22 décembre 2023 5 22 /12 /décembre /2023 16:13

N°15 | Poétiques automnales | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages

 

 

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Des fondements totalitaires

 

 

de la préférence nationale

 

 

 

 

 

Tribune

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète & artiste

 

 

 

 

Crédit photo : Frans Floris,  « Peace and Justice », peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran par LPpdm de la photographie libre de droits du site Commons.

 

 


 

Paris. Mardi, 19 décembre 2023. Journée marquée d’une pierre noire. Le parlement vote une loi tyrannique sur l’immigration grâce aux voix lepénistes. La France bascule dans la préférence nationale, principe xénophobe, pilier de l’idéologie fasciste. La gouvernance technocratique franchit la ligne rouge du totalitarisme. Tout au long des débats, la référence nationale s’envoie comme argument et contre-argument. Les précautions rhétoriques sont superflues. La préférence nationale est synonyme de fascisme. C’est le droit du sang. Le droit du sol et l’égalité sociale inscrits dans la Constitution, socles républicains imprescriptibles, inaliénables, sont remis en cause. Restriction des prestations sociales, annulation de la nationalité de plein droit, exclusion des étrangers de l’hébergement d’urgence, remise en question de l’aide médicale. Se valident la double peine, l’enfermement des mineures à partir de seize ans en centre de rétention, les contrôles au faciès, le fichage systématique. La persécution des immigrés se légalise. C’est tout l’édifice constitutionnel qui se démolit au buldozer. 

 

La Défenseure des droits tire en vain la sonnette d’alarme. « Mon institution, autorité indépendante inscrite dans la Constitution, chargée de veiller au respect des droits et libertés, est le témoin quotidien de l’extrême dégradation des droits des étrangers vivant en France. Les ruptures de droits subies sont dramatiques. Ils provoquent une précarité insoutenable. Les parcours de vie sont gravement et irrémédiablement entravés. La nouvelle loi sur l’immigration bafoue la dignité et l’égalité. Elle accroît les possibilités de refus et de retrait du droit au séjour. L’éloignement des étrangers se trouverait ainsi remis à l’appréciation de l’administration, au risque de multiplier les décisions arbitraires. Le texte  accrédite l’idée, pourtant démentie par de nombreuses études, selon laquelle des conditions d’accueil trop favorables  encourageraient l’immigration irrégulière et l’installation durable d’étrangers sur le territoire. Le législateur envisage, de ce fait, des restrictions de nombreux droits, notamment pour les personnes particulièrement vulnérables » (Claire Hédon, défenseure des droits, « Tribune », Le Monde, 9 décembre 2023).

 

La société civile a beau s’indigner des menaces pesant sur les droits fondamentaux, prouver que leur suppression est désastreuse  socialement, absurde économiquement, abject éthiquement, la gouvernance technocratique fait la sourde oreille.  « Nous ne pouvons rester silencieux devant la stigmatisation des étrangers, devant les fantasmes d’invasion démentis par les statistiques et les études sociologiques, devant les dispositions délétères et inconstitutionnelles figurant dans la loi sur l’immigration. La fraternité ne doit pas être un mot figé sur les frontons des  mairies. La fraternité est le ciment de la vie en commun. La solidarité s’appuie sur l’inconditionnalité des droits fondamentaux des personnes. Dans quelle France allons-nous nous réveiller demain ? » (« Tribune d’associations humanitaires », Le Monde, 8 décembre 2023).

 

L’expression Préférence nationale apparaît dans le livre d’un énarque frontiste en 1985. La cible migratoire est ouvertement désignée. L’auteur, activiste d’extrême-droite, cofondateur du Club de l’horloge, honnit Mai 68. Le postulat de base, différencier la situation des nationaux et le statut des étrangers. Se préconise, dans tous les domaines, la priorité nationale. L’école est sommée de diffuser un contenu culturel exclusivement français. Le patriotisme social  justifie la ségrégation, l’exclusion de l’autre parce qu’il est autre. La haine de l’autre parce qu’il est différent.

 

Le chauvinisme qu’on pensait obsolète renaît de ses cendres. Les préjugés racistes se légitiment.  Aux commencements, le chauvinisme  est une légende farfelue du Premier Empire. Le soldat Nicolas Chauvin, malgré ses blessures continue de défendre sa patrie. La comédie La Cocarde tricolore des frères Charles-Théodore et Jean-Hyppolyte Cogniard, 1837, perpétue le mythe. Le chauvinisme est un mélange de patriotisme, de phallocratisme, de racisme fermentés dans le populisme. La xénophobie française se fait d’autant plus virulente que la contre-révolution coloniale en Afrique de l’Ouest échoue lamentablement. La dernière tentative de réanimation de la françafrique se solde par une humiliation géopolitique. La bourgeoise, faute d’alternative, laisse coudées franches au fascisme. Depuis la dernière révolte des banlieues, l’ennemi intérieur se substantialise. L’islamophobie se généralise. La population maghrébine se considère en bloc comme islamiste par essence, terroriste en puissance.


 

L’écrivain raciste, antidreyfusard, Maurice Barrès (1862-1923) se commémore officiellement sur proposition de France Mémoire, sous tutelle de l’Institut de France. Il faut rappeler sa phrase terrible : « Qu’Alfred Dreyfus soit capable de trahir, je le conclus de sa race ». En 1961, les dadaïstes, avec André Breton, Philippe Soupault, Louis Aragon, Tristan Tzara, Benjamin Péret, organisent le procès fictif de Maurice Barrès, accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. L’ancienne délégation aux Commémorations nationales a disparu en 2018 suite aux polémiques suscitées par le projet de célébration de Charles Maurras (1868-1952), propagandiste du mouvement royaliste L’Action française, soutien du pétainisme. Le comte Arthur de Gobineau (1816-1882), promoteur du délire de la race aryenne, inspirateur du nazisme, s’actualise. Son Essai sur l’inégalité des races humaines, 1853, republié récemment, circule au-delà des mouvances ouvertement  fascistes.  La lecture de Mein Kampf se décomplexe. La société française plonge dans une ténébreuse dérive.


 

© Mustapha Saha


 

 

 

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Pour citer cette tribune inédite

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Mustapha Saha« Des fondements totalitaires de la préférence nationale », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 22 décembre 2023. URL :

http://www.pandesmuses.fr/no15/ms-fondementstotalitaires

 

 

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Numéro 15 S'indigner - soutenir - etc.
30 novembre 2023 4 30 /11 /novembre /2023 14:36

N°15 | Poétiques automnales | Réflexions féministes sur l'actualité | S'indigner soutenir, lettres ouvertes & hommages

 

 

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Draguer les filles !

 

 

 

 

 

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Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

 

 

Crédit photo : Evariste-Vital Luminais, « Closing in », peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran de l'image libre de droits du Web.

 


 

En dehors de toute polémique concernant les événements tragiques survenus à Crépol, l’enquête suivant son cours, je retiens une phrase du journaliste Patrick Cohen qui semblait trouver normal, voire dans l’ordre des choses que des jeunes « viennent draguer les filles » dans une fête de village. 

Sans aborder le fait que ces derniers étaient munis d’armes blanches, je m’interroge sur la teneur de tels propos ?

 

Pour Patrick Cohen « draguer les filles » en meute semble être un loisir comparable à celui de « la chasse à courre » d’antan.  Quelle activité passionnante en perspective ! Une telle assertion fait montre de mépris, non seulement envers les provinciaux réduits à « draguer » le samedi soir, mais aussi envers « les filles », gibiers potentiels à traquer pour lutter contre l’ennui… Ce ton désinvolte, d’une légèreté irresponsable, n’est pas sans rappeler celui de Jean-François Kahn qui, à propos de l’affaire D.S.K et du viol présumé commis par ce dernier, évoquait sur un ton guilleret « un troussage domestique »… On croit rêver car nous voilà renvoyé(e)s à un archaïsme qui met en lumière l’inconscient patriarcal de certains journalistes au XXIe siècle.

 

Je cite ici une phrase de Vincent Montgaillard tirée du Décodeur de l’argot des cités (First Éditions, 2013) « Quand il drague une fille, ce lourdingue qui s’affranchit des codes de la séduction tombe rapidement dans la vulgarité ».

Nul doute que « le lourdingue » de cette histoire n’est autre que Patrick Cohen lui-même qui a très certainement puisé dans ses souvenirs de jeunesse, l’image sexiste de celui qui fut « le dragueur » d’un autre temps…

 

 

 

© Françoise Urban-Menninger, novembre 2023, c'est un billet d'humeur quant aux propos sexistes tenus par le journaliste Patrick Cohen.

 

 

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Pour citer ce billet féministe  & inédit 

 

Françoise Urban-Menninger, « Draguer les filles ! », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques :  N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 30 novembre 2023. URL. 

http://www.pandesmuses.fr/no15/fum-draguerlesfilles

 

 

 

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27 novembre 2023 1 27 /11 /novembre /2023 16:09

N°15 | Poétiques automnales | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Revue des métiers du livre

 

 

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La municipalité parisienne inaugure

 

les tests antibouquinistes

 

 

 

 

 

Tribune 2 par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète & artiste

 

Photographies par

 

Élisabeth Bouillot-Saha

 

Photographe

 

 

 

© Crédit photo : « Bouquinistes parisiens », image par Élisabeth Bouillot-Saha, 17 novembre 2023, no 1.

 

 

 

Paris. Samedi, 17 novembre 2023. 20 heures 30. Le Quai de la Tournelle sous projecteurs, réflecteurs, gyrophares, lumières éblouissantes. La rue bloquée par des estafettes, des véhicules de toutes tailles, estampillés mairie. La police municipale quadrille sévèrement Sur le pont de Sully, un camion-grue avec longue remorque en attente. Une mise-en-scène hollywoodienne. Les grands moyens déployés pour décourager toute velléité de résistance. Des journalistes, des reporters de télévisions françaises, japonaises, coréennes, confinés sur quelques mètres carrés. Une armada de guerre pour démonter et remonter quatre misérables boîtes. Des bouquinistes assistent, médusés, à la tragi-comédie où se jouent leurs destinées.

 

© Crédit photo : « Bouquinistes parisiens », image par Élisabeth Bouillot-Saha, 17 novembre 2023, no 2.

 

La mairie se réfugie derrière l’autorité supérieure, étatique, omnipuissante, irrécusable.

Communiqué municipal : « Dans la nuit du vendredi 17 novembre 2023, faisant suite à la demande de l’Etat via la préfecture de police de faire retirer temporairement les boîtes de bouquinistes sur le parcours  de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, les services de la Ville de Paris ont procédé à un test de dépose et de repose de plusieurs boîtes sur le quai de la Tournelle. Le test s’est bien déroulé ». Mission couronnée de succès : « Quatre boîtes appartenant à un bouquiniste volontaire, lesquels, après avoir été vidées de leur contenu, ont été détachés, puis retirées du quai, avant d’être réinstallés sur le même emplacement. Huit boîtes abandonnées, davantage dégradées, ont été détachées définitivement ». 

 

© Crédit photo : « Bouquinistes parisiens », image par Élisabeth Bouillot-Saha, 17 novembre 2023, no 3.

 

© Crédit photo : « Bouquinistes parisiens », image par Élisabeth Bouillot-Saha, 17 novembre 2023, no 4.

 

 

L’absurde décision est validée par un test aléatoire. Aucune contestation n’est admissible. Pourquoi ne dit-on pas qu’il s’agit surtout de dégager des visibilités publicitaires ? La raison mercantile commande les actions politiques. Le fétichisme olympique légitime toutes les exceptions. L’alibi sécuritaire autorise tous les arbitraires. L’injustice sociale se drape d’utilité publique. Les médias institutionnels reprennent en chœur l’élément de langage municipal : « Le test s’est bien déroulé ». La communication est verrouillée.

 

© Crédit photo : « Bouquinistes parisiens », image par Élisabeth Bouillot-Saha, 17 novembre 2023, no 5.

 

 

Le fait accompli s’impose comme une évidence. La municipalité, dans un geste de grande commisération, prend en charge le démontage et le stockage des boîtes. Qu’importent les emplois sacrifiées, les vies brisées, les morbidités inoculées. Quatre de siècles et demi de pratiques bibliographiques à l’encan.

 

© Crédit photo : « Bouquinistes parisiens », image par Élisabeth Bouillot-Saha, 17 novembre 2023, no 6

 

© Mustapha Saha

 

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Pour citer ces texte & images inédits

 

Mustapha Saha, « La municipalité parisienne inaugure les tests antibouquinistes », photographies par Élisabeth Bouillot-SahaLe Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 27 novembre 2023. URL. http://www.pandesmuses.fr/no15/ms-bouquinistesparisiens

 

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Numéro 15 Métiers du livre S'indigner - soutenir - etc.
23 novembre 2023 4 23 /11 /novembre /2023 17:50

Événements poéféministes & poépolitiques | Stoppons ensemble le terrorisme & œuvrons pour une paix mondiale & durable  | Expression poétique contemporaine

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​​​8 ans déjà

 

 

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Evelyne Charasse

 

 

 

Crédit photo : Louis Counet, « Allégorie de la Paix » de 1719, peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran du site Commons.

 

8 ans déjà

de rires figés

sourires estropiés 

8 ans déjà

les monstres 

toujours là

et notre innocente

soif de vie aussi

on n'oublie pas 

on ne peut pas 

 

© Evelyne Charasse, #Bataclan  #13novembre

 

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Pour citer ce poème élégiaque en hommage aux victimes du Bataclan & inédit​​​​​ 

 

Evelyne Charasse, « 8 ans déjà », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poéféministes & poépolitiques 2023 | « Stoppons ensemble le terrorisme & œuvrons pour une paix mondiale & durable », mis en ligne le 23 novembre 2023. URL :

http://www.pandesmuses.fr/lettredoctobre2023/evelynecharasse-8ansdeja


 

 

 

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22 novembre 2023 3 22 /11 /novembre /2023 17:54

N°15 | Poétiques automnales | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Revue des métiers du livre

 

 

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Les bouquinistes parisiens

 

 

Ad Æternam

 

 

 

 

 

Tribune par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète & artiste

 

Photographies par

 

Élisabeth Bouillot-Saha

 

Photographe

 

 

© Crédit photo : Mustapha Saha chez les bouquinistes des quais de Seine,  image par Élisabeth Bouillot-Saha, septembre 2023.

 

Paris. Vendredi, 18 août 2023. Je reçois la pétition suivante que je m’empresse de signer. « Avec l’arrivée des jeux olympiques, les bouquinistes des quais de la Seine sont directement mis en danger. Il est prévu un démontage total des boîtes qui sont le seul emploi et la seule source de revenus de ces libraires à ciel ouvert sans garanties de remontages et de restaurations. Il est difficile d’imaginer les quais de la Seine sans bouquinistes, ça revient à détruire l’âme de  Paris ». Je me rends sur place. Je discute avec plusieurs bouquinistes. Ils me paraissent à la fois déterminés et sidérés. L’inconcevable leur tombe sur la tête. Jérôme Callais, président de l’association culturelle des bouquinistes de Paris,  me dit : « La mairie nous utilise comme argument touristique. Et là, elle nous chasse d’une tapette comme des mouches sur le gâteau ». Alain Greppo, bouquiniste depuis trente ans : « Les amateurs de livres se font rares. Les touristes prennent des photos et passent leur chemin. Certains achètent des souvenirs, des porte-clefs, des cadenas d’amoureux, des gadgets tricolores. Nous sommes folklorisés, ringardisés. Des projets de réaménagement se trament dans notre dos ». Il est loin le temps où Gérard de Nerval écrivait : « Il est impossible, pour un parisien, de résister au désir de feuilleter de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste » (Gérard de Nerval, Les Filles du feu, Angélique, 1854). Les Jeux olympiques abrogent l’histoire. Les cérémonies d’ouverture et de clôture se dérouleront sur la Seine. Un événement sous haute surveillance. Des berges détergées, aseptisées, astiquées. Le sécuritarisme justifie le culturicide. L’actualité pèse de toute son insignifiance. Le pouvoir  policier n’a cure des manifestations populaires. 

 

 

© Crédit photo : Mustapha Saha et Jérôme Callais, président de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris, image no 2 par Élisabeth Bouillot-Saha, septembre 2023.

 

 

 

Les deux-cent-trente bouquinistes parisiens tiennent en permanence la plus grande librairie à ciel ouvert du monde. Trois-cent-mille livres. C’est là que je déniche depuis toujours des introuvables. C’est là que je me rendais rituellement avec Edmond Amran El Maleh et Haïm Zafrani. « Ici  s’échouent les trésors coloniaux répudiés » me susurre le savant auquel j’ai consacré mon livre Haïm Zafrani, Penseur de la diversité. La bouquinerie remonte loin, aux colporteurs d’incunables et d’imprimés au seizième siècle. Le mot français bouquin, boucquain, dérivé du néerlandais bœc signifiant livre, s’atteste dès le quinzième siècle. « Bouquiniste, on appelle ainsi un homme qui arpente tous les coins de Paris, pour déterrer les vieux livres et les ouvrages rares, et celui qui les vend. Le bouquiniste visite les quais, les petites échoppes, tous ceux qui étalent des brochures.  Il en remue les piles à terre. Il s’attache aux volumes les plus poudreux, qui ont la physionomie antique. Ce n’est que de cette manière que l’on trouve à bas prix les ouvrages les plus curieux. » (Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1782, douze volumes, réédité par Le Mercure de France en deux tomes, 1994). Les bouquinistes d’aujourd’hui sont, pour une bonne partie, des personnages insolites, des professeurs à la retraite, « Il n’y a qu’une retraite, c’est la mort » me dit l’un d’eux, d’anciens libraires ruinés, des bibliophiles, un marketeur revenu des publicités aliénantes, un ancien maoïste désenchanté, un contrebassiste classique lassé des salles de concert.  « Quand le dernier vieux bouquiniste, connaissant à fond son métier, qui vendait des livres anciens et épuisés, et pas seulement des livres d'occasion, aura disparu, l'âme des quais parisiens  aura quitté ces lieux de promenades littéraires, artistiques, et surtout de rêveries philosophiques » (Louis Lanoizelee, Souvenirs d’un bouquiniste, éditions L’Âge d’homme, 1978).

La Ville de Paris est propriétaire des emplacements. Elle délivre des autorisations d’occupation exemptées de loyer. Les concessions de huit mètres peuvent accueillir quatre boîtes d’égale dimension. Le bouquiniste s’engage à ouvrir au moins quatre jours par semaine sauf intempéries, et à ne faire commerce que de livres d’occasion, de vieux papiers, de gravures, d’estampes. Une boîte sur quatre peut être consacrée à la brocante de monnaies, de médailles, de cartes postales. Avec le développement de l’imprimerie au quartier latin, les vendeurs sanglés d’une boîte autour du cou et les estaleurs écument les quais de la Seine. La vente à la sauvette favorise la diffusion de pamphlets politiques, de gazettes interdites, de littératures subversives. En 1577, un décret royal traite les colporteurs de larrons et de receleurs. Le Pont Neuf, inauguré en 1606, devient le marché des bouquinistes. En 1649, un arrêté municipal interdit les boutiques portatives et les étalages sauvages. Les bouquinistes doivent se soumettre à des agréments dûment délivrés. La première définition du mot bouquiniste se trouve dans le Dictionnaire universel du commerce de Jacques Savary des Brûlons (1657-1716), inspecteur général de la Douane sous Louis XIV, paru à titre posthume en 1723 : « Les bouquinistes, pauvres libraires qui n’ayant pas les moyens de tenir boutique ni de vendre du neuf, étalent de vieux livres sur le Pont Neuf, le long des quais et en quelques autres endroits de la ville ». Le terme bouquiniste se retrouve en 1752 dans le Dictionnaire de Trévoux, ouvrage historique, condensant les encyclopédies françaises du dix-septième siècle, composé par les jésuites en réaction à l’effervescence intellectuelle des protestants : « Bouquiniste, nom masculin et féminin, se dit des vendeurs de vieux livres, de bouquins, veterum librorum propola. Les quais de la Seine à Paris sont pleins de bouquinistes. Bouquinistes se dit encore de ceux qui lisent de vieux livres, veterum librorum lector ». Voilà pour la légitimation historique. Le Dictionnaire de l’Académie française consacre, en 1762, le mot bouquiniste avec une remarquable platitude : « Bouquiniste, celui qui vend ou achète de vieux livres, des bouquins ». 

 

 

© Crédit photo : Mustapha Saha & Alain Greppo, bouquiniste depuis trente ans. image no 3 par Élisabeth Bouillot-Saha, septembre 2023.

 

 

Le Pont Neuf, inauguré en 1607, est le plus ancien des ponts parisiens, le premier permettant de passer directement d’une rive à l’autre, un pont sans habitations, pourvu de trottoirs protégeant les passants des charrettes. Des marchands ambulants, des tondeurs de chiens, des loueurs de parasols, des arracheurs de dents, des saltimbanques, des jongleurs, des bouffons, des charlatans de tous poils s’y installent. Des bouquinistes y prennent quartier jusqu’à ce qu’ils en soient expulsés en 1819. Sont principalement visés les pamphlets, les mazarinades, les gazettes subversives dont ils sont diffuseurs. Les bouquinistes sont menacés de confiscation de leur marchandise au profit du dénonciateur et de châtiment de leur personne par l’autorité policière.  Une autre ordonnance royale de 1649 confirme l’interdiction. Mais, les étalagistes peuvent compter sur la solidarité des gens de lettres. Les ordonnances successives restent sans effets. Quand, en 1866, le Baron Haussmann veut chasser les bouquinistes pour rétablir les quais dans la pureté de leurs lignes, l’écrivain Paul Lacroix, surnommé le bibliophile Jacob, intercède avec succès en leur faveur auprès de Napoléon III.

Pendant la Révolution française, les libraires ambulants récupèrent les bibliothèques pillées de l’aristocratie et du clergé. Sous le Premier Empire, les bouquinistes obtiennent un statut administratif qui les assimile aux commerçants de la ville. En 1859, sous le Second Empire, un règlement spécifique délivre les premières concessions. Ils obtiennent chacun dix mètres de parapet contre le versement d’une patente et d’un droit annuel de tolérance. Ils ont une autorisation d’ouverture du lever au coucher du soleil. Ils doivent remballer leurs produits à la fin de la journée et ne rien laisser sur place. En 1891, un arrêté municipal permet le stockage  pendant la nuit. En 1900, la mairie impose la couleur vert wagon pour les boîtes, assimilées au mobilier urbain. Sur le blason du bouquiniste, le lézard en quête de soleil pour pouvoir écouler ses livres lorgne sur la noble profession de libraire à laquelle s’accorde le privilège de porter l’épée.

 

© Mustapha Saha

 

 

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Pour citer cette tribune  inédite

 

Mustapha Saha, « Les bouquinistes parisiens Ad Æternam », photographies par Élisabeth Bouillot-SahaLe Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 22 novembre 2023. URL. http://www.pandesmuses.fr/no15/ms-lesbouquinistesparisiens

 

 

 

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    PAGE EN COURS D’ÉDITION... MERCI DE VOTRE PATIENCE ! LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE ET MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES ET PRATIQUES AUTOMNE 2025 | NO IV LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO...
  • Compte-rendu de la soirée poétique du 18 décembre 2025 dans l'espace culturel de la Société des Poètes Français (SPF)
    N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Critique & réception | Métiers du livre Compte-rendu de la soirée poétique du 18 décembre 2025 dans l'espace culturel de la Société des Poètes Français (SPF) Texte par Arwa Ben Dhia Poète polyglotte, auteure,...