23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 13:34

 

Rubrique Poésie & Théâtre

Texte aussi pour le Printemps des poètes

 

 

Un jour de printemps, je me suis sentie poète

 

 

Laure Delaunay 

Rédactrice de la revue LPpdm et responsable des rubriques

"Poésie & Théâtre" & "Poésie italienne"

 

Je veux parler d’une pièce de théâtre et de sa mise en scène, italienne, que j’ai découvertes par hasard sur internet, selon la loi désormais bien connue de la sérendipité, un matin, le 21 mars dernier, jour traditionnel du printemps, cette année avancée d’un jour pour la première fois depuis 120 ans, jour aussi de la naissance d’Alda Merini, poète très chère à mon cœur et dont j’avais déjà parlé ici en 2013, lors du Printemps des Poètes organisé à Paris 3 en 2013. Et je veux parler de la brève mais capitale expérience que j’ai faite en la regardant, sur internet.

Il s’agit de Minnie la Candida, un texte de Massimo Bontempelli du début du siècle dernier qui raconte les aventures d’une jeune héroïne qui doutant d’elle-même doute du monde. Cette pièce interroge profondément notre rapport au réel. Parfois, en effet, nous sommes comme perdus, envahis de pensées et de peurs qui nous empêchent de voir, avec des yeux vrais, avec des yeux sereins la réalité du monde qui nous entoure. Nous nous réfugions aussi dans nos rêves tant le monde nous semble inhospitalier. C’est ce que fait Minnie dans cette pièce, décidant que les poissons en plastique de l’aquarium décoratif d’un restaurant ont plus de réalité que les vrais poissons.

 

Je connaissais depuis longtemps ce texte et m’étais parfaitement identifiée à cette Minnie candide, me sentant très concernée par les questions qu’elle pouvait se poser. Ce matin, je me demande donc : « est-ce que ce texte a récemment été mis en scène ? ». Je tape dans Google les quelques mots de ma recherche et découvre, oui, une mise en scène récente de la communauté Trans du Lido*. Je n’ai pas approfondi ma recherche, je ne sais pas exactement de quelle partie d’Italie émane cette création. Adorant Venise, je rêve qu’il s’agisse du Lido de Venise. Mais peut-être, après tout, y a-t-il mille autres « Lido » en Italie ? Ayant découvert ce texte dans un contexte très académique durant mon parcours à la Sorbonne, je m’attendais à trouver une interprétation plutôt classique, épurée, délicate. Ma stupeur est donc grande de voir qu’elle émane du monde le plus fantaisiste qui soit… bien loin de toutes les blancheurs que l’on prête habituellement à la candeur, un monde ultra coloré, celui de l’arc en ciel. Je regarde. Et découvre que cette interprétation est à la fois épurée et délicate et classique, c’est-à-dire marquée par la simplicité.

 

J’en ai été bouleversée, bouleversée de voir devant moi des femmes, oui, des femmes, parlant d’elles-mêmes, des femmes dans des corps d’homme trafiqués mais encore un peu marqués par leur sexe de naissance. Bouleversée est le mot. Car moi qui identifiais la condition de trans à celle d’une grande souffrance, j’ai découvert au contraire la plus profonde joie de vivre. Ces femmes faisaient devant moi l’expérience que je fais sans cesse lorsque je joue au théâtre (je suis comédienne amateure, le théâtre est un art qui donne sens à ma vie) : celle de l’appréhension, par la fiction, d’une réalité nouvelle. Celle d’un apprentissage, par le théâtre, du bien-être et de la liberté. Et en les regardant, là, sur internet, ce monde bien souvent fictionnel, j’ai moi aussi, par la fiction, retrouvé un peu de bien-être et de liberté. Le droit d’être poète dans ce monde fou, le droit d’être candide.

 

J’ai compris aussi que le monde est si triste parfois, la haine des uns et des autres si tenace, qu’il est légitime de se réfugier dans nos rêves, cela nous soigne, à condition qu’il s’agisse de rêves actifs. La résistance qui s’organise contre le terrorisme est le signe de cela. Elle a réveillé les idéalismes : nous produisons des dessins, nous allons boire en terrasse, face à la dureté, nous opposons nos désirs et nos rêves lumineux. Voilà ce que faisaient exactement ces femmes. Face à la dureté, que, j’imagine bien, elles subissent tous les jours, elles opposaient leurs désirs et leurs rêves lumineux.

 

La suite ? Je ne sais pas. Mais je sais que ce que ces femmes m’ont appris, en parlant ainsi d’elles-mêmes, en évoquant ainsi l’émotion qu’elles éprouvent au théâtre, le sentiment aussi assumé d’une étrangeté peut-être, d’une étrangeté qui leur est renvoyée plus qu’elle n’est ressentie, c’est que le sexe n’est certainement pas une donnée physique mais bien une donnée psychique et cette certitude, pour moi, désormais, sera indéracinable. Être une femme, être un homme est un choix. Un choix à renouveler toujours. En les regardant, je me suis moi aussi sentie femme tout comme elles. Qu’elles en soient remerciées. Elles m’ont appris à me réconcilier avec moi-même.

En les regardant aussi, j’ai compris que j’allais désormais continuer moi aussi à opposer à la dureté du monde mes désirs et mes rêves lumineux.

Je n’ai pas participé au Printemps des poètes cette année. Cette expérience, cela dit, est mon printemps à moi. Mon printemps de poésie.*

 

 

* Pour les italophones, cette pièce est visible en tapant « Minnie la Candida, capitolo 1, 2, 3 » sur Google.

 

 Voir aussi : www.lauredelaunay.com.

 

Pour citer ce texte

Laure Delaunay,  « Un jour de printemps, je me suis sentie poète », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°7 [En ligne], mis en ligne le 23 mars 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/03/printemps.html

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