27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 11:50

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

La belle épave

 

 

Joan Ott

 

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 

Personnages

 

  • Francis, ex coiffeur chic, vieux beau, cheveux d’argent

  • Claude, SDF, mince, rousse, bien usée mais encore assez belle

  • Roselyne, SDF, rondelette, brune, bien usée mais encore assez belle

  • Gontran, jeune chasseur d’épaves

  • Ludmilla, SDF, blonde usée, très, très usée. Accent russe exagéré.

 

 

Synopsis

 

De nos jours, sur une plage, un salon de coiffure improvisé où œuvre bénévolement Francis. Les SDF viennent s’y faire rafraîchir la tignasse ou la barbe. Arrive Gontran, jeune chasseur d’épaves en quête du trésor qui le mettra à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours…

 

Décor

 

Une plage, un bac de salon de coiffure, un fauteuil, peut-être un miroir. Quelques caisses en bois servant de siège pour les « clients » qui attendent leur tour.

 

Costumes

 

Francis : Pantalon noir et chemise assortie ;

Claude et Roselyne : robes un peu extravagantes, défraîchies mais propres ;

Ludmilla : robe longue, immense châle russe aux couleurs vives ;

Gontran : tenue de plongée.

 

Remarque

 

Tous – sauf Gontran, homme du commun, et Lumilla qui affecte un fort accent russe – adoptent un ton précieux en accord avec leur langage qui se voudrait châtié.

 

Francis

En train de masser la tête shampooinée de Madame Claude dont les pieds reposent sur une caisse en bois.

Les plus grands, Madame Claude. Oui, les plus grands !

Claude

Qu’entendez-vous par là ? Les basketteurs ?

Francis

Eux aussi, Madame Claude, eux aussi. Mais pas seulement. Quand je parle des plus grands, j’entends : les stars, les politiques, les journalistes d’investigation, les présentateurs du JT…

Claude

Alors, vous aussi, vous les avez connus…

Francis

Mais oui. Et même pour certains, fréquentés. Tout comme vous, j’imagine… Quoique pas de manière biblique, si toutefois vous me permettez cette saillie un rien grivoise…

Claude

Rien ne saurait me choquer, Francis, vous le savez bien. Dans mon métier, voyez-vous…

Francis

Oui… Vous avez dû en voir, des choses…

Claude

Et en entendre, Francis. Et en entendre ! Mais discrétion absolue : règle numéro un de Madame Claude. Sans quoi mon entreprise aurait fait long feu bien avant qu’ils ne me… Mais laissons cela… Quoi qu’il en soit, la règle vaut toujours : jamais la moindre révélation ne franchira ces lèvres un rien flétries.

Francis

Flétries ? Que nenni ! Une bouche faite à peindre, comme l’aurait pu écrire notre très divin marquis.

Claude

Trêve de flagornerie, Francis. Vous savez bien qu’avec moi, la flatterie ne prend pas… Et de toute manière, pour le bénéfice que vous pourriez en espérer aujourd’hui…

Francis

Pardonnez-moi…

Claude

Vous êtes tout pardonné, Francis. Mais pour votre pénitence, massez-moi donc un peu plus fort. J’aime les sensations fortes… À mon âge, c’est tout ce qu’il me faut. Oui, comme ça… Hmmm… C’est bon… Oh ! oui, oui… Oh ! que c’est bon…

Francis

Ma spécialité, les massages. Depuis toujours. Des doigts en or, c’est ce qu’elles disaient toutes… Mais il nous faut rincer cette flamboyante chevelure à présent. Il prend une cruche posée à côté de lui. Ton très professionnel : La température de l’eau ?

Claude

Sursaute et grimace sous l’avalanche d’eau froide.

Parfaite, Francis ! Parfaite ! Peut-être un peu fraîche, mais grâce aux Dieux, j’aime ça !

Francis

Vous me voyez désolé, Madame Claude. Désolé infiniment. J’avais bien pris soin pourtant de la laisser tiédir aux doux rayons du soleil…

Claude

Ne vous excusez pas, cher Francis, c’est parfait. Tout est parfait, vraiment.

Arrive Roselyne.

Francis

Madame Roselyne ! Quelle surprise ! Nous n’avions pourtant pas rendez-vous, n’est-ce pas ?

Madame Roselyne

Non, cher Francis, non, mais comme je passais par là, je me suis dit : tentons notre chance, sait-on jamais ?

Francis

Et vous avez fort bien fait, Madame Roselyne. S’il vous est loisible de patienter une petite demi-heure, je suis tout à vous.

Roselyne

Prenez votre temps, cher Francis, j’ai tout le mien.

Claude

Moi de même. Si vous le souhaitez, Madame Roselyne, je patienterai le temps que Francis procède à votre shampoing. Ainsi, mes cheveux auront le temps de sécher et il ne sera que plus facile de les coiffer ensuite. Qu’en dites-vous, cher Francis ?

Francis

J’en dis que l’idée est généreuse… et fort judicieuse par ma foi. Il désigne une caisse en bois. Prenez vos aises en attendant, Madame Roselyne. Il avise le casque de scaphandrier d’un modèle très ancien que Roselyne tient sous son bras. Mais qu’est-ce donc que cela ? Vous seriez-vous mise à la plongée sous-marine ?

Roselyne

Que non pas ! J’ai trouvé cet objet abandonné sur la plage. Je m’en suis lestée en songeant que peut-être je parviendrais à le troquer en échange de quelque service. Un shampoing, par exemple…

Francis

Voyons, Madame Roselyne ! Il n’en est pas question ! Pas de cela entre nous ! Vous coiffer m’est un honneur, vous le savez bien.

Madame Roselyne

Pourtant, tout travail mérite salaire…

Francis

Mais le plaisir n’a pas de prix. Aussi ne saurais-je monnayer le mien.

Roselyne

Quel amour ! Non, mais quel amour ! N’est-ce pas, Madame Claude ?

Claude

Oui. Sans vous, cher Francis, nous en serions réduites à nous montrer au monde tête sale, hirsute et mal peignée. Mais grâce aux Dieux, vous êtes là !

Francis

Vous me flattez, Mesdames ! Je n’en mérite pas tant !

Il avise Gontran, en tenue de plongée.

Monsieur ?...

Gontran

Reste planté là, immobile, sans rien dire. Il fixe le casque que tient toujours Roselyne.

Francis

Si c’est pour une coupe, mieux vaut que vous le sachiez dès à présent : aujourd’hui, le salon est réservé aux dames. Aux dames uniquement. Pour les messieurs, c’est le mardi.

Gontran

C’est pas pour mes cheveux. Je viens récupérer mon casque. Je l’avais posé là, sur le sable, histoire de souffler un peu, et voilà-t-y pas qu’à peine le dos tourné, on me le fauche ! Non mais dans quel monde on vit, c’est à n’y pas croire !

Roselyne

Je n’ai jamais rien volé à personne, jeune homme. Si c’est votre casque que vous voulez, le voici.

Gontran

Merci, Madame… Il s’éclaircit la voix, vaguement gêné. Et pardon, hein, si je vous ai froissée. C’est que j’étais en pétard, voyez-vous. Sans mon casque, je suis plus grand’ chose, autant dire plus rien du tout.

Claude

Mais dites-moi, Jeune homme, pourquoi y tenez-vous donc tant, à cette antiquité ?

Gontran

Sur le ton d’une leçon apprise et souvent récitée

Cette antiquité, comme vous dites, ma bonne dame, je la tiens de mon père, qui la tenait de son père, qui lui-même la tenait du sien, et ainsi de suite jusqu’à la septième génération. Ce casque, voyez-vous, c’est notre marque de fabrique, notre identité, comme qui dirait. Chasseurs d’épaves nous sommes. Et ça, depuis la nuit des temps.

Francis

Et vous en trouvez beaucoup ?

Gontran

Des épaves ? Non, malheureusement. La plupart du temps, on tombe que sur d’infâmes rogatons. Mais là, j’suis sur une piste, une vraie. J’me suis laissé dire qu’y en avait une, par là, tout près du bord. Avec un trésor dedans. Un trésor du feu de Dieu. Je sais pas ce que c’est au juste, mais pour sûr ça vaut le coup.

Roselyne

Depuis que nous fréquentons ces lieux, jamais nous n’avons entendu parlé de quelque trésor englouti que ce soit. N’est-ce pas, Madame Claude ?

Claude

Non, à part quelques caisses de vaccins périmés…

Roselyne

Je ne vois pas du tout à quoi vous faites allusion, ma chère.

Claude

Vraiment ?

Francis coupe court à la querelle naissante

Voyons, mesdames, voyons ! À Gontran : S’il y avait un trésor, vous pensez bien que nous nous l’aurions trouvé depuis longtemps.

Gontran

Sauf que vous le saviez pas, qu’il y en avait un. Alors, vous l’avez pas cherché. Moi, c’est pas pareil : je sais. Alors, moi, Gontran, septième du nom, je vais le chercher, et je vais le trouver, c’est forcé. Et après : à moi la belle vie.

Roselyne

C’est beau, la jeunesse ! Cet enthousiasme, cette foi ! C’est beau, beau, beau !

Claude et Francis

Oh oui, c’est beau !

Gontran

Sauf qu’il me faut mon casque. Rendez-le moi.

Roselyne

Mais tout de suite, cher ami ! Tout de suite ! Le voici, le voilà ! Et puisse-t-il vous mener tout droit à la fortune !

Gontran

Merci bien, M’dame.

Claude

Vous nous tiendrez informés, n’est-ce pas ?

Gontran

Pour sûr !

Il sort.

Gontran sort. Claude cède sa place à Roselyne au bac. Francis lui verse de l’eau froide sur la tête, ce qui la fait sursauter et grimacer.

Francis ton très professionnel

La température de l’eau ?

Roselyne

Parfaite, Cher Gontran. Parfaite… Quoique… un peu fraîche, peut-être, mais ce n’est pas pour me déplaire…

Francis

Vous me voyez désolé. Infiniment désolé, Madame Roselyne. Je l’avais pourtant laissée tiédir aux doux rayons du soleil…

Roselyne

Ne vous excusez pas, Francis : c’est parfait. Tout est parfait.

Entre Ludmilla, tête et visage cachés par un immense châle russe à motifs floraux multicolores.

Francis

Mademoiselle Ludmilla, comment vous portez-vous en cette belle matinée de printemps ?

Ludmilla fort accent russe

Merveilleusement, cher Francis. Merveilleusement ! Comment pourrait-il être autrement ? Figurez-vous que arrière grand-oncle à moi a fait visite cette nuit. Il a bien recommandé saluer vous de sa part. Il salue vous aussi, mesdames.

Claude

Les tarots ont encore parlé ?

Ludmilla

Oui ! Quel merveilleux truchement, n’est-il pas ? Grâce à eux, au-delà plus près de nous que plus proche banlieue. Loué soit le Seigneur ! Vraie bénédiction !

Elle fait un signe de croix orthodoxe, de droite à gauche

Roselyne

C’est un honneur qu’il nous fait. Vous le saluerez de notre part en retour. Et… qu’a-t-il dit d’autre ?

Ludmilla

C’est… comment dites-vous… Confus ! Oui, voilà : un peu confus…

Claude

Comment s’en étonner ? Les tarots ont leur langage, voyez-vous. Mais vous parvenez malgré tout à décrypter certains messages, n’est-ce pas ?

Ludmilla

Quelques… Pas tous… Je sais une chose seulement : arrière grand-oncle à moi s’adresse à cause de prénom : Ludmilla, c’est Aimée du Peuple. Il espère que grâce à moi, le peuple rende à lui son affection.

Francis

Depuis la chute des usurpateurs, c’est chose faite, il me semble.

Ludmilla

Sans doute. Mais lui continue visiter moi… Cette nuit, il dit…

Francis, Claude, Roselyne

 

Oui ?

Ludmilla

Attendez, que je rappelle… Chasseur d’épaves, il dit. Oui, c’est bien ça. Il y a le mot : Épave. Et puis aussi le mot : Trésor. Et il ajoute : Il vient à toi. Après… après, tout devient embrouillé et je tombe dans profond sommeil. Il faut dire que Dimitri a apporté vodka…

 

Francis

Dimitri ?

Ludmilla

Oui, mon médium… Lui, allé voir vieille mère à Moscou, comme chaque mois. J’ai beau dire non, non, il peut pas s’empêcher : il rapporte toujours vodka…

Roselyne

Une épave… Un trésor…

Claude

Il était là, votre chasseur d’épaves. Pas plus tard que tout à l’heure. Nous lui avons parlé, Ludmilla. Il disait qu’il allait repêcher un énorme trésor.

Ludmilla

C’est Nicolas ! C’est arrière grand-oncle Nicolas qui envoie lui ici ! Béni soit le Seigneur ! Nous être riches à nouveau ! Enfin ! Et oui, je dis bien : « Nous », mes amis ! Car dans bonheur, Ludmilla n’oublie pas vous.

Entre Gontran, dégoulinant et traînant des algues accrochées à ses palmes

Tous

Alors ?

Gontran

Pfff ! Y’a rien, là au fond. Rien du tout. Une arnaque. Une de plus.

Ludmilla

Impossible ! Arrière grand-oncle dit…

Gontran

Vous êtes qui, vous ? Vous étiez pas là, tout à l’heure, je vous connais pas.

Claude

Princesse Ludmilla, arrière petite nièce du dernier tsar de toutes les Russies. Du moins c’est ce qu’elle prétend…

Ludmilla

Prétend ? Prétend ? Princesse je suis ! Vous : Vieille Maquerelle ! Moi : Princesse !

Claude

Pardon ?

Francis fusille Claude du regard et tente de calmer le jeu

Mais oui, Princesse, mais oui ! À Gontran : La Princesse Ludmilla, par le truchement des tarots, a eu une révélation. Le chasseur d’épaves, vous en quelque sorte, et puis le trésor… enfin tout ça, quoi…

Gontran

Ouais… et alors ?

Roselyne

La dernière descendante des Romanov ! Ça ne vous dit rien ?

Gontran

Ben non… J’ai jamais été fortiche en histoire, moi…

Claude

Qu’à cela ne tienne ! Très solennel : Gontran ! Vous ne venez pas à l’Histoire, c’est l’Histoire qui vient à vous.

Il débarrasse Ludmilla de son châle. Elle apparaît dans toute sa décrépitude.

Gontran pousse un cri d’horreur étranglé

Gontran

Oh l’épave !

Ludmilla

Princesse Ludmilla ! Toi prosterner, Moujik !

Gontran

Quoi ? !

Ludmilla

Cadeau ! Oui, moi, cadeau de Tsar Nicolas pour toi. Moi tout comprendre maintenant.

Gontran

Ça va pas, non ? Elle est complètement tapée, la vioque !

Claude

Ça, pour être fêlée…

Francis

Maîtrisez-vous, Madame Claude, je vous en supplie, maîtrisez-vous ! Et vous, mon ami, prosternez-vous. Faites-lui plaisir…

Gontran esquisse une révérence maladroite

Bon bon, d’accord, si y a que ça… Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire de ce vieux tromblon ?

Ludmilla

Tromblon ? Quoi être : tromblon ?

Francis

Un objet précieux, Princesse. Un objet des plus précieux…

Claude

Un rogaton !

Ludmilla

Rogaton ?

Francis

Non, non ! Plutôt quelque chose comme une relique. Oui, voilà, c’est ça : une relique

Ludmilla

Ah ! Relique ! Religion ! Bon, ça ! Très bon !

Gontran

Bon, d’accord, mais j’en fais quoi, moi, de cette momie ?

Roselyne

Elle vous narrera ses histoires. Ces milliers de petites histoires qui font la Grande Histoire. Vous verrez, elle est intarissable, quand elle s’y met.

Claude

Et passionnante ! Ô combien passionnante en ses délires !

Francis

Sa mémoire, à n’en pas douter, c’est… comment dire…

Claude sarcastique

Un trésor ?

Francis et Roselyne

Parfaitement ! Un trésor !

 

  Fin

 

 

***

 

Pour citer ce texte théâtral

 

Joan Ott, « La belle épave », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/epave.html

 

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