23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

   

[invité de la revue]

 

 

Neuf questions à propos de la poésie

d'aujourd'hui...*

 

 


(Réponses de Jean-Michel Maulpoix à une enquête de la revue Sud -N°118-119-)

Jean-Michel Maulpoix
Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur

 

 

 

 

 

 

 

1. Comment continuer la poésie après la poésie?


La poésie n'a jamais fait autre chose que sortir de la poésie. Par principe actif, elle passe outre. Il lui appartient d'aller toujours « plus avant ». C'est cela même qui l'identifie : l'inquiétude, l'impatience, le souci du langage, c'est-à-dire, en définitive, le lyrisme.
Le lyrisme n'est pas la complaisance sentimentale, mais le « transport », l'enthousiasme, le mouvement escaladant qui projette le langage au-devant de lui-même (et laisse le « moi » sur place, en rade dans l'incertain). Energie turbulente, le lyrisme fait bouger la langue et passe au crible ses faiblesses. Il gonfle les baudruches pour les faire éclater. Il refuse de s'en tenir à ce qui est. Je le conçois comme une puissance d'insurrection du langage et de mise à sac de la pensée, capable de se dégager des contraintes formelles, de bousculer l'inertie et de tordre le cou au sentiment élégiaque.
 

2. La question vers / prose


La prose n'est pas la « réserve des formes poétiques », mais la substance sans cesse renouvelée de cet hétérogène qui réclame droit de cité dans le langage. La prose est ce à quoi se mesure la poésie. Ce par quoi elle bouge, s'aventure, se transforme et se renouvelle. C'est par la prose (ou le prosaïque) que la poésie existe et change. C'est par elle que le poème garde le contact avec l'histoire. Le vers n'est rien de plus que l'accélération ou le ralentissement de la prose. Le pouls de la langue change de rythme, comme le sujet de gare de triage. Mobile, enchevêtrée, la poésie est de toutes sortes.


3. « La poésie est une technicité »


La poésie est technique de pointe. En avant. Extrémité. Art simultané de l'avancée et du cadrage. Il s'agit de taper dans le mille de cibles invisibles. L'art poétique est stochastique. Il impose de viser juste face à l'indéterminé. Il fait travailler de concert la limite et l'illimité.
Technique de couturier? Technique de close-combat? La poésie est l'art d'en découdre avec les apparences. Un combat rapproché. La puissance créatrice du poète se mesure à sa faculté de désagrégation et de recombinaison de ce qui est donné.


4. Ecrire un poème aujourd'hui est-ce « s'éclairer à la bougie »?


C'est allumer divers objets : une cigarette, une lampe à pétrole, un phare à Ouessant, un pétard, des projecteurs à iode, un briquet, une bougie, les yeux de Marylou, un feu de paille ou d'artifice, un cierge, un flash, un réacteur...
C'est s'éclairer toujours à la lumière du jour, du désir et de la pensée.
 

5. Ecrire un poème aujourd'hui est-ce rentrer les sièges avant la pluie ?


Oui. Mais aussi bien les sortir sous l'averse. Détrempe ou brocante. Sauvegarder ou dilapider. Faire commerce de signes. Gâcher les apparences ou les sauver. Oser de grands « lâchez-tout ». Le lyrisme ne rechigne pas à la dépense. Célébration et déploration ne diffèrent guère en vérité.
Depuis un demi-siècle, la poésie française s'est recroquevillée dans la mauvaise conscience. Elle a fait voeu de pauvreté et n'a cessé de voir baisser l'étiage de ses eaux. Il m'apparaît à présent que si quelque vérité ou morale peut être espérée du travail de la langue, c'est à la condition de laisser jouer librement l'ensemble des contradictions dont elle est porteuse. C'est seulement en levant l'embargo éthico-formaliste que la poésie peut faire face au présent.


6. Eprouvez-vous une gêne à être qualifié de poète ?

Oui. Le poète reste en moi l'adversaire de l'écrivain. Son mauvais genre. L'écrivain se tient plus près du principe de réalité. Il fait face à une langue moins amoureuse de ses reflets, ses facilités, ses travers.
Je tiens absolument à garder le contact -simultanément- avec ces deux bonshommes-là.

 


7. Crise de la poésie ou crise de la communication ?


Le poème met à mal la notion galvaudée de « communication ». Il lui substitue celle, plus vivante, de « relation ». Conjoindre ou disjoindre : une affaire de noces et de divorces que l'on tire au clair.

 


8. La voix, la bouche ?


Le poème est le lieu où s'articule une voix. Je le souhaite au plus près du souffle. C'est-à-dire de l'existence-même, de ses contradictions et  sa précarité. Dans la voix, la langue remue son ménage. Les lèvres se joignent et se disjoignent.
Comme le dit le titre du dernier recueil de Claude Esteban, dans le poème « quelqu'un commence à parler dans une chambre ». Quelqu'un s'efforce d'en finir avec le deuil, cherche une orientation hors de la mélancolie, tente une sortie, veut prendre langue...

 

 


9. Traduire ?

Le poète est un herméneute. Il traduit sans cesse. Mais à la manière d'une table de multiplication.

 

 

 

 

*Article paru dans la revue Sud -N°118-119 et sur le site de l'auteur :  Questions de poésie...: réponse à un questionnaire proposé par la revue Sud 


 

Pour citer cet article



 

 

Jean-Michel Maulpoix, « Neuf questions à propos de la poésie d'aujourd'hui... » (article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/kOa3L    ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-neuf-questions-a-propos-de-la-poesie-d-aujourd-hui-85219802.html

 




Pour visiter le site de l'auteur(e)



 
 http://www.maulpoix.net/




Auteur(e)


 

 

Jean-Michel Maulpoix


 

 

 

 

 

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