1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Présentation & traduction



Le mot et l’instant sur

 

 

« Les Jardins de Kew »

 

 

de Virginia Woolf

 

 

François-Ronan Dubois

Université Stendhal — Grenoble 3 ( RARE — LIRE)

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

 

 

 

      À l’âge des immeubles et des villes, n’est-il pas curieux que le jardin soit encore, pour nous, cet espace particulier qui, dans une propriété, accueille les réflexions intimes ? C’est que, comme le soulignait Françoise Urban-Menninger, d’Épicure à George Sand, le jardin est d’abord et essentiellement le jardin privé. Pourtant, n’est-ce pas déjà un jardin pour le groupe que celui dans lequel le philosophe grec réunit ses amis ? Public aussi, chez Goethe, le jardin qu’Edouard et Charlotte exposent à leurs visiteurs dans Les Affinités Électives ; public encore le jardin où la Princesse de Clèves surprend le duc de Nemours à rêver. Il existe ainsi une tension entre le jardin fermé, où l’on se réfugie, et singulièrement les femmes, loin du regard oppressant, normateur et trop vivement concupiscent des hommes, et le jardin ouvert aux passants et aux amis, où les conversations font et refont les connaissances communes.

 

   Ce sont ces jardins publics, singulièrement les jardins botaniques royaux de Kew, qui accueillent l’étrange récit de Virginia Woolf. Sans doute cette nouvelle, écrite d’abord en 1919 et jointe au recueil Monday or Thusday de 1921, pourrait illustrer à merveille la poétique de l’écrivaine telle qu’elle la décrit dans ses essais critiques et théoriques. Dans « Les Jardins de Kew », le récit n’est pas suivi ; plutôt, les mots capturent une collection d’instants et isolent, dans la myriade des impressions diverses qui les composent, pour reprendre une image de Woolf, quelques notes particulières dont la récurrence organise le texte : ce sont les couleurs et les fragments de conversations.

Perdu dans le monde complexe et parfois difficilement compréhensible d’un massif de fleurs, le lecteur voit passer les couples de promeneurs et saisit quelques secondes d’une existence que cet isolement rend étrange.


      On se souvient que dans son célèbre essai intitulé Modern Fiction (Fiction moderne), Woolf imaginait d’observer depuis la rue, un soir, par les fenêtres éclairées, la vie des habitants d’une maison bourgeoise, de capturer ces instants particuliers où la grand-mère tricote et la jeune fille se prépare pour une soirée. Chez Woolf, les instants, dont le fourmillement est rendu nécessaire par « la danse populeuse de la vie moderne », pour reprendre le titre de l’un de ses autres essais, les instants sont toujours à la fois tristes et comiques, étranges et presque maladroits quand ils sont ainsi capturés hors de tout. Le défi de la littérature est alors de parvenir à exprimer la complexité de ces secondes où se cristallisent les impressions et les existences.


    Ici, se joue la supériorité de la plume woolfienne : les conversations sont dépourvues de sens et peut-être la syntaxe elle-même échoue-t-elle parfois à rendre compte du réel. C’est à la littérature, en organisant différemment les sensations qui naissent du monde, en choisissant d’autres mots, et parfois simplement une autre ponctuation, de donner du sens à l’instant, qui est la seule appréhension possible des choses. Ainsi Les Jardins de Kew s’organisent-ils comme une épiphanie, transformant lentement le spectacle quotidien d’un massif de fleurs en une révélation de la vie humaine, habitée de désirs oubliés, contenus et en train de naître — de cette vie du jardin qui résiste dans les rouages de la ville.


 

  


Les Jardins de Kew

 

jardin par Sylvie Lander

©Crédit photo : Jardin par Sylvie Lander

 

 

« Les Jardins de Kew », texte traduit de l'anglais par François-Ronan Dubois

Texte original : Virginia Woolf, Kew Gardens, Monday or Thusday, 1921.

 

   

 

 


Là, de l’ovale du massif de fleurs, jaillissaient une centaine de brins peut-être, dont les feuilles, en s’ouvrant à mi-chemin, prenaient la forme d’un cœur ou d’une langue et qui développaient en leur sommet des pétales rouges, ou bleus, ou jaunes, tâchés encore de la couleur du sol dont ils s’étaient élevés ; et du fond rouge, bleu, jaune, de la corolle émergeait une tige droite, rendue rugueuse par une poussière d’or et dont l’extrémité était légèrement recourbée. Les pétales étaient assez larges pour que la brise d’été les remuât, et quand ils bougeaient, les lueurs rouges, bleues et jaunes se couvraient les unes les autres, teintant un peu de terre brune d’une tâche de la couleur la plus mêlée. La lumière tombait sur un gravier lisse et gris, sur la coquille aux veines brunes et circulaires d’un escargot, tombait dans une goutte de pluie dont elle repoussait les frêles murs d’eau avec une telle intensité rouge, bleue et jaune qu’on les croyait sur le point d’exploser et de disparaître. Au lieu de cela, la goutte retrouvait à nouveau son gris argenté et la lumière glissait alors sur la chair d’une feuille pour révéler le réseau de fibres qui s’étendait sous la surface ; et elle bougeait encore pour répandre son illumination dans les grandes étendues vertes sous le dôme des feuilles en forme de cœur et en forme de langue. Puis la brise en haut soufflait plus brusquement et la couleur était jetée dans les airs, dans les yeux des hommes et des femmes qui marchaient dans les Jardins de Kew, en juillet.


Les silhouettes de ces hommes et femmes passaient lentement devant le massif, avec une démarche un peu irrégulière qui n’était pas sans évoquer les papillons blancs et bleus dont le vol de bourgeon en bourgeon zébrait le parterre. L’homme marchait une dizaine de centimètres en avant de la femme, d’un air désinvolte, alors qu’elle adoptait un port plus altier, ne tournant la tête que de temps à autre, pour s’assurer que les enfants n’étaient pas trop en arrière. L’homme gardait cette avance sur la femme à dessein, quoique sans en avoir conscience peut-être, car il souhaitait continuer à se perdre dans ses pensées.

« Il y a quinze j’étais venu ici avec Lily, songeait-il. Nous nous étions assis quelque part par là, près du lac, il faisait chaud et je l’ai suppliée de m’épouser tout l’après-midi. Comme la libellule s’obstinait à tournoyer autour de nous, comme je la revois clairement, la libellule, et sa chaussure avec la boucle d’argent carrée à l’orteil. Tout le temps que je parlais, je voyais sa chaussure et quand la boucle bougeait impatiemment, je savais sans relever les yeux ce qu’elle s’apprêtait à dire : tout son être semblait se trouver dans cette chaussure. Et mon amour, mon désir, était dans la libellule ; pour une raison obscure, je pensais que si elle se posait là, sur cette feuille, sur la large feuille avec une fleur rouge au milieu, si la libellule se posait sur la feuille, elle dirait « oui » aussitôt. Mais la libellule volait encore et toujours autour de nous : elle ne se posait jamais nulle part — bien sûr que non, heureusement que non, ou je ne serais pas en train de marcher ici avec Eléanore et les enfants — Dis moi, Eléanore. T’arrive-t-il de penser au passé ?

Pourquoi cette question, Simon ?

Parce que j’étais en train de penser au passé. J’étais en train de penser à Lily, la femme que j’aurais pu épouser. Eh bien, pourquoi ce silence ? Cela te déplaît-il que je pense au passé ?

Pourquoi cela me déplairait-il, Simon ? Est-ce qu’on ne pense pas toujours au passé, dans un jardin où les hommes et les femmes s’étendent sous les arbres ? Ne sont-ils pas le passé, tout ce qui reste de lui, ces hommes et ces hommes, ces fantômes étendus sous les arbres, le bonheur, la réalité ?

Pour moi, une boucle d’argent, carrée, sur une chaussure, et une libellule.

Pour moi, un baiser. Imagine six petites filles assises devant leur chevalet, il y a dix ans, en bas, près du lac, en train de peindre les nénuphars, les premiers nénuphars rouges que je verrais de ma vie. Et soudain, un baiser, là sur ma nuque. Et ma main a tremblé tout l’après-midi, et je ne pouvais plus peindre. J’ai sorti ma montre et décidé de l’heure à laquelle j’allais m’autoriser à penser au baiser pendant cinq minutes seulement — c’était si précieux — le baiser d’une vieille femme aux cheveux gris avec une verrue sur le nez, la mère de tous les baisers de toute ma vie. Viens, Caroline, viens, Hubert. »


Ils continuèrent à marcher à côté du passé du massif, les quatre les uns à côté des autres ; bientôt leurs silhouettes diminuèrent parmi les arbres et elles paraissaient à demie transparentes alors que le soleil et l’ombre ondoyaient sur leurs dos en de larges formes tremblantes et irrégulières.


Dans le massif oval, l’escargot, dont la coquille avait été teintée de rouge, de bleu et de jaune l’espace de deux minutes ou presque, paraissait désormais bouger très légèrement à l’intérieur de sa coquille ; puis il commença à s’escrimer sur des mottes de terre qui s’effritaient et s’écroulaient sur son passage. On eût dit qu’il avait un but précis en face de lui, à la différence du singulier insecte vert à pattes longues qui tentait de couper son chemin et qui attendit une seconde, les antennes tremblantes comme en pleine hésitation, avant de s’éloigner d’une manière aussi rapide et étrange dans la direction opposée. Des falaises marron dont les gorges abritaient de profonds lacs verts, des abres plats, semblables à des lames, qui ondulaient des racines à la cime, de grands rocs ronds de pierre grise, de grandes étendues friables faites d’une matière fine et qui crissait sur son chemin : tous ces objets entravaient entre deux étapes la progression de l’escargot vers son but. Avec qu’il n’eût pu décider s’il devait contourner la tente arquée d’une feuille morte ou l’attaquer de front, déjà passaient près du massif les pieds d’autres êtres humains.

Cette fois-ci, il s’agissait de deux hommes. Le plus jeune des deux arborait une expression calme peut-être peu naturelle ; il avait les yeux levés et très solidemment fixés en face de lui tandis que son compagnon parlait. Dès que son compagnon terminait de parler, il regardait à nouveau vers le sol, ouvrait parfois la bouche après un long moment, parfois ne l’ouvrait pas du tout. L’homme le plus âgé avait une démarche curieusement inégale et tremblante, il lançait sa main en avant et secouait la tête abruptement, un peu comme un cheval d’attelage las d’attendre devant une maison ; mais chez l’homme, ces gestes étaient incertains et inutiles. Il parlait presque sans s’arrêter : il souriait puis recommençait à parler, comme si le sourire avait constitué une réponse. Il parlait des esprits, des esprits des morts qui, selon lui, étaient en ce moment précis en train de lui dire toute sorte de choses étranges à propos de leur expérience au Paradis.


« Les Anciens connaissaient le Paradis sous le nom de Thessalie, William, et à présent, avec cette guerre, la matière spirituelle roule entre les collines comme le tonnerre. »

Il marqua une pause, parut écouter, sourit, secoua la tête et poursuivit :

« Tu as une petite pile électrique et un bout de caoutchouc pour esseuler le câble — isoler ? — esseuler ? — bon, passons les détails, rien ne sert d’entrer dans des détails qui ne seraient pas compris — bref, la petite machine peut se poser n’importe où sur la tête de lit, disons, sur un petit promontoire d’acajou. Toutes les finitions ayant été effectuées par des artisans sous ma direction, la veuve applique son oreille et invoque les esprits par des signes, comme convenu. Ah, les femmes ! Les veuves ! Les femmes en noir ! »


À cet instant, il parut apercevoir la robe d’une femme dans le lointain qui, dans l’ombre, paraissait être d’un violet sombre. Il ôta son chapeau, plaça une main sur son cœur et se précipita vers elle, en parlant et en gesticulant avec fièvre. Mais William l’attrapa par la manche et poussa une fleur du bout de sa canne pour détourner l’attention du vieil homme. Après l’avoir regardée un moment d’un air confus, le vieil homme se pencha pour tendre l’oreille et parut répondre à une voix qui en émanait, car il commença à évoquer les forêts d’Uruguay qu’il avait visitées des centaines d’années plus tôt, avec la plus belle des jeunes femmes de l’Europe. On pouvait l’entendre parler dans un murmure des forêts d’Uruguay tapissées des pétales cireux des roses tropicales, des rouge-gorges, des plages de sable fin, des sirènes, des femmes noyées en mer, et pendant ce temps, il se laissait tirer plus loin par William, dont le visage affichait peu à peu un regard de stoïque patience sans cesse plus profond.


Deux vieilles dames arrivèrent, qui suivaient ses pas d’assez près pour être légèrement intriguées par son comportement ; elles étaient d’origine modeste, l’une était grasse et hommasse, l’autre était svelte et avait les joues roses. Comme la plupart des gens de leur extraction, elles étaient ouvertement fascinées par tout signe d’excentricité qui dénotât un cerveau dérangé, singulièrement chez les nantis ; mais elles étaient trop éloignées pour savoir si le comportement n’était celui que d’un excentrique ou effectivement d’un fou. Apès qu’elles eurent observé le dos du vieil homme pendant un moment en silence et qu’elles se furent échangé en biais un regard entendu, elles continuèrent à tricoter ensemble leur dialogue fort compliqué.


« Nell, Berthe, Beaucoup, Arrête, Phil, Papa, il dit, je dis, elle dit, je dis, je dis, je dis…

Ma Berthe, Sœur, Bill, Grand-Père, le vieil homme, du sucre

Du sucre, de la farine, des sardines, des légumes,

Du sucre, du sucre, du sucre. »

La grosse dame regardait, à travers le rideau des mots qui tombaient, les fleurs qui demeuraient immobiles, fermes, dressées dans la terre, avec une curieuse expression. Elle les voyait comme un dormeur qui sort d’un profond sommeil voit un chandelier en bronze réfléchir la lumière d’une manière inédite, et ferme ses yeux, et les ouvre, et voit à nouveau le chandelier de bronze, se réveille enfin soudainement et fixe le chandelier de toutes ses forces. Ainsi la lourde dame s’était-elle finalement arrêtée en face du massif de fleurs oval et avait cessé même de prétendre écouter ce que l’autre femme disait. Elle restait là, laissait les mots tomber sur elle, balançant le haut de son corps d’avant en arrière, regardant les fleurs. Puis elle suggéra de trouver un endroit où s’asseoir pour prendre le thé.


L’escargot avait désormais examiné toutes les méthodes possibles pour atteindre son but sans contourner la feuille morte ni l’escalader. Sans songer même à l’effort nécessaire pour escalader une feuille, il doutait que la fine structure qui vibrait avec des craquements si alarmants quand il ne la touchait que du bout de la corne pût supporter son poids et ce fut ce qui le décida finalement à ramper en dessous, car il y avait un endroit où la feuille se soulevait assez du sol pour le laisser passer. Il venait à peine de glisser sa tête par l’ouverture, de considérer le haut plafond brun et de s’habituer à la froide lumière brune quand deux autres personnes passèrent dehors sur la pelouse. Cette fois-ci, ils étaient tous les deux jeunes : un jeune homme et une jeune femme. Ils étaient tous les deux dans leur première jeunesse, ou même dans la saison qui précède la première jeunesse, dans la saison qui précède le moment où la douce corolle rose de la fleur se libère de son enveloppe gommeuse, quand les ailes du papillon, même pleinement développées, restent immobiles au soleil.


« On a de la chance que ce ne soit pas vendredi, fit-il observer.

Pourquoi ? Tu crois à la chance ?

Ils te font payer six centimes le vendredi.

Qu’est-ce que c’est que six centimes, de toute façon ? Ca vaut bien six centimes.

Quoi, ça ? Qu’est-ce que tu veux dire par « ça » ?

Oh, tout ça… Je veux dire… Tu sais ce que je veux dire. »


De longs moments séparaient chacune de ces remarques ; elles étaient articulées d’une voix impersonnelle et monotone. Le couple se tenait immobile au bord du massif de fleurs et, ensemble, ils enfonçaient profondément le bout de son ombrelle dans la terre meuble. Le geste, et le fait que sa main demeurait sur les siennes, exprimait leurs sentiments d’une étrange manière, comme ces mots brefs et insignifiants exprimaient quelque chose également, des mots aux ailes trop courtes pour leur lourd corps de sens, impropres à les transporter loin, qui s’arrêtaient donc maladroitement sur les objets les plus communs qui les entouraient et qui étaient si grands pour leurs mains inexpérimentées ; mais qui savait (et c’était ce qu’ils pensaient en enfonçant l’ombrelle dans la terre) les précipices cachés en eux ou les étendues de glace qui brillaient au soleil de l’autre côté ? Qui savait ? Qui avait jamais vu cela auparavant ? Même quand elle s’interrogeait sur la sorte de thé que l’on servait à Kew, il sentait que quelque chose planait derrière ses mots, quelque chose de solide et ample derrière eux, et le brouillard très lentement se dissipa — ô, Grands Dieux, qu’était-ce que ces formes ? — de petites tables blanches, des serveuses qui la regardaient d’abord elle et ensuite lui ; et voilà l’addition qu’il allait payer avec une vraie pièce de deux shilling, et c’était réel, tout réel, il s’en assurait en faisant tourner la pièce entre ses doigts dans sa poche, réel pour tous sauf pour lui et pour elle, même à lui cela commençait à sembler réel ; et ensuite — mais c’était trop excitant pour rester immobile à penser, et il retira avec un geste brusque le parasol de la terre, impatient de trouver l’endroit où l’on prenait le thé avec d’autres personnes, comme les autres personnes.

« Viens, Trissie, il est temps d’aller prendre le thé.

Mais où est-ce que les gens prennent le thé, demanda-t-elle avec un frémissement d’excitation fort étrange dans la voix, regardant vaguement autour d’elle et se laissant conduire le long du chemin dans l’herbe ; son parasol trainait derrière elle, elle tournait la tête de ce côté, de celui-là, elle oubliait le thé et rêvait de descendre par ici puis par là, elle se souvenait des orchidées et des grues parmi les fleurs sauvages, de la pagode chinoise et d’un oiseau à crête rouge, mais il continuait à l’entraîner.


Ainsi les couples les uns après les autres, dans la même errance irrégulière et indécise, passaient à côté du massif de fleurs et s’y trouvaient enveloppés par les voiles successifs d’une vapeur bleue et verte, dans laquelle d’abord leurs corps avaient une substance et une certaine couleur, mais où plus tard se dissolvaient et substance, et couleur, dans l’atmosphère verte et bleue. Comme il faisait chaud ! Si chaud que même le passereau préférait sauter, comme un oiseau mécanique, jusqu’à l’ombre des fleurs, en faisant de longues pauses entre un mouvement et le suivant ; au lieu de voleter insouciamment, les papillons dansaient les uns au dessus des autres, dessinant de leurs ailes blanches et vibrantes le contour d’une colonne de marbre brisée en haut des plus hautes fleurs ; le toit en verre de la palmeraie brillait comme si tout un peuple d’ombrelles vertes et brillantes s’était ouvert sous le soleil ; et dans le bourdonnement de l’avion, la voix du ciel d’été murmurait de toute la force de son âme. Jaune et noir, rose et blanc de neige, formes de toutes ces couleurs, hommes, femmes, enfants étaient portés une seconde sur l’horizon puis, en voyant l’étendue jaune sur l’herbe, ils vacillaient à la recherche de l’ombre des arbres, se dissolvaient comme des gouttes d’eau dans l’atmosphère jaune et verte, y mêlaient légèrement le rouge et le bleu. Il semblait que tous les corps lourds et grossiers s’étaient effondrés dans la chaleur et, immobiles, restaient blottis contre le sol, mais leurs voix sortaient d’eux en ondulant, comme si elles avaient été des flammes serpentant hors du corps de cire d’une bougie. Des voix. Oui, des voix. Des voix sans mot, qui brisaient le silence avec de tels secrets contentements, une telle passion et un tel désir, ou des voix d’enfants, si fraîches de surprises ; qui brisaient le silence ? Mais il n’y avait pas de silence : toujours les omnibus à moteur tournaient leurs roues, activaient leurs engrenages ; comme un grand réseau de poupées russes toute d’acier qui tournaient sans cesse les unes dans les autres, la ville murmurait ; et au-dessus les voix criaient fort et les pétales d’une myriade de fleurs jetaient leurs couleurs dans les airs.

 


Pour citer ce texte


François-Ronan Dubois, « Le mot et l’instant sur "Les Jardins de Kew" de Virginia Woolf », traduction et introduction de l'anglais du texte de Virginia Woolf, «  Kew Gardens », Monday or Thusday, 1921, texte illustré par Sylvie Lander, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-le-mot-et-l-instant-sur-les-jardins-de-kew-de-virginia-woolf-117752724.html/Url.http://0z.fr/o85k0


Auteur(e)


 

 

François-Ronan Dubois est agrégé de Lettres Modernes, doctorant contractuel en littérature française à l'Université StendhalGrenoble 3 (RARE-LIRE). Spécialiste de la littérature française du dix-septième siècle et singulièrement de l’œuvre de Marie-Madeleine de Lafayette, il est l'auteur de plusieurs articles et communications sur La Princesse de Clèves, sur Marie-Madeleine de Lafayette et sur des questions de théorie littéraire. Il publie régulièrement des comptes rendus dans la revue Acta Fabula et participe aux manifestations internationales (colloques, séminaires, journées d'études, etc.) en lien avec ses recherches. François-Ronan Dubois est également auteur d’une traduction et d’une introduction de l’essai de Virginia Woolf Comment devrait-on lire un livre ?, parue dans L’Atelier de théorie littéraire, sur Fabula.

Blog : url. http://contagions.hypotheses.org/

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013

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