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Des jardins à redécouvrir :
les jardins poétiques d’Ada Negri depuis I canti dell’isola
jusqu’aux derniers poèmes |
Giovanna Bellati Université de Modena et Reggio Emilia |
Crédit photo : Ada Negri (image trouvée sur Commons)
Fort célèbre dans la première moitié du XXesiècle, tant dans son pays natal qu’à l’étranger, Ada Negri a pratiquement disparu du panorama littéraire au cours de ces dernières décennies. Il est vrai que ses premiers recueils peuvent sembler peu lisibles aux lecteurs contemporains, en raison de leur langage emphatique, débordant de la lourde rhétorique qui était en vogue à l’époque. Sa veine socio-politique, son socialisme humanitaire d’un côté, sa sensualité assez impétueuse et violente d’un autre côté, si elles constituaient des thématiques assez nouvelles pour son époque, n’intéressent plus guère aujourd’hui, et risquent même de paraître un peu ridicules.
Cependant, sa manière change à partir des années 1920 – après une pause consacrée à des œuvres en prose – et c’est un langage nouveau qui apparaît dans I canti dell’isola, Vespertina, Il dono, jusqu’aux derniers poèmes publiés avant sa mort (survenue le 11 janvier 19451) ou posthumes. La structure du vers – parfois basée sur de longues phrases libres, comme dans les Canti dell’isola– au rythme souple, épousant les mouvements de la pensée, le langage plus intime et recueilli, souvent d’une limpidité austère, sont les instruments qui donnent naissance à une poésie qui mérite encore, à notre avis, d’être connue et goûtée.
C’est dans ces vers de la maturité poétique que prend une large place le thème de la nature, et plus spécialement une « poésie des jardins » qui occupe une grande partie – parfois même des sections entières –, des recueils publiés2. Le jardin devient un espace de recueillement et de contemplation d’un monde externe mais à la fois isolé par rapport à un milieu social plus agressif, un monde illuminé de « regards fraternels », dont la vie secrète et silencieuse peut se faire le miroir ou l’expression d’un moi également mystérieux et inviolable. Ainsi la poétesse observe parfois le jardin, les fleurs, les arbres en simple témoin, pour en décrire la beauté dans des textes qui se renferment dans le cadre d’une description affectueuse et émerveillée. Par ailleurs, un aspect de la nature peut devenir un terme de comparaison pour peindre un état d’âme, définir un trait de caractère, une situation de vie : un exemple évident de ce traitement se voit dans Herba tenax, où la structure métrique, la morphologie, le lexique participent ensemble à l’expression de l’association thématique sur laquelle se fonde le poème – l’herbe et le cœur tenaces, également combatifs et inaltérables face à la souffrance et au mal de vivre. D’une manière analogue, dans Il pergolato di glicini les fleurs tombant de la tonnelle sont assimilées à des larmes d’amour, d’un amour « trouble » aux couleurs de la mort, secoué par un vent de tempête.
Moins explicite dans d’autres textes, le rapprochement du macrocosme et du microcosme est toutefois présent dans des poèmes comme Le tre corone et Diamanti, où des images naturelles métaphorisent des aspects existentiels ou des traits de la personnalité de la poétesse : des buissons de genêts figurant l’orgueil, le désir de la gloire, les combats de la passion, aux gouttes de pluie sur les géraniums — image des larmes, de la douleur qui peuvent ouvrir la voie à la connaissance et à la sérénité—, la contemplation de la nature oriente la compréhension du monde et de soi-même.
Dans d’autres poèmes la vision de la nature est plutôt celle d’une présence amicale qui évoque le souvenir d’êtres chers — la mère de la poétesse, son amie Delia Notari — ou qui permet à l’âme de s’épanouir dans un cadre de paix et de beauté : ce sont là, souvent, les exemples de la « poésie des jardins » d’Ada Negri les plus remplis de musicalité, d’affectivité, d’images délicates, comme La luna scende in giardino, I giardini nascosti, Serenità, Commiato.
Nous proposons un bref corpus de poèmes choisis dans les recueils I canti dell’isola, Il dono, Fons Amoris et dans l’Appendice publiée après la mort de la poétesse; l’anthologie se termine par un extrait du roman autobiographique Stella mattutina. Pour chaque texte nous donnerons l’original et une traduction française; la présentation sera complétée par quelques notes relatives aux volumes dans lesquels ces textes ont été publiés.
I canti dell’isola3
Il pergolato di glicini
Solaria, il vento del sud scrolla e devasta il tuo pergolato di glicini.
Ne piombano a terra i corimbi, chicchi violetti di grandine, pesanti d’un peso di morte.
Così a te traboccan dagli occhi, nell’ora del torbido amore, le lacrime ;
ma non si raccoglie il pianto d'amore, non si raccolgono i fiori caduti del glicine.
La tonnelle de glycines
Solaria, le vent du sud secoue et ravage ta tonnelle de glycines.
Les corymbes tombent à terre, grêlons violets lourds du poids de la mort.
Ainsi débordent de tes yeux, à l’heure de l’amour trouble, les larmes ;
mais on ne ramasse ni les pleurs d’amour, ni les fleurs tombées de la glycine.
La luna scende in giardino
La luna scende in giardino per le scale della pallida sera :
è tutta bella, le nubi la velano, la brezza la scopre.
S’attarda dietro il cipresso, s’aggrappa all’àgavi e ai fichi d’India,
stende trine leggere sui viali, lega le fronde con fili d’argento,
nell’ombra screziata di raggi crea e dissolve danze di gnomi,
con le perle della rugiada sfila e infila collane di sogni.
So che sul mare è nata una strada, una bianca strada
per chi vuole arrivare la notte alle reggie di Dio.
Vada chi vuole sulla bianca strada, vada chi vuole con barca e con vela :
a me piace restare in giardino a giocar con i raggi e con l’ombre.
Due stelle – sole – accanto alla luna: due larghe pupille serene.
Dove sei tu, che mi amavi, e mi dicevi : ”Dinin, mio bene” ?
La lune descend au jardin
La lune descend au jardin par l’escalier pâle du soir :
toute belle, les nuages la voilent, la brise la découvre.
Elle s’attarde derrière le cyprès, s’accroche aux agaves et aux figuiers d’Inde,
étale des dentelles légères le long des allées, attache les branches par des fils d’argent,
dans l’ombre marbrée de rayons elle noue et dénoue des danses de gnomes,
avec des perles de rosée elle enfile et défait des colliers de rêves.
Je sais qu’il est né sur la mer un chemin, un blanc chemin
pour qui, la nuit, veut rejoindre le palais de Dieu.
Emprunte qui veut la blanche route dans sa barque à voile,
moi j’aime rester au jardin, jouer avec les ombres et les rayons.
Deux étoiles – seules – près de la lune : deux larges pupilles sereines.
Où es-tu, toi qui m’aimais, toi qui me disais : « Dinin, chérie4 » ?
Le tre corone
Quando l’estate fende le pietre su gl’irti fianchi del Castiglione,
la sua vetta ha tre corone, tre corone di ginestre.
L’una è d’orgoglio, l’altra di gloria, terza è quella della passione :
le accende il sole, le difende il mare, cantano in esse i venti :
e non t’importa il dolore delle piaghe nei fianchi roventi,
o Castiglione, se hai tre corone, tre corone di ginestre.
Les trois couronnes
Quand l’été fend les pierres sur les coteaux abrupts du Castiglione,
son sommet a trois couronnes, trois couronnes de genêts.
L’une est d’orgueil, l’autre de gloire, troisième est celle de la passion :
le soleil les allume, la mer les défend, en elles chantent les vents :
et la douleur qu’importe, dans les plaies de tes côtes brûlantes,
ô Castiglione, si tu as trois couronnes, trois couronnes de genêts.
Il dono5
Giardini
Le due siepi
Sugli steli diritti come sbarre
d’acciaio, mi salutano i giaggioli
in doppia siepe, mentre salgo all’alto
chiosco che mira, dal giardino, i campi
via digradanti verso i boschi e il fiume.
Giaggioli d’una carne violetta
quale più scura, qual più smorta: tutti
pensosità di sguardo, e rilucenti
d’una grazia guerriera; e li diresti
sbocciati sulla punta delle spade.
Fra le due schiere io salgo, nella tersa
luce del mezzodì: son principessa
di corona: men vo per chiare vie
fra cavalieri di gran scorta, armati
dell’amor che li illumina; ed ognuno
pronto è a morir per me.
Libera andare
fra i giaggioli del maggio al chiosco verde
che guarda i campi e le foreste; ed essere
principessa regnante in questo regno.
Les deux haies
Sur leurs tiges dressées comme des barreaux
d’acier, les glaïeuls me saluent
en une double haie, quand je monte
au pavillon haut qui regarde, depuis le jardin,
les champs descendant vers les bois et la rivière.
Glaïeuls à la chair violette
tantôt plus sombre, tantôt plus pâle :
aux regards pensifs, et luisants
d’une grâce guerrière ; on les dirait
éclos au bout des épées.
Je monte entre les deux rangs, dans la claire
lumière du midi : je suis princesse
couronnée : je m’en vais par de purs chemins
entre des chevaliers qui m’escortent, armés
de l’amour qui les éclaire ; et chacun
est prêt à mourir pour moi.
Libre, aller
entre les glaïeuls de mai au pavillon vert
qui regarde les champs et les forêts ; être
princesse qui règne en ce royaume.
Diamanti
Dopo la pioggia
tremano sulle foglie dei gerani
le gocciole, al ritorno del sereno.
Treman sospese ; e le trasforma il sole
da lagrima in diamante.
O limpidi, o caduchi
gioielli, o mia ricchezza dell’istante
che passa, niuna cosa or m’è più chiara
di voi ; né così lieve
al cuor che sa quanto la vita è breve.
Diamants
Après la pluie
sur les feuilles des géraniums tremblent
les gouttes, au retour du temps clair.
Elles tremblent, suspendues ; et le soleil les transforme
en larmes de diamant.
O limpides, ô caduques
joyaux, ô ma richesse de l’instant
qui passe, il n’y a chose qui me soit plus claire
que vous désormais ; ni si légère
au cœur qui sait combien la vie est brève.
I giardini nascosti6
Amo la libertà de’ tuoi romiti
vicoli e delle tue piazze deserte,
rossa Pavia, città della mia pace.
Le fontanelle cantano ai crocicchi
con chioccolío sommesso : alte le torri
sbarran gli sfondi, e, se pesante ho il cuore,
me l’avventano su verso le nubi.
Guizzan, svelti, i tuoi vicoli, e s’intrecciano
a labirinto ; ed ai muretti pendono
glicini e madreselve; e vi s’affacciano
alberi di gran fronda, dai giardini
nascosti. Viene da quel verde un fresco
pispigliare d’uccelli, una fragranza
di fiori e frutti, un senso di rifugio
invïolato, ove la vita ignara
sia di pianto e di morte. Assai più belli
i bei giardini, se nascosti : tutto
mi pare più bello, se lo vedo in sogno.
E a me basta passar lungo i muretti
caldi di sole ; e perdermi ne’ tuoi
vicoli che serpeggian come bisce
fra verzure d’occulti orti da fiaba,
rossa Pavia, città della mia pace.
Les jardins cachés
J’aime la liberté de tes ruelles
solitaires, de tes places désertes,
Pavie la rouge, ville de mon repos.
Les fontaines chantent aux carrefours
avec un doux murmure : hautes, les tours
barrent le ciel, et si j’ai le cœur lourd,
elles le jettent en haut, vers les nuages.
Rapides, tes ruelles serpentent, se croisant
en labyrinthe, et aux murs s’accrochent
glycines et vignes vierges ; des arbres touffus
se montrent, depuis les jardins
cachés. Un frais gazouillement d’oiseaux
vient de cette verdure, un parfum
de fruits et de fleurs, le sentiment
d’un refuge sacré, où la vie ne connaisse
ni les pleurs ni la mort. Les beaux jardins
sont plus beaux, s’il sont cachés : tout
me semble plus beau, ce que je vois en rêve.
Il me suffit de passer le long des murs
chauds de soleil, de me perdre dans tes
ruelles s’enroulant comme des couleuvres
dans les vergers mystérieux, féeriques,
Pavie la rouge, ville de mon repos.
Serenità
S’io dovessi tornare al tuo giardino
(non tornerò, non tornerò), vorrei
salir tra i caprifogli e le vitalbe
al chiosco che s’affaccia alla campagna ;
queto rifugio ove fiorisce il glicine
coi pesanti suoi grappoli, nel maggio.
Tu venivi lassù, con me, nel maggio ;
e contemplavi i grandi irrigui prati
colmi di pace, mormorando: “Bella
è questa terra; e pur nati non siamo
per questa terra”. Una serenità
senza nube ridea sulla fronte
lunare: in te, che il male ancor distesa
non avea sulla croce, era già pronta
l’offerta, detta la parola estrema,
chiuso il pensiero all’ultima speranza.
E t’era dolce stendere la mano
ai fiori: dolce, sì ; ma come a cosa
che, mentre passa, è già passata ; e il cuore,
mentre l’accoglie, già le disse addio.
Sérénité
Si un jour je revenais à ton jardin
(je ne reviendrai, je ne reviendrai pas), je voudrais
monter parmi les chèvrefeuilles, les clématites
au pavillon tourné vers la campagne ;
calme refuge, où la glycine éclot
avec ses grappes lourdes, au mois de mai.
Tu venais avec moi là-haut, au mois de mai ;
tu contemplais les vastes prés irrigués
et paisibles, murmurant : « Elle est belle
cette terre ; et pourtant nous ne sommes pas nés
pour cette terre ». Une sérénité
sans nuages riait au front
de lune : en toi, que le mal n’avait pas encore
crucifiée, prête était déjà
l’offrande, prononcé le dernier mot,
la pensée fermée à la dernière espérance.
Et il était doux pour toi de poser la main
sur les fleurs : oui, doux ; mais comme sur une chose
déjà passée, pendant qu’elle passe ; et le cœur,
l’accueillant, lui a déjà dit adieu.
Fons Amoris7
Herba tenax
Umile agli occhi e pur sì cara al suolo,
erba tenace : che, calpesta, tenti
di raddrizzarti : tolta di fra i sassi
nelle piazze vetuste, ad essi torni
più fitta: rasa dalla falce ai prati,
rinasci, sempre verde e sempre nova.
Chiuso nell’ombra e pur fisso alle stelle,
cuore tenace: che, percosso, tenti
nel tuo segreto d’ammortire il colpo :
respinto, la tua via ricalchi: ucciso,
risorgi ; e sì profonde hai le radici,
che più ricco ti fanno in vita nova.
Herba tenax
Modeste aux yeux, pourtant chère à la terre,
herbe tenace : qui, piétinée, t’efforces
de te relever ; qui arrachée d’entre les pierres
des places antiques, repousses
plus drue ; coupée par la faucille dans les prés,
renais toujours nouvelle, toujours verte.
Dans l’ombre, renfermé, fixant les étoiles,
cœur tenace : qui, écrasé, t’efforces
secrètement d’atténuer le coup ;
qui refusé, reprends ta route ; tué,
revis, et tes racines si profondes
te font plus riche dans ta vie nouvelle.
Appendice8
Commiato
Un giorno ancora : poi
ti lascerò, giardino altrui che dolce
d’ombre mi fosti e di silenzio. Piovve
stamane: odor di bosco
e di terra bagnata intride l’aria :
si sfogliano le rose, e il fior d’ibisco
nel vapor grigio più vermiglio splende.
Un giorno ancora : poi
vivo non mi sarai che alla memoria.
Così potessi averla
(ma troppo tardi, e troppo bello il sogno)
potessi averla, una remota casa
fra i campi, che sia mia, di me soltanto :
e anch’essa abbia un giardino
che tutto odori di mortella quando
cessi la pioggia, e di sfogliate rose.
Congé
Un jour encore, et puis
je te quitterai, jardin d’autrui qui as été si doux
de silence et d’ombre. Il a plu
ce matin : une odeur de bois
et de terre mouillée imprègne l’air :
les roses s’effeuillent, et la fleur de l’hibiscus
brille plus rouge dans la vapeur grise.
Un jour encore, et puis
tu ne vivras plus que dans ma mémoire.
Si je pouvais avoir
(mais c’est trop tard, et le rêve est trop beau)
si je pouvais l’avoir, une maison lointaine
parmi les champs, qui soit à moi, à moi seule :
et qu’elle aussi ait un jardin
sentant le myrte quand
cesse la pluie, et les roses effeuillées.
Stella mattutina9
Il Giardino del Tempo la guarda come se le sue fronde fossero occhi, nel sole di quell’estate senza un soffio e senza una nuvola: anche di notte la guarda, intridendo nei vapori azzurrognoli della luna le sue masse d’ombra. Le chiede :
-
Te ne andrai ? Proprio te ne andrai ?
I loro colloqui son sempre più lunghi, da anima ad anima. Lo ha chiamato ella stessa « il Giardino del Tempo », per le ore che vi sentì scorrere, in continuità di silenzio ; e perché un vespro di domenica, ascoltando le campane della vicina chiesa del Carmine, vi ebbe la sensazione d’aver sempre udito e di dover sempre udire suonar quelle campane. Sensazione d’eternità : abolito il nascere, abolito il morire. Nel tempo.
Porterà con sé il suo giardino. E le campane della chiesa del Carmine. E il tempo10.
Le Jardin du Temps la regarde comme si ses branches étaient des yeux, dans le soleil de cet été sans un souffle ni un nuage : même la nuit il la regarde, mouillant ses masses d’ombre dans les vapeurs bleuâtres de la lune. Il lui demande :
« Tu t’en iras ? Tu t’en iras vraiment ? ».
Leurs conversations sont de plus en plus longues, d’une âme à l’autre. C’est elle-même qui l’a appelé « le Jardin du Temps », pour les heures qu’elle a entendu s’écouler dans ce jardin, dans un silence ininterrompu. Et parce qu’un soir de dimanche, en écoutant sonner les cloches de l’église des Carmes, elle eut la sensation qu’elle avait toujours entendu, et qu’elle entendrait toujours, sonner ces cloches. Sensation d’éternité : abolie la naissance, abolie la mort. Dans le temps. Elle emmènera son jardin avec elle. Et les cloches de l’église des Carmes. Et le temps.
Notes
1 Née le 3 février 1870, à Lodi – commune de Lombardie située à une trentaine de kilomètres de Milan –, Ada vivra son enfance au palais Cingia-Barni, où sa grand-mère était concierge ; sa mère était ouvrière dans une filature où elle travaillait treize heures par jour. La jeune fille parvient à se tirer de ce milieu de misère grâce à son diplôme d’institutrice qui lui permettra de travailler dans quelques écoles des environs de Lodi. En 1892 elle est professeur de lycée à Milan, où elle va vivre avec sa mère. Ses premiers recueils poétiques (Fatalità en 1892, Tempeste en 1895) sont appréciés et lui valent la notoriété. En 1896, elle épouse l’industriel Giovanni Garlanda, dont elle a deux filles (Bianca en 1898, Vittoria en 1900 (qui ne vivra qu’un mois)), mais l’union se révèle bientôt un échec et se terminera par une séparation définitive en 1913. Après cette époque Ada Negri se consacre entièrement à son activité littéraire ; ses œuvres peuvent se lire dans deux volumes qui réunissent respectivement l’ensemble de sa production en vers (Poesie, Milano, Mondadori, 1948, réimprimé en 1956) et en prose (Prose, Mondadori, Milano, 1954).
2 Quelques exemples de la « poésie des jardins » d’Ada Negri existaient aussi dans des recueils précédents, notamment dans Dal profondo, mais il s’agit de productions qui ressentent encore de la première manière de la poétesse.
3 Recueil publié en 1925, après un séjour à l’île de Capri. Au printemps 1923, de retour d’un voyage en Sicile, Ada décide de passer quelques jours à Capri; la beauté de l’île la frappe comme un coup de foudre, à tel point qu’elle y restera jusqu’au mois de juillet. Ce séjour est à l’origine de I canti dell’isola, dans lesquels elle chante la beauté violente de cette nature sauvage, qu’elle vit comme une espèce de passion incontrôlable et lancinante à la fois : la nature y est un élément dominant, souvent associé au souvenir douloureux er récent d’un amour terminé tragiquement. Cette expérience d’envoûtement se termine d’ailleurs de manière définitive au moment où la poétesse ressent l’appel de sa terre natale, d’une nature plus discrète et moins envahissante qui lui appartient plus profondément. La poésie des jardins, de la terre, de la nature restera en tout cas comme l’un des motifs inspirateurs essentiels de ses recueils successifs : dans Vespertina, publié en 1931, nombre de textes suivent cette poétique, comme Le violette, Il prato, Rami di pesco, I fiori della via, I pini, Pensiero d’aprile.
4 C’est sans doute le souvenir de la mère qui est évoqué ici ; Dinin est le diminutif dialectal du prénom d’Ada, et le petit nom par lequel elle était appelée en famille.
5 Ce recueil représente probablement l’un des chefs-d’œuvre d’Ada Negri ; publié en 1936, il contient une section intitulée Giardini, totalement consacrée au thème qui nous intéresse. Elle se compose de dix-sept textes, dont les trois que nous proposons et d’autres remarquables, tels Pietre e fiori, Le spirèe, Le foglie del rosaio, Crepuscolo. Le recueil est dédié à Delia Notari, l’une des amies les plus chères de la poétesse, morte en 1935. Invitée à plusieurs occasions dans sa maison de Villasanta, non loin de Milan, Ada écrira de nombreux poèmes consacrés au grand parc qui entourait la villa ; elle lui consacrera aussi une sorte de poème en prose intitulé Il giardino perduto, recueilli dans le dernier volume publié de son vivant (Erba sul sagrato, 1939), très beau texte que nous ne pouvons inclure dans notre anthologie en raison de son ampleur.
6 Ada Negri eut un attachement particulier pour la petite ville de Pavie, où elle se rendit à plusieurs reprises, surtout dans les dernières années de sa vie, invitée par son amie Gina Boerchio ; I giardini nascosti est un des poèmes dédiés à Pavie.
7 Publié posthume en 1946, ce volume contient quelques-uns des plus beaux poèmes sur les jardins et la vie de la nature, des fleurs, des arbres ; à part celui que nous proposons, nous citerons Frutti e fiori, Il tiglio, La soldanella, Ramo di melo a terra, Mammole, Alberi a sera.
8 Non datés, les textes d’Appendice peuvent se lire à la fin du recueil publié par Mondadori en 1948, puis réimprimé en 1956; Commiato est le dernier. Le « jardin d’autrui » dont il est question dans ce poème est probablement celui de la maison Origgi à Bollate, près de Milan, où la poétesse fut accueillie par une amie, Pina Origgi, en particulier lors des bombardements sur Milan pendant la guerre, au cours desquels sa maison avait subi de graves dégâts.
9 L’unique roman écrit par Ada Negri, Stella mattutina, paraît en 1921 ; bien qu’écrit à la troisième personne, il a toutes les caractéristiques d’un roman autobiographique, centré sur l’enfance, les personnages de sa mère et de sa grand-mère, les premières expériences. Nous mettons ce bref extrait à la fin de notre corpus, car c’est dans ces premières années de la vie de la poétesse qu’a lieu la découverte de l’espace du jardin, pourtant exploité, au point de vue littéraire, surtout à partir des années 1920.
10 Ada Negri, Prose, Milano, Mondadori, 1954, p. 283.
Pour citer ce texte |
Giovanna Bellati, « Des jardins à redécouvrir : les jardins poétiques d’Ada Negri depuis I canti dell’isolajusqu’aux derniers poèmes », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. |
Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-des-jardins-a-redecouvrir-les-jardins-poetiques-d-ada-negri-depuis-i-canti-dell-isola-117752792.html/Url. |
Auteur(e) |
Giovanna Bellati est professeur de Littérature française à l’Université de Modena et Reggio Emilia. Elle s’intéresse surtout à la littérature et au théâtre d’époque romantique, avec une attention particulière pour la figure de Théophile Gautier, poète, romancier et critique qui marqua de sa présence les décennies 1830-1870. Elle a publié, entre autres : Théophile Gautier journaliste à La Presse. Point de vue sur une esthétique théâtrale, L'Harmattan, Turin-Paris, 2008 ; V. Hugo, Hernani, avec traduction italienne et textes d’introduction, ETS, Pisa, 2010, coll. Canone teatrale europeo/Canon of European Drama ; La traduction du Canzoniere de Vasquin Philieul, in Les Poètes français de la Renaissance et Pétrarque, Droz, Genève 2004 ; Types féminins dans le théâtre de Delphine Gay de Girardin, « Intercâmbio », 2èmesérie, n. 2, 2009 ; « Une musique que l’on regarde » : le ballet comme synesthésie des arts, in Théophile Gautier et les arts de la danse, « Bulletin de la Société Théophile Gautier », 31, 2009 ; La chambre fantastique. Théophile Gautier et l’espace (u)topique d’une expérience extrême, in « Griseldaonline. Portale di letteratura » (www.griseldaonline.it), luglio-agosto 2012. |