1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Critique
 

   Des figures féminines dans Une histoire de bleu

 


Nelly Taza & Dina Sahyouni

 

 

 

« Tout ce bleu rieur. On y pouvait marcher comme dans un jardin en chuchotant des histoires. On y pouvait toucher le ciel avec les doigts »1

« Des jardins superflus poussent plus haut vers le large, odorantes de menthes, de myosotis et d'impatientes. Une rumeur de lilas dégringole vers la mer quand, sur les balcons de bois peint, le cœur des marins s'éclabousse. »2

« L'écriture est une effeuilleuse : le bleu de ses yeux coule au petit matin »3

 



Une histoire de bleu est un ouvrage de Jean-Michel Maulpoix publié en 1992 aux éditions du Mercure de France. C’est l’histoire mystique d’une couleur ne cessant de nous renvoyer aux origines de l’amour et à son existence « incertaine »4. Le poète explore tout au long de ce recueil les pores poétiques de l‘« existence de l’amour »5. Et dès la couverture du livre, l’éditeur précise que les neuf volets du recueil sont « Semblables au cortège des neuf muses, ce sont ici neuf courts chapitres, réunissant chacun neuf textes, qui invitent à retrouver dans l’équilibre même de leur écriture cette plénitude longuement recherchée. »6. Cette présence ainsi que les poèmes extraits reproduits dans les numéros 1 et 2 de la revue Le Pan poétique des muses portant sur les femmes nous encouragent dans notre démarche critique qui tente de décrire une des facettes de cet excellent recueil : celle qui relève de la présence des femmes dans ses pages.



Cet article esquisse une étude brève sur certaines figures féminines d’Une histoire de bleu en essayant de dévoiler leurs sens et fonctions. Or, la figure traditionnelle mythique des Muses7 de la présentation du livre n’est pas uniquement ornementale, elle est aussi existentielle en installant le chiffre neuf dans l‘architecture du recueil (et non pas les chiffres trois ou sept qui apparaissent dans certains textes sur les Muses8. Le chiffre neuf tient son pouvoir d’une tradition antique et inscrit l’œuvre dans les racines mythiques occidentales de la poésie. Les Muses sont ancrées dans le dessein originel et symbolique de cette histoire de bleu. Elles en constituent à la fois le fil conducteur et la fondation. Cette histoire de bleu est probablement celle de la poésie...

Les figures féminines apparaissent partout à l’intérieur du recueil dans sa forme (ses neuf volets sont composés à leur tour, chacun, de neuf poèmes en prose) et dans son contenu (l’usage des termes féminins pour décrire le bleu, les métaphores, les synecdoques, les métonymies et les fonctions qu’occupent les femmes). Nous pouvons toutefois les diviser ainsi :

 

I– Les figures féminines générées par le choix du vocabulaire féminin (pour décrire le bleu)

Faire le portrait (non pas littéraire mais) poétique de bleu est une entreprise littéraire délicate où s’énumèrent les caractéristiques immanentes et mouvantes de son historicité. Le poète s’aventure dans ce projet tel Ulysse (héros légendaire et personnage épique et conceptuel), et le choix du vocabulaire est une arme cruciale... Une quantité admirable de substantifs, d’adjectifs, de pronoms possessifs et personnels de sujet féminins (ou liés étroitement à l’univers féminin) peuple l’ouvrage et en donne les reliefs symboliques.



Le bleu est un être féminin sous la plume de Jean-Michel Maulpoix : le bleu lui rappelle la poésie, la mer, « l’existence de l’amour », la musique, la mélancolie, la présence, l’absence, la mort, l’église, l’âme, l'espérance, la vie, l'apparence, la figure, la tonalité, la teinte, la chambre, la vie, les créatures chimériques, la femme amoureuse blessée, l'eau, l'enfance, la mère, les femmes, les robes, le regard de celle qui l'aime… Et son histoire est foncièrement poétique... Viscéralement attaché au sensible, le poète tient sa plume comme l’artiste-peintre use de son pinceau pour croquer les traits éphémères de ce bleu fuyant, insaisissable que personne n’arrive à tenir entre les paumes de ses mains.9

Pronoms personnels, possessifs, substantifs et adjectifs (''tu'', ''elle'', ''robe'', ''solitaire'', ''céleste'', ''lascive'', ''misère'', ''mélancolie'', ''bleue'', ''blessure'', ''mémoire'', ''larme'', etc. Une masse colossale de substantifs, d’adjectifs et d’attributs féminins (''soutien-gorge'', ''jupes'', ''robes'', talons aiguille'', etc.) est employée par le poète pour décrypter le bleu, pour tracer ses conteurs et pour suggérer ses formes. Métaphores, comparaisons, synecdoques, métonymies, personnifications et bien d’autres figures de style lui permettent d’humaniser la couleur décrite et de la transcender en êtres féminins différents, fragiles, beaux, subtils, vulnérables et simultanément virulents, lascifs, éperdus, violents, sauvages... Et l’on voit défiler la mélancolie, la mer, la mort, l’absence, la solitude, l’angoisse, l’église, la prière, la douleur, les fleurs, l'âme, la voix, la bleue, les robes, la chair, la rumeur, la blessure, la musique, la nature et d'autres parcelles de la vie humaine dans une symphonie mystique vouée au bleu divin…

 

Ce bleu est une chair palpable telle une femme fatale10, c'est l'encre-ancre de notre poète-marin : le voyageur, passionné, « ouvrier de l'amour »11 et observateur attentif des variantes du bleu. Ce bleu est la mer, et non pas l’océan, est la mère nourricière, la grande bleue qui inspire le poète. C'est aussi la langue : la matière première de la création poétique où le poète est en « transit »12. Ce bleu est unique et multiple. Ce n’est pas seulement une expression d’un vocabulaire féminin, il est la quintessence d’une nature dévoilant ses jardins d’Éden fleuris au poète subjugué croyant plonger ses doigts au ciel13. Ainsi, les pronoms personnels de sujet « Tu », « Toi », « Elle » qui décrivent le bleu dans tous ses états, s’adressant à lui comme on s'adresse à des femmes ou comme on en dessine les formes (''corps'', ''mains'', ''vieilles'', ''fille'', ''hanches'', ''jambes'', ''lèvres'', ''visages'', ''chair'', ''bouche'', ''regard'', ''robes'', ''jupes'', etc.) et les caractères (''sauvage'', ''stériles'', ''vieilles'', ''recluse'', amoureuse, délaissée, blessée, ''naïves'', sensuelles, ''chaste'', ''lascive'', etc.)

Les attributs du féminin (comme "jambes", "robes", "cheveux longs", "tresses", "rubans", "dentelles", "lettres noués aux rubans violets", ''violette '', "bijoux", "émeraudes", "fleurs", "hirondelles", "poules", "yeux", "regard de l’amour", "chair ", "blessure", "elle", "lascive", "femme", "chaste", "hanches", "parades", "longueurs", "corps", "jupes", "lèvres", 'bouche'', "soutien-gorge", "mer", "mort", "jardins", "romans d'amour", ''minuscule araignée d'encre'', libellule'', ''belle'', ''talons aiguille'', ''soupirs de la concupiscence'', ''chimère'', ''ailes membraneuses'', ''impatiente de métamorphose'', etc.) dévoilent en synecdoques, métonymies et personnifications des figures féminines récurrentes et évanescentes des femmes inconnues dont certaines sont partiellement identifiables. Le terme « déesse » n'apparaît pas mais ses attributs sont présents. Or, le terme « dieu » apparaît au singulier et au pluriel plusieurs fois. Et ces dieux païens sont là face à l'« église », à cette institution (au genre féminin) qui remplace les temples de l'antiquité. Le bleu a son église : c'est la mer ne cessant de refléter le ciel et de communier avec lui. C'est le passage de la première lettre de la majuscule à la minuscule dans les termes « dieux » et « muses » qui nous signale le passage du temps et marque l'éloignement des origines. Le poète nous installe dans le présent, dans l'hyper contemporain14 mais parsème son recueil de références aux origines culturelles mythiques et aux nombreuses croyances païennes et judéo-chrétiennes. Le bleu personnifié narre les portraits des femmes de tous les siècles et surtout celles du XXe siècle (ces femmes émancipées, belles, libres, rayonnantes). La richesse de ce vocabulaire chargé de figures de style, ne peut qu'amplifier la présence du féminin dans le récit poétique de la couleur bleu. Mais, cette présence laisse entrevoir l'intime de ce bleu décrit. Le poète cherche probablement à faire pénétrer son lectorat dans l'intimité de l'être bleu : être binaire ou épicène15.



Parmi les femmes identifiables par le biais de leurs attributs, on retrouve : ''Psyché'', ''Uranie'',''Mnémosyne'', ''Écho'', femme aimée, femme fatale, ''méduse'', ''femme lascive'', ''femme chaste'', ''vieilles femmes'', ''chimère'', ''amante'', ''recluse'', prostituée, ''ondines'' (nymphes et naïades), etc.

Métaphoriquement le bleu se métamorphose sous son plume en ondines (les ondes, les nymphes ou génies des eaux, qui, dit-on, leurs larmes sont à l'origine des eaux des puits) puis en une naïade : nom de la fleur ''Myosotis'' (citée à plusieurs reprises). Les "larmes" sont leur attribut pricipal et le poète l'évoque souvent, cependant, ces créatures féminines de la mythologie celtique ne vivent pas traditionnellement dans les mers... Le poète opère donc une évolution dans leur présentation dans son recueil.  D'autres figures peuvent aussi signifier la mer dans la mythologie grecque comme  Scylla (est une nymphe marine), Néréides sont des nymphes marines, Charybde (fille de Poséidon et de Gaïa, foudroyée par Zeus et transformée en un gouffre marin) mais le poète ne se rappelle point que le bleu peut être l'océan, le dieu Poséidon… C’est cette pensée métaphorique aux nymphes marines et d'eaux douces ondines et non pas à Poséidon qui accentue le portrait symbolique de la poésie comme l’œuvre d’une divinité nourricière ou d’une quelconque déesse antique… Point d’océan, mais la présence omnipotente de la mer fait constamment appel à l’image de la mère, et aux larmes (générée par la douleur car ce bleu n'existe pas sans la douleur dont parle le poète). Est-ce celle de la mère nature ?!!! En somme, le masculin s’efface pour céder sa place dans cette histoire-ci à l’image maternelle ou à celle de la poésie comme symbole absolu du féminin. Or, une autre figure mythique vient renforcer cette interprétation de l’absence de l’océan (terme masculin) et de son dieu, c’est la métaphore d’Uranie, la céleste que l’on retrouve au creux de certaines pages. Le poète, une fois encore, préfère tout en parlant du ciel et de ses couleurs oublier la présence des dieux comme Zeus et Apollon pour évoquer celle d'Uranie (Ouranía : la Céleste qui signifie le ciel dans le grec ancien, la mère d'Apollon). Le poète ne cesse donc d'interpeler l’être féminin dans son ouvrage, il a besoin de cette présence à la fois bienveillante et angoissante pour palper les plis de ce bleu rêvé. Et les sirènes (et leur chant), méduse, bleue16, lui permettant de décrire ses peurs de l’image matriarcale que dégage le bleu.



Un poème en prose est consacré à l’âme où la figure mythique de Psyché réapparaît. Le bleu renvoie le poète à sa propre essence et aux différentes questions existentielles qui taraudent l‘homme depuis toujours17. Une autre image mythique sort des pages, celle d‘Écho représentée métaphoriquement par son attribut traditionnel ''la voix'' quand le poète parle de la voix de la mer bleue et des autres voix du bleu qu‘il entend… Écho, présente métaphoriquement, interpelle le poète, lui décrit des jardins, des cités, des ruelles et des contrées lointaines. Elle articule la forme et le contenu de ses errances poétiques. Le chant des sirènes et leur présence sont aussi une des occurrences de la poésie épique, de Mnémosyne :  la mère de toutes les muses et la gardienne de la mémoire. Le bleu est musique, est présent continu, est souvenir du paradis originel (de l'amour) et de l’immortalité. La présence également métaphorique de Mnémosyne (mémoire) avec le cortège des sirènes, des nymphes et des muses dessinent un monde matriarcal originel où la poésie n’est que le chant de l’amour, celle du présent continu…

L'église18 peut faire appel à l'image de la femme dans la tradition chrétienne, comme l'église est le corps du Christ (et lui est son chef, chez l'apôtre Paul), la femme (assignée traditionnellement à la chair, au corps, obéit à l'homme) est nécessaire à l'homme... Pour le poète, c'est le bleu des habits de la Vierge Marie, celui aussi des iconographies que l'on voit dans les églises qui parlent en lui. Tout ce bleu attaché au sublime, à l'orthodoxie, à l'amour qui libère et au mysticisme religieux apostrophe le poète et lui permet de méditer...

Le poème « Depuis des siècles, elle cogne. »19, le pronom personnel de sujet « elle » pour parler de la mer (figure féminine première du bleu chez le poète) ainsi que les verbes cogner, parler, crier, savoir, avoir une langue, se donner, être, attendre, nettoyer, témoignent de la personnification de ce bleu en la figure mythique de l'Amazone grâce également à l'usage des synecdoques et des métonymies :

Avec une force de brute ou de bête, elle cogne à même le ciel. […] Elle ne sait d'autre langue que de déploration ou de célébration. […] Quand les dieux toussent, elle change le ciel de place, nettoie la chambre, secoue les tapis, déménage les meubles, vides les tiroirs et brûle des paquets de lettres. Elle attend, elle est fidèle et proche, profonde et bleue. Prête semble-t-il à se donner toute. […]

 

Cette mer est une amazone, une femme amoureuse. Toutefois, nous n'explorons pas toutes les figures implicitement et métaphoriquement présentes car elles sont bien nombreuses, nous passons donc aux femmes désignées explicitement par le poète.



II- Les figures féminines désignées explicitement



Fort nombreuses sont les figures féminines présentes dans ce recueil et elles sont classiques comme on l'a déjà démontré dans la partie précédente, cela ne change guère dans cette partie. Les figures féminines désignées explicitement sont moins nombreuses que celles désignées implicitement (par le biais des figures de style citées précédemment). Parmi ces modèles, on retrouve des représentations de femmes complètement ou partiellement identifiables comme les ''muses'', ''sirènes'', ''femmes'' inconnues (vieilles, jeunes, ''vieilles femmes stériles'', ''les femmes aux yeux noirs'' etc.) et une seule femme nommée (ayant un prénom) : « Emma » dans le poème qui lui est consacré « Emma aimait le bleu »20.

Une foule de « femmes » inconnues, anonymes hantent les pages du recueil. Elles sont présentes sous forme de groupes (comme les ''vieilles femmes'', les ''femmes'') au pluriel ou d'individus décrits à travers leur rapport et/ou leur lien avec le bleu. Ces femmes sont des éléments décoratifs des autres qui traversent le champ visuel et les souvenirs de notre poète-photographe. Elles représentent des images de la vie quotidienne organisée autour de bleu... Le groupe des « femmes aux yeux noirs »21 a la caractéristique d'avoir un « regard bleu »22. Ces femmes sont identifiables par le biais de la couleur de leur yeux « noir » qui rappelle au poète le bleu (un critère de beauté) : c'est la couleur de l'encre noire qui vire au bleu pour qualifier l'écriture... C'est un témoignage matériel de l'écriture manuscrite des stylos dont la couleur la plus répondue est le bleu, mais aussi une image métaphorique des femmes du sud de la méditerranée... Des femmes amoureuses, passionnées, battantes...

Le poète évoque les muses dans son œuvre, elles sont là, veillent, l’inspirent, l’accompagnent, lui trace la voie à prendre, y compris dans l’organisation du recueil (comme nous l’avons déjà démontré au début de cet article). L’invocation aux muses déploie pleinement son sens dans la physionomie même de bleu. Ces figures mythiques qui assistent les créateurs tout au long de leurs créations rassurent le poète et l’inscrivent dans une tradition artistique très ancienne mais bien vivante23. Le poète en tire sa force créatrice, ses savoirs et toute sa légitimité. Leur présence relève donc de l’histoire de ce bleu : celui exprimant la poésie dans toute sa splendeur mythique et divine.

Métaphoriquement le bleu se métamorphose sous son plume en la mer ou les nymphes ondines et le poète comme on l'a bien vu ne se rappelle point que le bleu peut être l’océan ou le dieu Poséidon… C’est cette allusion aux ondines et non pas à Poséidon qui renforce le portrait symbolique de la poésie comme l’œuvre d’une divinité nourricière ou d’une quelconque déesse antique matriarcale... Point d’océan et la présence omnipotente de la mer : de l’image de la mère. Est-ce celle de la mère nature ? En tous les cas, le masculin s’efface pour céder sa place dans cette histoire-ci à l’image maternelle ou de celle de la poésie comme symbole absolu du féminin…

Une autre figure mythique accrédite notre interprétation de l’absence de l’océan (terme masculin) et de son dieu, c’est celle d’Uranie désignée par le ciel, la céleste que l’on découvre au creux de certaines pages. Le poète, une fois encore, préfère tout en parlant du ciel et de ses couleurs oublier la présence de Zeus. Le ciel est un terme masculin mais étymologiquement, c'est le nom de la muse Uranie.  

     La chimère et tout son cortège de créatures et d'attributs sont là. Cette créature fantastique mythique ailée témoigne des angoisses, des peurs des poètes. Elle s'inscrit dans le registre classique des figures féminines représentatives des pouvoirs du féminin. Ce bleu est aussi chimère... Comme Méduse, elle miroite l'intime, la mort et la peur de son déterminisme. Le bleu dévoile aussi la mélancolie, son côté triste, chimérique... Elle est certainement l'une des figures les plus évocatrices de la profondeur du bleu, de l'inconscient et de ses forces, de l'imaginaire et de ses dangers, de son intimité...

 

 

    Et cette Emma dont le poète croque le portrait, fait-elle appel au souvenir de l’héroïne de Gustave Flaubert Emma Bovary qui aime les romans à l'eau de rose et s'assujettit en suivant le parcours des personnages romanesques romantiques ? S’agit-il d’un prolongement poétique (une ramification) du même personnage revisité par le poète ou d’une autre Emma qui n’a que le prénom et l’amour des romans d’amour de points communs avec la première ? À l'instar de Mme de Clèves (devenue un personnage féminin conceptuel), Emma Bovary est aussi un personnage qui prêche une idéologie.  Celle de l'amour de la liberté. En fait, Madame Bovary est un roman de Gustave Flaubert paru en 1857. C'est l'histoire d'Emma Rouault (femme de Charles Bovary). La mer ou le bleu est synonyme de la liberté dont rêve cette pauvre Emma et dont rêve tout les hommes : ''Emma aimait la mer'' et elle ne l'a jamais vue...  Elle aimait la liberté ou ce que le bleu inspire : l'amour qui nous libère de l'indifférence... 

   D'après toutes les figures que nous venons d'énumérer dans les deux parties précédentes, nous pouvons dire que le poète accorde une place importante aux femmes dans son recueil. Selon lui, les femmes représentent les valeurs symboliques essentielles à l'espèce humaine.

 

III-- Une histoire de bleu qui joue le binaire masculin/féminin



Toutefois, cette histoire de bleu joue l’éternel binaire masculin/féminin car le masculin ne s’éloigne guère. Les pronoms personnels de sujet "Il", ''Ils'', ''Tu'' et "Je" sont employés par le poète pour désignés les hommes y compris lui-même.

À l’instar de pronom personnel « nous », le bleu déjoue tout ordre de classification il réunit le masculin, le féminin et l’épicène « on » (pronom personnel indéfini). Cette « histoire de bleu » perpétue une tradition philosophique antique celle d'une histoire d'un monde binaire le masculin/le féminin, l'esprit/le corps, la pensée/la chair jouant parallèlement des opposés complémentaires comme le poète/la mer, le poète/la poésie... Elle fait aussi appel au mythe de l'androgyne24

L’univers bleu est épicène. Il est aussi celui d'un vocabulaire, figures et attributs du masculin. Le bleu est celui du silence, des marins, de l’infini. Le poète erre dans la langue, dans ce média naturel où il retrouve un peu de répit. Le bleu binaire, voire épicène, contrebalance le pouvoir des figures féminines dans ce recueil et déjoue la classification usuelle des termes, c'est un bémol nécessaire...

 

 

Conclusion

 

Cette histoire de couleur, voire celle de sa poésie, et par extension celle de la poésie. Le bleu est la poésie : cette belle inconnue que le poète adore et ne peut vivre sans elle. Et tout l’usage hautement symbolique de bleu revient comme une rengaine ou une comptine que l’on babille avec les joies de l’enfance ensoleillée… 

Et la poésie est cette belle inconnue que l’on adore… Dans son recueil Une histoire de bleu, Jean-Michel Maulpoix, raconte par l’intermédiaire de la poésie en prose, l’histoire d’une passion que l’homme porte à l’égard du ciel, de la mer : l’étendu miroir du ciel, de l’amour et de ce qu’il ne peut jamais tenir au creux de ses mains. Or, le livre trouve ses racines dans la citation rapportée par le poète au début du livre : "On pourrait imaginer que quelqu'un écrivît une histoire du bleu." (Rainer Maria Rilke). L’histoire ne reste pas moins celle d’une couleur que l’homme chérit depuis longtemps…  

Nous relevons des similitudes dans les caractéristiques idéologiquement symboliques du bleu chez Jean-Michel Maulpoix et Aurélie-Ondine Menninger parmi lesquelles la fleur "myosotis" et l'être féminin fictif "bleue" ainsi que son évolution constante : d'« une histoire du bleu » chez Rainer Maria Rilke à Une histoire de bleu et à Lettres à Bleue... L'être bleu évolue constamment et se métamorphose chez chaque poète. La couleur devient une entité idéologique à part entière ; un personnage poétique conceptuel. Il serait donc fort utile d'étudier un jour l'histoire de bleu en poésie.

 

 

Notes


 


1 Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, Paris, éd. Mercure du France, 1992, p. 112.

2 Ibid., p. 14

3 Ibid., p. 60

4 Le poète emploie cet adjectif pour qualifier l'amour (qui renvoie au bleu), il s'agit d'un on dit sur ''l'existence de l'amour'' dans le titre du poème de la page 11 « Nous connaissons par ouï-dire l'existence de l'amour. » et d'une ''rumeur'' comme dans le poème de la page.

5 Jean-Michel. Maulpoix, Une histoire de bleu, op. cit.   p. 11

6 Voir la présentation de l’éditeur sur la couverture d’Une histoire de bleu, op. cit. 

7 Il s'agit d'un groupe mythique de femmes, d'origine divine ayant des pouvoirs comme plein d'autres groupes de femmes connus depuis l'antiquité greco-romaine, on peut en citer les nymphes, les naïades, les bacchantes, les ménades, les harpies, etc.

8 Les Muses étaient trois à Delphes et sept à Lesbos. Elles sont neuf dès l'époque classique.

9 Jean-Michel. Maulpoix, Une histoire de bleu, op. cit. p. 11 : « Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient puis s'éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l'amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains ».

10 Ibid.,  p. 78 : « […], barbouillée de cerises? Ce désastre n'est rien : tes lèvres sont si désirables. […] Ouvre le bal : ton amour sera sans pitié. »

11 Ibid., p. 77

12 Ibid., p. 86 : « Dans la langue, je suis en transit. ». Voir aussi Myriam Bendhif-Syllas, "Une histoire de l’écrivain maudit. Pascal Brissette, La Malédiction littéraire. Du poète crotté au génie malheureux, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, coll. « Socius », 2005, 410 p. ISBN 2-7606-1978-8", art. publié dans la revue scientifique numérique Acta Fabula, url. http://www.fabula.org/revue/document980.php

13 Voir la citation déjà présente au début de l'article).

14 Comme dans le poème intitulé « Là » (voir p. 42) où le poète qualifie le bleu de ''là'' : trait spatio temporel

15 Cf. Voir la 3èmepartie de ce texte.

16 Voir aussi Aurélie-Ondine Menninger, Lettre à Bleue, éd. Éditinter, coll. L'Échappée belle, 2013 et l'art. de Dina Sahyouni, « Bleue comme la mer, comme l'encre suave... À propos du recueil Lettres à Bleue d'Aurélie-Ondine Menninger », publié dans la revue féministe de poésie Le Pan poétique des muses ; Lettre n°2.

17 Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, op. cit. p. 42

18 Ibid., voir particulièrement le volet « Une incertaine église », pp. 33-43

19 Ibid., p.36

20 Ibid., p.107

21 Ibid., p. 18

22 Ibid.

23 Pour aller plus loin, voir L'artiste et sa muse : actes du colloque pluridisciplinaire, (dir.) Christiane Dotal et Alexandre Dratwicki ; coordination éditoriale, Virginie Schmitt, Académie de France à Rome, 2006, Paris, Somogy éd. d'art ; Rome,  Académie de France à Rome, 2006

24 Pour en savoir plus, voir  Jean Libis, Le Mythe de l'androgyne, Paris, Berg, 1980, 286 p. ; Foucault Michel, Les anormaux, éd. Seuil, 1999, 368 p. ; Frédéric Monneyron, L'androgyne décadent : mythe, figure, fantasmes , Grenoble, éd. Ellug, 1996, 180 p.

 

 

 

 

 

Corpus ayant servi à la formulation et à la réalisation de cette étude

Maulpoix, Jean-Michel,

L'instinct du ciel, éd. Mercure de France, 2000 ; La poésie comme l'amour, éd. Mercure de France, 1998 ; La poésie malgré tout, éd. Mercure de France, 1996 ;  Une histoire de bleu, Paris, éd. Mercure de France, 1992 (nous insistons plus particulièrement sur certains volets comme le premier, le troisième et le dernier volet (le neuvième est consacré presque exclusivement au féminin « Dernières nouvelles de l'amour », pp. 105-115))

Vaillant, Allain, La poésie. Initiation aux méthodes d'analyse des textes poétiques, Paris, éd. Nathan, 1992, chap. « Images et symboles » (pp. 87-99) et plus particulièrement la 2ème partie ''La figure : entre rhétorique et poésie'', pp. 92-99.

 

 

Pour citer ce texte 


Nelly Taza & Dina Sahyouni, « Des figures féminines dans Une histoire de bleu », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-des-figures-feminines-dans-une-histoire-de-bleu-117752735.html/Url. http://0z.fr/MLEu2 

 

Auteur(e)s


 

Nelly Taza & Dina Sahyouni

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