, c’est sûr, nous avons été des enfants sans jeunesse.

Des enfants près de Dieppe, en quarante-deux.

J’avais quatorze ans en quarante-deux.

Qui pouvait regarder le ciel ?

Des forteresses volantes bloquaient la vue.

Chaque soir, des escadrilles survolaient le hameau,

au-dessus de nos têtes.

La Saulaie

La Saulaie

Ils revenaient le lendemain matin

après avoir bombardé l’Allemagne.

— Rendez-vous compte, une jeunesse comme ça !

Ça durcit un individu.

Rendez-vous compte !

Ma mère inclinait sa tête aux cheveux blancs.

La lumière déclinait.

 

Rouen était livrée au supplice,

sa cathédrale, ses églises, ses jeunes filles.

— Souviens-toi, la Semaine Rouge.

J’ai quitté l’Ecole normale

et je suis retournée à Sauchay

chez mes parents, peu avant.

Cette semaine, ils ont bombardé le Palais de Justice.

— Cette splendeur de la Renaissance

avec en son centre la Maison Sublime ?

— Ça nous rappelait la Révolution.

 

— Qu’est-ce qu’on peut espérer des Français ?

Rien.

 

(Brusque revirement, une envolée dans le passé.)

— Rien que moi,

comment est-il possible que j’ai vécu ces drames ?

 

Je suis une mémoire historique.

 

Plus tu souffres dans la vie, plus tu deviens solide.

L’ennemi est le meilleur maître.

Il n’y a pas de bonté, je vous le dit,

et les rêves, j’en suis captive.

 

La Saulaie

La Saulaie

 

Regarde les Anciens Combattants !

l’un d’eux a vécu jusqu’à cent ans.

Le Mal, ça forge le caractère.

— Oui, Maman, mais…!

­— Je sais, ils sont rares, et ils ont pris le temps.

Le pire, c’était grand mère,

aînée de douze enfants, fille-mère à vingt ans,

un teint de porcelaine, comme toi, trop belle,

et paysanne de père inconnu,

abusée par les châtelains

— … les dominants, qui sont tout, sauf nobles

— … et devenue une sainte.

— Une Sage ! la grâce, la crucifixion et la résurrection…

— Maintenant tout ça c’est trop vieux,

je m’en vais faire un thé.

 

Le monde est Vivant, il est Unique.

Il est plus grand, plus grand que le plus grand des hommes

au cœur sec, rameau mort, accablé par les tâches,

inconsolable au milieu de rêves démembrés

sans pouvoir venir à bout de sa parole.

 

Une Cabale m’empêche de le voir, le Monde,

de voir qu’il vit, le Monde,

qu’il éclate de Beauté dans l’Art,

l’Eternel Féminin

engendré par l’homme au sexe débile,

bien insensible et bien jaloux,

l’homme qui sait multiplier les malheurs,

et en donner la clef au Diable.

 

Le 5 juillet 2012

Récit d’un rescapé des camps de concentration :

— Ils nous ont appelés.

On a emporté les cadavres au four crématoire.

Un prêtre donnait l’absolution

et nous a demandé de plier un genou.

Un SS lui a tiré une balle dans la tête.

Le prêtre donnait l’absolution.

 

La voix du rescapé s’étranglait dans sa gorge.

 

Logique, a dit un Allemand,

le prêtre s’opposait au pouvoir.

Atroce, a dit un Français,

il me fait chialer.

— Vous savez, j’ai de graves séquelles,

avoue le rescapé. J’ai quatre-vingt-six ans.

Il ne faut pas oublier, sinon, ça recommence.

— Le viol aussi, la femme humiliée

pour ne pas fleurir comme un lotus,

aimantée uniquement par la maternité,

pas d’esprit, et les hampes de son mystère

sous le joug du silence.

 

Chair à baiser/chair à canon.

Jeune ou vieux, personne ne sait la date, ni l’heure,

mais le menteur, le salaud, le traître, le violeur,

lui, il se vautre dans des firmaments de sang.

 

Même pas sûr qu’il se convulse un jour en Enfer,

La justice des hommes est a-mère…

 

Hélas ! il anéantit la Femme aux Oreilles magiques.

Il pleut dans la mémoire gomeuse des Mères.

Je suis venue au Seuil de la Mémoire.

Ils vont m’achever et je n’ai plus peur.

 

Quelle femme verra le Ciel si des forteresses volantes

occultent les champs ? L’une s’est abattue sur un enfant.

Terrifiée, ma mère a bâti un abri dans son pré,

contre le poulailler, à la Saulaie, en quarante-deux.

 

Personne n’en a jamais parlé.

Personne n’est venu à bout du Mal.

Sauf le Silence.

 

 

 

Camille Aubaude a lu le 13 mars 2013 à Paris III l'hommage de Francesca Yvonne Caroutch à Lydia Claude Hartman, qui vient de nous quitter : « Hommage à Lydia Claude Hartman, poétesse de la ferveur » : url. http://www.recoursaupoeme.fr/essais/hommage-à-lydia-claude-hartman-poète-de-la-ferveur/francesca-y-caroutch

 

Pour citer ce poème

   

Camille Aubaude, «  Dis, le Diable, à quelle date, la guerre ? (poème théâtral) », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-dis-le-diable-a-quelle-date-la-guerre-117626547.html/Url. http://0z.fr/PuY0l

 

Auteur/Autrice


Camille Aubaude

 

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