1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes


La maison du pain

 

 

&

 

Légende violette

 

 

  Anne-Marie Désert

Le premier poème est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure

 

Allée forestière Aquarelle avril 1997   ©Crédit photo : Allée forestière, Aquarelle avril 1997 par Anne-Marie Désert

 

 

 

Présentation

 

 

Voici un poème qui court des champs aux bois, et jusqu'à la mer. C'est un voyage initiatique, que j'ai repris, en le modifiant un peu à chaque fois, dans mes deux recueils et dans mon roman La Belle Porte.

 

  

 

 La maison du pain,

c'est-à-dire en hébreu :

Bethléem...

 

« Le bœuf reconnaît son bouvier

et l'âne la crèche de son maître... »

Livre d'Isaïe (chapitre 1, verset 3)

 

  

 

Un temps j’avais un grand sac

où s’égaraient parfois les vaches.

    

J’aimais ouvrir mon sac

pour regarder les troupeaux.

    

Sans un regard,

leurs yeux trouvaient des chemins

de traverse en haut des arbres.

    

Et dans le silence

je ne laissais rien entrer

que leurs sabots.

    

 

 

Autrefois je me couchais dans les herbes

pour écouter le temps,

écouter chanter l’herbe des temps.

En ces temps-là

les hommes étaient dessinés

au hasard dans les bruyères,

tels des rochers.

 

Il y a du feu dans les rochers, ils courent

comme s’ils avaient volé de l’or.

 

Les plus fiers tremblent

de bas en haut, l’agitation

défigure leur corps minéral.

 

Une course de rochers…

rien de plus…

rien de plus…

rien de plus…

 

    

    

Demain se lèvera l’aurore.

 

Voici.

La foule est incendie, le décor est forêt.

 

Cette paille fauve et soyeuse

où je marche doucement…

 

Derrière la mer,

il est une contrée de hobereaux

où les paysans sont des princes,

et rien ne peut me l’enlever,

non, rien.

 

Ma maison est,

derrière la mer,

une meule de paille.

Chaque matin j’en réveille la cendre.

Dans la fumée je fais du pain,

dans un grand vase splendide

du vin d’herbes amères.

Puis on frappe à la porte…

 

 

 

L’envoyé, rouge de confusion,

m’a renversé sur les pieds

la coupe de la colère.

 

Une tige qui va et qui vient,

un filet d’eau autour des choses…

Il paraît que cette nuit-même

se ressouvenait du rêve précédent,

et du suivant :

écume d’acier dont la résonance

touche à sa fin !

 

 

 

Que penser des oiseaux ?

ils viennent de la mer,

ils ne resteront pas ici.

 

La région n’est pas sûre en ce moment.

La nuit, le gel fait éclater les pierres,

et leurs éclats, comme des rires,

frappent aux portes des gens qui dorment :

tambour du vent.

 

Remonte à ton arbre,

le sol n’est pas encore sec,

remonte à ton arbre,

le vent n’est pas encore éteint,

remonte à ton arbre, remonte à ton arbre !

 

  

 

Du ciel un bruissement de cuivre…

le chant du cuivre !

Je reviens à moi :

jardin de sable, paradis de faim et de soif…

Les yeux vers les stalactites de cuivre,

je pose, l’une après l’autre,

mes mains sur la terre :

Fatalisme flamboyant !

Si brûlant le ciel, le gong du ciel,

que tombe goutte à goutte

le cuivre, le chant du cuivre !

Sans secousse et sans fin elle gravit ma nuit de sable,

elle monte interminablement,

l’inondation.

Dieu envahissant les champs.

 

 

 

 L'arbre du vent tombe

sur les chemins de terre,

sa ramure transparente à l’horizon.

 

Et voilà que je pars.

Entre les doigts du vent

je file comme du sable,

m'accrochant à tous les rochers

que la lumière escalade.

 

Ma maison est,

derrière la mer,

une meule de paille.

Chaque matin j’en réveille la cendre.

Dans la fumée je fais du pain,

dans un grand vase splendide

du vin d’herbes amères.

Puis on frappe à la porte…

 

Leurs yeux ont des ailes d’hirondelle.

Ici parole, et là silence,

autour du grand vase splendide,

trois mains de miel

se sont posées

sur la table.

 

 

 

Je regarde au loin la montagne,

vague d'éternité

adossée au vent du ciel.

 

Tu prends et tu romps le silence,

comme du pain.

Comme du pain le silence,

entre tes mains.

 

Ma maison est,

derrière la mer,

une meule de paille.

C’est comme un arbre transparent

qui fait le tour de l’horizon.

Là-haut, le vitrail de sa ramure.

 

J’y repense quand le vent tombe et,

terre et ciel,

tout est vert.

 

 

 

 

 

 

 

Légende violette

    

    

 

Ce poème d'initiation prend naissance dans la forêt, puis dérive sur une rivière jusqu'en un lieu de jardins...

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui brille, ce qui bouge,

dans le grand couloir fourchu,

un sequin d’or tout au bout

de tous les tunnels ouverts.

 

Bosquets arachnéens, joncs

plantés dans des rivières d’ocre

comme des javelots vibrants.

 

Large et simple, un lieu

où tous les ruisseaux ensemble

viennent prendre racine,

lieu de troncs penchés,

tout est fleur et silence.

 

Une sorte d’esprit-de-vin

y ruisselle à flots,

de dessous les portes cochères,

d’entre les poutres,

odeur affilée comme arc-en-ciel.

 

 

    

Voici qu’un vin

au parfum de violette

s’est jeté dans la rivière,

ténu fil d’esprit.

L’eau sent la résine.

 

Une rivière d’arbres,

sans source et sans fin.

 

De loin en loin,

quelque chose éclate

dans l’air mauve,

comme une pierre gelée.

 

 

 

 Je remonte le fil de l'eau,

au milieu des poignards antédiluviens

couchés dans la rivière comme des peupliers.

Fil de l'épée et fil de l'eau

n'en finissent plus de s’entrelacer.

 

Et moi, comme font les saumons

à la saison des amours,

comme les saumons

fatigués, aux cascades,

sont guettés par les orfraies,

je remonte à fleur d'eau la rivière.

 

Il ferait beau voir dans cette vallée

le halètement du vent,

l’estomac plein des diamants du matin,

des plumes aux oreilles !

Ce bois casserait comme un rien.

 

Les portes des portails

claquent pour d’autres raisons.

 

Oh, je voudrais tant

que les collines

se calment !

 

 

 

L’orage ! avec le vent alliacé,

l’odeur de soufre

de pomme à la fois,

qui fait l’herbe verte et parfumée,

et comme humide,

et donne aux vieux murs

l’odeur de salpêtre.

 

Quelque chose en pluies éclatantes,

pluies écrasantes,

quelque chose descend

sur les toits de l’orage,

prend son vol

sur les têtes de roseaux,

dansant, puis s’envolant,

dansant, puis s’envolant.

 

 

 

Il est venu, le vrai vent du ciel,

il y a du vin sur le sable,

et de l'eau douce. 

Toute chose prend et garde son nom.

 

Qui accorde les orgues du vent ?

Un petit poisson, vert comme la mer.

 

Demain matin, grand ciel fumeux

tout zébré encore

de vastes légendes violettes.

 

 

 

 

 

Pour citer ces poèmes


Anne-Marie Désert, « La maison du pain » & « Légende violette » (le premier poème est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure), poèmes présentés et illustrés par A-M. Désert, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-la-maison-du-pain-legende-violette--117752544.html/Url. 

 

Auteur(e)


Anne-Marie Désert, professeur certifié de lettres, née à Paris en octobre 1949, je suis d'une famille de chercheurs. En 1971, une rencontre m'a délivrée de ce destin tout tracé : Patricia Bourke, peintre (1912-2011). Je peignais, et rêvais d'être artiste-peintre, mais l'écriture était depuis toujours mon activité vitale. Après un bref passage dans les métiers de la librairie, je me suis mise alors à enseigner la littérature. Quand on doit en plus assumer une famille, il ne reste plus de temps pour grand'chose... Les enfants grandis, je me suis remise plus assidûment à l'écriture...

Publications : cinq oeuvres, deux recueils de poèmes en autoédition (l'un en 1974 réédité en 1983 : L'arbre transparent, l'autre en 2010 : Quatre Saisons dans l'Arbre Transparent), deux romans (La Belle Porte en 2012 en autoédition chez Atramenta, Les sept jours de l'Arc-en-ciel, qui est un extrait de La Belle Porte, en autoédition en 2010) puis en autoédition chez Atramenta Les Misérables Résumé et morceaux choisis.

Commentaire : J'ai fait de belles rencontres sur Atramenta : Eugénie Steyert, Hervé Léonard Marie, Fialyne Olivès, Agnès Chêne, Jodelle et Bruno Krol, Hélène Ourgant et Michele Angelo Murgia, par exemple. J'espère en faire par le biais de la revue Le Pan poétique des muses (LPpdm).

   

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