10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

 

Éditorial

        


Des incendiaires...

  



Marie Gossart 

 


 

Les trottoirs enneigés étaient glissants ce matin du 13 mars 2013. Les trottoirs sont de toute façon souvent glissants quand il s'agit de venir écouter de la poésie. Qu'est-ce que ça veut dire « écouter de la poésie » ? La voix du poète peut-elle porter la musique de la poésie ? Le poète est-il bon à dire sa poésie ?

La discussion s'est engagée naturellement sur le thème, suite à l'intervention spontanée du comédien Gérard Chambre après la lecture de plusieurs auteurs.

Je me suis souvent posé la question du « dire » poétique. Pour moi, c'est une question de rythme et de musique (harmonique ou non) dans laquelle la voix est un acteur puissant. Mais ce « dire » ne vaut que pour certaines formes d’écriture. Toutes ne s'y prêtent pas.

Certaines écritures sont visuelles avant d’être sonores, elles ont besoin d'espace mental pour s’étaler. Souvent, ce sont celles là qui meurent quand on en est fait une lecture par un poète (ou un interprète).

J'ai remarqué que les traducteurs font souvent de plus belles lectures que les auteurs. Peut-être, est-ce parce qu'ayant dû plonger dans les arcanes du texte et des mots, ils en connaissent les sommets, les appuis et les dangers et ainsi les donnent mieux à voir, à écouter... quand les auteurs les ont peut-être oubliés ou ignorés eux-mêmes...

Les traducteurs de poésie... quelle épreuve et quelle audace que de se lancer dans cette aventure ! J'ai beaucoup de respect pour les traducteurs ; ils sont eux aussi la voix du poète. Sans eux le poème tombe à jamais dans sa langue et peut-être dans l'oubli. Sans eux, le poème n'a pas cette chance d'une deuxième vie, d'une deuxième musique pour le porter, forcement autrement, mais sans doute tout aussi loin.

Il faut être véritablement amoureux de la poésie pour oser la traduire, un amoureux tout à la fois ardent et transis pour savoir lire les silences, les signes, le langage invisible des images originales qui se tissent entre les mots de la langue natale. La langue. Les mots. Il n'est question que d'oral.

La poésie est une forme de nourriture, qui peut faire mal au ventre, mais qui va droit à l’âme.


 

Il a été question ce 13 mars 2013, de rendre hommage à deux poètes italiennes, séparées par l’époque mais et non pas par leur condition d'existence, de toute façon marginale et ce quelque qu'ait été leur pedigree initial.

Alors, je me pose la question : le poète femme est-il forcément maudit (il semblerait que le poète homme ait échappé depuis un certain temps à cet emprisonnement) ? D'où vient que je déteste ce mot de poétesse ?

Peut-être parce que j'y lis le mot détresse. La tentative d'enclaver la femme dans un registre, une sorte particulière, damnée, d'existence. Si je suis persuadée que l’écriture est genrée, je ne pense pas que le genre détermine le poète. Femmes poètes, poètes. Je veux dire que les femmes poètes sont poètes, avant toute filiation ex-gamètes.

À cette idée qu'il puisse exister une poésie féminine, je voudrais faire lire ces mots de Guy Debord :

« Le tout est de passer le temps. Ce n'est déjà pas très facile. Tous les moyens employés (poésie, action, amour) laissent un drôle de goût dans la bouche. C'est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s'opposer à tout ce qui limite leur utilisation. C'est pourquoi l'action et l’écriture n'ont de valeur que libératrices. C'est pour cela que j'ai dit que le poète doit être un incendiaire, et je le maintiens. »

Le poète doit être un incendiaire, oui. Un incendiaire, pour créer une forme, une force irréductible et résistante, à l'ennui et aux contingences.

Alors, oui, le 13 mars 2013, quelques incendiaires étaient rassemblés sous la neige. Dans les salles fonctionnelles d'une faculté parisienne, j'ai senti un foyer, une énergie qui circulait, cette forte impression que la poésie, à lire, à dire et à faire parler d'elle, a ce pouvoir de nous laisser la possibilité... de vivre plus vivants.


 

Pour citer ce texte


Marie Gossart, « Des incendiaires... », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : «  Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne],  sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013 .

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-des-incendiaires--116293944.html/Url.http://0z.fr/mPFqc

 

Auteur/Autrice


Marie Gossart, née en France en Avril 1969. Elle tombe en poésie quand elle a 5 ans, moment où elle découvre aussi la musique, les arts plastiques et la danse. Plus tard, elle étudie à Sciences-Po Paris et devient publicitaire, chargée des stratégies de communication pour de grands annonceurs.

Après un long moment, et la naissance de deux enfants, Marie Gossart part vivre deux ans à Tokyo, y retombe en écriture. Elle écrit en français, et en anglais, son “autre” langue. De retour à Paris en 2008, elle s'intéresse particulièrement à l'écriture plastique et sonore de la poésie, y compose depuis des poèmes et des paroles de chansons. Depuis 2012, elle travaille l’écriture de fictions pour le cinéma et la télévision (court et long métrage). Premières publications au printemps et à l'automne 2012 dans la revue Le Pan poétique des muses

 

 

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