23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 

Préface du livre


Les poésies d'Anacréon et de Sappho


 

Traduites de grec en français avec des remarques par Mme Dacier 

 

Nouvelle édition augmentée des notes latines de Mr. Le Fèvre

 

 

Anne Dacier

  Transcription & remaniement du texte de l'aïeule par Nelly Taza

 

 

Amsterdam, éd. Chez Paul Marret, Marchand libraire dans le Beurs-straat, à la Renommée, M. DC, XCIX.


Préface

 

 

 

En traduisant Anacréon en notre langue j'ai voulu donner aux dames le plaisir de lire le plus poli et le plus galant poète grec que nous ayons. Il y a longtemps qu'il a été traduit en français par Remi Belleau, mais outre que sa traduction est en vers, et par conséquent peu fidèle, elle est en si vieux langage qu'il est impossible d'y trouver aucun agrément.

On l'a aussi traduit en italien depuis quelques années, et le traducteur ne s'est pas plus attaché au grec que Remi Belleau : sa version ne laisse pas néanmoins d'être asses agréable, quoiqu'il s'éloigne fort souvent du sens d'Anacréon, et qu'il prenne même à tous moments des libertés qui doivent la faire passer plutôt pour une paraphrase, que pour une version.

La traduction latine dont une partie a été faite par Henri Étienne et l'autre par Élias Andreas, et qui est celle dont on se sert ordinairement, me paraît la meilleure : elle n'est pourtant pas sans défauts, et comme elle est aussi en vers, elle est souvent fort obscure, et dire en beaucoup d'endroits ce qu'Anacréon n'a jamais pensé.

Mon père a fait autrefois quelques remarques sur cet auteur, qui ont été si bien reçues, qu'il n'est pas nécessaire que j'en parle ici. Cependant quelque vénération que j'ai pour sa mémoire, j'oserai dire que je ne suis pas toujours de son sentiment. Il avait peut-être quelquefois un peu trop de délicatesse, et je suis persuadée qu'il y a bien des odes qu'il n'a pas crues d'Anacréon, qui sont néanmoins de lui.

Je n'ai pas non plus suivi quelques-unes de ses corrections parce qu'elles ne m'ont pas paru si certaines que savantes ou vraisemblables. Je me suis extrêmement attachée au grec et je ne m'en suis éloignée que dans les choses qui font entièrement contre nos manières ; mais cela ne m'arrive jamais que je n'en avertisse dans mes remarques, qui sont bien plus étendues qu'elles n'auraient été, si je n'avais cru que ce petit ouvrage pourrait être lu par ceux qui savent le grec, ou qui veulent l'apprendre ; et dans cette pensée je n'ai pas laissé un passage difficile sans l'éclaircir le mieux qu'il m'a été possible, et c'est à quoi je me suis d'autant plus attachée que je vois qu'il n'y a que ces difficultés qui rebutent la plupart des gens, et qui les empêchent de s'appliquer à la plus utile de toutes les langues.

C'est ce qui m'a même donné l'envie de traduire les meilleurs auteurs grecs qui n'ont pas encore été traduits et d'y faire des remarques comme j'ai fait sur Anacréon, qui n'est qu'un petit échantillon de ce que j'ai dessein de faire, si ce premier ouvrage a quelque succès.

J'ai fait mettre le grec à côté du français, afin que l'on se puisse servir plus commodément des remarques et de la traduction, et que l'on voie que j'ai suivi mon auteur avec la dernière exactitude.

Quoique je n'ai pas pas fait imprimer la version latine, je n'ai pas laissé d'en corriger beaucoup d'endroits que j'ai rapportés. Enfin, j'ai tâché de ne rien oublier de ce qui peut être de quelque usage pour ceux qui ne sont pas encore bien avancés dans la langue grecque ; les autres trouveront peut-être aussi dans les remarques de quoi contenter leur curiosité ; j'espère au moins qu'ils ne me blâmeront pas d'avoir entrepris ce qu'ils ne veulent pas se donner la peine de faire. Mais comme ce ne sont pas les savants que j'ai le plus à craindre, je ne m'attacherai ici qu'à prévenir le jugement de ceux qui ne savent ni grec ni latin, et qui pourraient bien ne pas goûter quelques odes d'Anacréon, en voyant qu'elles finissent d'une manière qu'ils appellent froide, parce qu'elle est sans pointe.

 

Je veux donc les avertir que c'est le style ordinaire de la plus saine Antiquité. Que l'on prenne Homère, il a de l'esprit partout, dans toutes les pages, dans tous les vers ; mais on n'y trouvera jamais une seule pointe ; il imite partout la nature, il suit la raison et ne présente jamais à l'esprit que des images nobles et naïves ; c'est là la beauté d'Anacréon.

Les latins ont été aussi fort longtemps sans connaître presque la pointe, s'ils s'en sont servis quelquefois, c'est avec tant de retenue que nous en devons encore plus admirer leur jugement. Il est certain qu'elle ne s'est introduite chez eux qu'à mesure qu'ils ont dégénéré de la vertu de leurs ancêtres. J'ai aussi une prière à faire à certaines personnes qui pèsent ordinairement tous les mots, qui examinent à la rigueur toutes les expressions, et qui jugent fort souvent de tout par un endroit faible. Je les prie donc de considérer que je me suis proposé deux choses dans cet ouvrage, l'utile et l'agréable.

Je les ai joints autant que j'ai pu ; mais lors qu'il a fallu quitter l'un pour l'autre, j'ai toujours préféré le premier. C'est à dire, qu'en quelques endroits j'ai mieux aimé faire bien sentir la force du grec et la pensée d'Anacréon en négligeant les termes, que d'avoir un soin scrupuleux des termes, en négligeant le grec et la pensée d'Anacréon.

Si ce sont des défauts, je les ai vus, et je n'ai pas voulu les ôter. Au reste j'avais recueilli des anciens un assez grand nombre de fragments de ce poète, mais j'ai trouvé à propos de ne mettre que les plus considérables et ceux qui en faisant un sens pouvaient aussi donner lieu à des remarques curieuses pour l'antiquité. J'ai donc laissé les autres fort volontiers. Les savants qui aiment les plus petits reflets des grands hommes, n'ont pas besoin de mes soins pour se satisfaire, et les gens du monde ne seront pas fâché que je n'aie pas chargé ce livre de beaucoup de choses qui ne leur auraient point donné de plaisir.


 

 

Texte trouvé et disponible sur Internet Archive (url . http://archive.org/details

/lespoesiesdanacr00anac)

 

 

Pour citer cet article

   


 

Anne Dacier, « Préface du livre Les poésies d'Anacréon et de Sappho. Traduites de grec en français avec des remarques par Mme Dacier. Nouvelle édition augmentée des notes latines de Mr. Le Fèvre », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai 2012.

 

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-1-preface-du-livre-les-poesies-d-anacreon-et-de-sappho-105550333.html  ou URL. http://0z.fr/xXwRU

 

 

 

 

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent

 

 

 

 

http://www.universalis.fr/encyclopedie/anne-dacier/



http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Dacier


http://data.bnf.fr/12174746/anne_dacier/

 

 

Auteur(e)

 

 

 

Anne Dacier

 

 


 

 

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