27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 17:21

 

N°6 | Critique & réception

 

 

La puissance d'être soi ou

 

 

Femmes hors normes de Barbara Polla,

 

 

éditions Odile Jacob, 2017

 

 

Dina Sahyouni

 

 

© Crédit photo : image de la 1ère de couverture de l'essai aux éditions Odile Jacob

 

 

 

 

« Retenons cette magnifique phrase de Barbara Polla à placer en exergue de toutes nos exigences morales et intellectuelles : "Il s’agit d’entrer en nous pour y trouver le monde". » (Françoise Urban-Menninger, Femmes Femmes hors normes de Barbara Polla. Essai paru aux éditions Odile Jacob, Exigence : Littérature, texte mis en ligne le 3 avril 2017)

 

 

Paru le 8 mars 2017 (la Journée internationale des droits de la femme) aux éditions Odile Jacob en hommage aux femmes en général et particulièrement aux autonormées, Femmes hors normes est un essai plurivoque à portée philosophique où l'humanisme est un féminisme (ibid., chapitre 3, p. 48) et le féminisme est une résistance aux normes qui comprend entre autres la norme d'être femme féministe (comme nous le démontre l'essayiste). Cet ouvrage s'inscrit ainsi dans la tradition philosophique de la pensée d'Étienne de La Boétie exposée dans son Discours de la servitude volontaire qui apprend à l'humain de se réapproprier sa liberté en cessant de se soumettre volontairement à autrui. Ici, l'essayiste nous recommande d'oser dire « Non » à l'instar d'une Antigone et d'arrêter d'obéir non pas aux lois justes mais aux normes, préjugés, us et coutumes. Barbara Polla s'inspire dans ce livre des philosophes comme Socrate, Spinoza, Hannah Arendt (et bien d'autres) pour nous expliquer que même si l'on est assujetti à plusieurs sortes de déterminismes, on peut toutefois agir pour s'en libérer. Au lieu de subir la vieillesse qui est un déterminisme puissant dans la vie d'une femme, Barbara Polla transforme cette période cruciale de la vie en une redécouverte de soi tout en assumant pleinement et en célébrant dans le chapitre « L'âge d'or » les vertus de vieillir comme son modèle Colette.

 

L'ouvrage est pensé, organisé et rédigé en essai de philosophie pratique qui se base sur les idées de plusieurs philosophes tels Socrate, Spinoza, Hannah Arendt, Luce Irigaray, Amin Maalouf, Michel Foucault, Deleuze, Cynthia Fleury... mais aussi des vies de femmes et d'artistes connues, méconnues et inconnues. L'essai prêche une éthique simple à suivre pour accéder à ce que l'on considère comme une expression du concept de l'Agency et que j'appelle « la puissance d'être soi et d'y persister » pour parvenir au vrai amour ou « la joie d'exister » dont parle Barbara Polla dans l'« Uncanny energy ». Cela consiste en l'adoption du mode de l'« autonormie », autrement dit, en se délestant de toutes les normes imposées à soi par la majorité (ou par un autrui) pour épouser celles qui s'offrent à soi au gré des jours (ou qui correspondent au dévoilement de soi et qui contribuent à son épanouissement).

 

Cet essai, publié sans introduction ni conclusion, retrace en seize chapitres avec l'« Interlude. Alexandra David-Néel » dûment enrichis de citations et de références poétiques, les voies d'émancipation singulières que prennent les personnes autonormées (ici, ce sont des vies de femmes qui y sont relatées) pour exprimer l'étendu époustouflant des contrées de la liberté qui s'offrent aux femmes pour être elles-mêmes et d'exercer leur potentialité créative afin d'accéder à la bonne vie.

Dans cet objectif, réussir sa vie devient un acte de liberté ultime car en subissant les normes dictées par les autres sans les interroger ni les choisir que par défaut voire par peur d'être rejeté, on erre dans un vaste océan de leurres ou dans la caverne de Platon au lieu de risquer de s'aventurer à l'extérieur. Se connaître – voire appréhender sa vérité multiple – exige une quête quotidienne et inclassable de la liberté. Or, cette liberté culmine dans le courage d'être dans un processus réitéré de déconstruction des normes collectives imposées et de construction des normes individuelles consciemment choisies pour faire éclore l'« individuation » dans nos sociétés rendues impuissantes et paralysées par une normativité anesthésiante soutirant surtout aux femmes le droit d'être libre, d'être elles-mêmes. Ainsi, réussir sa vie se mesure par la capacité d'être soi-même au lieu de se laisser bercer d'illusions sur une normalité imaginaire.

 

Pour y parvenir, l'essayiste expose dans son ouvrage plusieurs concepts parmi lesquels figurent l'autonormie et l'Uncanny energy pour transcrire dans le réel la puissance d'agir spinoziste en un acte de liberté, c'est-à-dire une puissance d'être soi par l'intermédiaire de l'énergie de la joie d'exister que procurent la connaissance de soi et chacune de son expression (ou de sa concrétisation réelle).

Ainsi, Barbara Polla commence par suivre l'enseignement de Jacques Derrida (sans le citer) pour déconstruire les normes et installer au fil des chapitres sa conception de l'autonormie en donnant des exemples réels de vies de femmes hors normes. Elle fait appel à certains épisodes de sa vie pour démontrer l'écart entre une vie normée et une vie autonormée. La pensée des féministes anarchiques lui permet entre autres, de définir le concept autornormie comme le fait de découvrir peu à peu ce qui nous détermine, le déconstruire puis reconstruire des normes sur mesure qui conviennent à notre manière d'être au monde ou qui y contribuent. Ce travail incessant et continuel fait advenir le soi sans nier les lois nécessaires au bon fonctionnement de la cité ni se contenter de suivre mimétiquement les autres par souci de leur plaire. En outre, être hors normes d'après l'essayiste ne revoie pas foncièrement au désordre mais à une quête initiatique de reconfiguration des normes en version personnalisée, réappropriée, réinventée voire imaginée...

 

En outre, l'essai est construit en récits successifs de vies de femmes analysées, scindées en pensées philosophiques, artistiques, littéraires, féministes.  Et ces récits sont rapportés en témoignage de manières d'être soi-même lorsqu'on bascule dans le mode « hors normes » en rejetant surtout les normes patriarcales de la domination masculine (cf. Pierre Bourdieu) pour adopter le mode de l'autonormie. Elle tente ainsi d'explorer les normes de la standardisation et de la hiérarchisation des individus qui leur dictent dès l'enfance un devenir genré et une identité hypertrophiée parmi lesquelles elle cite puis démantèle les commandements et autres injonctions aux femmes couvrant toutes les étapes de leur vie (la beauté, la jeunesse, la maternité, le tabou du plaisir sexuel féminin, la prostitution, l'hétérosexualité, l'excision, les métiers propres aux femmes, l'horreur de la vieillesse, la mode, la créativité sans le génie, le couple, la peur, les stéréotypes féminins rejetés ou endossés (superwomen, sorcières), etc.) pour donner aux femmes comme aux hommes un seul conseil utile à suivre dans leur quotidien : c'est d'oser être soi-même malgré tout. Pour parfaire son propre devenir d'individué, la désobéissance civile s'avère nécessaire et souvent la clé du mode des femmes hors normes afin de soustraire le soi de la dictature des normes.

 

 

Énumération de certaines caractéristiques de l'Autonormie

 

 

D'après Barbara Polla, l'autonormie est le mode de résistance à la standardisation des individus par les normes dictées en choisissant d'établir leurs propres normes.

 

  • la caractéristique linguistique : ce nouveau concept des sciences humaines et sociales est linguistiquement fabriqué du préfixe Auto-, du substantif « norme » mêlé au suffixe -ie, Le substantif « autonromie » est donc conçu comme un hors normes du langage (mais non de ses lois) pour faire advenir une idée en créant son signe. Ainsi, par analogie, on découvre au fil des pages l'adjectif « autonormé » néologisme du préfixe Auto- et de l'adjectif « normé ». Barbara Polla ne crée cependant ni le substantif "autonormalisation" (le processus par lequel passe l'individu pour construire ses propres normes et accède à l'individuation), ni le verbe pronominal "s'autonormer" (se doter de ses propres normes ou s'individuer en dehors des normes communes)

  • l'autonormie est par exemple :

  1. un concept très différent de l'autonomie (ibid., chapitre 1, p.15)

  2. un savoir théorique et un savoir-faire féministe libertaires, laïcs et humanistes. L'autonormie relève ainsi du matrimoine philosophique que l'on transmet à autrui en héritage intellectuel (c'est le cas d'ailleurs dans la famille de l'essayiste entre sa mère, elle et sa fille) toutefois ses expressions dans la vie de l'humain demeurent individuelles

  3. une éthique que l'on impose à soi non aux autres

  4. plutôt une pratique de soi qu'une norme

  5. une forme de désobéissance civile, religieuse, artistique, etc.

  6. un art de vivre dans la joie

  7. une sorte de surmoi choisi puis renforcé et non détesté

  8. une expression de la liberté d'exister qui conduit à l'individuation

  9. un changement de paradigme où l'humain passe du statut de subalterne victime au statut d'agissant en se réappropriant lui-même : « Attendre d'être libres pour ne plus être victimes ? Plutôt, arrêter d'être victimes pour être libres » (ibid., chapitre 5, p. 63)

  10. une manière d'être révolté, engagé publiquement et acteur de sa vie

  11. un basculement d'une hiérarchie verticale vers une hiérarchie horizontale

  12. un processus complexe voué non pas à devenir une habitude mais à être une invitation au renouvellement, à se régénérer comme les artistes et poètes du Mouvement dada

  • L'autonormie se caractérise également par son état de mode de pratique de soi (cf. Michel Foucault) invisible et discret (Femmes hors-normes, op. cit, pp. 28-30) comme la poésie mineure (voir mon article « Qu'est-ce qu'une poésie mineure ») qui n'entre pas vraiment en contradiction avec la poésie dominante (dite aussi majeure) mais circule souvent dans des sphères fugitives et, où la visibilité des femmes est une manière de concevoir le monde et de l'offrir à autrui au lieu de s'en emparer et de le transformer en pensée dominante. C'est aussi apprendre à être minoritaire.

 

 

La puissance d'être soi est une joie d'exister

 

 

Chez Parbara Polla, la puissance d'être soi est en effet une joie d'exister qui se révèle dans l'« amour » du prochain lointain, différent de soi. Cet amour est retrouvé dans la solitude pour cheminer vers l'autre, dans la capacité d'apprendre à souffrir et à mourir "seul/seule". C'est aussi le parcours extraordinaire d'Alda Merini, de Virgina Woolf, d'Olympe de Gouges, de Sappho, de Jocelyne Saab, des vierges albanaises et de plusieurs femmes de la famille de Barbara Polla (sa mère, Ada l'aînée de ses filles, elle-même).

Chez l'essayiste, l'amour n'est pas la possession de l'autre mais la joie de son existence et cette joie appelle la vie même après la mort. Barbara Polla s'insurge également contre les préjugés et les discours traditionnels voire folkloriques sur les femmes, la beauté, la vieillesse, le handicap, l'immigration, la mort, mais elle fait l'éloge du corps féminin dans tous ses âges et tous ses plaisirs. Cet essai optimiste célèbre la puissance d'agir des femmes à travers les siècles qui se traduit dans leur puissance d'être elles-mêmes envers et contre tout.

Même si l'on peut rétorquer aisément certains arguments développés par l'essayiste sur entre autres l'« autonormie », et que l'on repère quelques égarements et répétitions dans les citations, je vous invite à vous procurer cet essai passionnant et à le lire pour vous nourrir d'expériences positives afin de prendre acte de votre puissance d'agir sur votre vie à l'instar de la conteuse Shéhérézade (personnage proposé par Barbara Polla) et de ne plus être happé/happée par la peur d'être singulièrement unique et irremplaçable.

 

Extrait du chapitre « Et l'amour »

(pp. 180-181) reproduit ici en citation :

 

Aimer « à toi », comme penser « à toi ». Alors que le « je t'aime » platonicien signifie en vérité : « Tu me manques, je te veux », un « je t'aime » qui demande tout, puisqu'il demande le sujet aimé même, le « je t'aime » aristotélicien ou spinoziste, irigaryien […] affirme au contraire : « tu es la cause de ma joie et je me réjouis à l'idée que tu existes », sans nécessité ni même désir de possession. Selon saint Augustin : « Amo : volo ut sis » – « J'aime : je veux que tu sois ». Aimer l'existence de l'autre dans toute son autonormie. J'aime à toi, volo ut sis : j'aime ce qui nous rassemble, mais aussi ce qui nous éloigne et l'écart qui nous permet, dans l'espacement nécessaire à la rencontre, de devenir qui nous sommes et, potentiellement de nous rapprocher d'autrui sans empiéter sur son territoire. À toi – sans appropriation, sans possession ni perte d'identité. C'est ainsi que l'on aime l'absent, y compris pour toujours.

 

***

 

 

Pour commander cet essai aux éditions Odile Jacob

 

 

 

Pour citer ce texte

 

Dina Sahyouni, « La puissance d'être soi ou Femmes hors normes de Barbara Polla, éditions Odile Jacob, 2017 », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/femmes-hors-normes.html

 

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