8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 13:32

 

Dossier majeur | Textes poétiques

Poèmes d'une aïeule

 

 

 

À la dérive

 

&

 

 

Elles s'en vont les joyeuses pensées

 

 

 

Amélie Gex

 


 

À la dérive

 

[P. 182/P. 186 PDF, « En fermant le livre »]

 

 

J'ai vu s'enfuir ma riante jeunesse

Comme un parfum s'envole d'une fleur !...

Rien envers moi n'a tenu sa promesse !

J'ai tant de fois savouré ma tristesse,

Que je n'ai plus un autre amour au cœur !...

 

J'ai vu tomber ma couronne de fête ;

J'ai vu mon ciel pour toujours s'assombrir ;

Sous l'ouragan, j'ai tant courbé la tête,

J'ai tant lutté contre l'âpre tempête,

Que je voudrais ne plus me souvenir !

 

Comme un débris qu'un vent d'orage emporte,

Vers l'inconnu, je vais sans me lasser ;

Joie ou douleur, désormais, que m'importe !...

J'ai tant pleuré mon espérance morte,

Que je n'ai plus une larme à verser !...

 

 

 

 

Elles s'en vont les joyeuses pensées

 

 

Rondeau. [P. 181/P. 185 PDF, « En fermant le livre » ]

 

 

 

Elles s'en vont les joyeuses pensées

Lorsque les ans sur nos âmes lassées

Viennent peser de leur poids rigoureux !

Des songes d'or le réveil douloureux

Las ! tristement, les a toutes chassées.

 

Heures d'amour, doucement caressées,

Fleurs de printemps, par nos lèvres froissées,

Quoi, c'est donc vrai ! dans l'oubli ténébreux

Elles s'en vont ?…

 

Eh bien, partez, ô colombes blessés !

Sur d'autres fronts posez-vous empressées,

Illusions au vol aventureux…

Plus tard, ceux-là que vous rendez heureux

Diront aussi de leurs heures passées,

« Elles s'en vont ! ... »

 

 

 

Référence bibliographique : ces poèmes sont des extraits transcrits par LPpdm de GEX, Amélie (1835-1883), Poésies : le poème de l'année, cris dans l'ombre, échos épars, nouvelles paroles sur de vieux airs, en fermant le livre, Chambéry, Imprimerie de Ménard, 1 vol., 1879/80, 188 p. ; in-12, pp. 181-182, domaine public, Bibliothèque nationale de France, http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30502940f, voir aussi les liens ou (permaliens) des pages transcrites :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6539649b/f183.image,

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6539649b/f184.image.

 

 

***

 

Pour citer ces poèmes

 


Amélie Gex, « À la dérive » & « Elles s'en vont les joyeuses pensées », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 8 juin 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/ag-derive.html

 

© Tous droits réservés                            Retour au n°6|Sommaire

Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 12:45

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

Poème d'une aïeule

 

 

 

 

La vieille

 

 

 

Renée Vivien

 

 

Crédit photo : Renée Vivien image trouvée sur Wikipédia, domaine public

 


 

[P. 63/P. 65 PDF] Il est, au cœur de la vallée, un étang que l'on nomme l’Étang Mystérieux. Sur les eaux noires, jamais un roseau n'a frissonné, jamais un nénuphar n'a fleuri. On le nomme l’Étang Mystérieux, car il est insondable et terrible, et nul n'en avait connu le fond, lorsque l'homme le plus audacieux des villages environnants résolut de découvrir le secret. [P. 64/P. 66 PDF]. Il plongea dans l'onde opaque où le vent même venait s'évanouir sans jamais l'émouvoir d'un tressaillement.

Il plongea dans l'abîme dont nul n'avait jamais connu le fond. Et, pendant trois jours et trois nuits, il tomba vertigineusement dans le vide. Enfin, il perçut une lueur d'aurore. Et il entra dans la lumière. Au-dessus, l'eau noire tournoyait. L'homme était dans un jardin où les fleurs lui révélaient d'étranges dessins et des souffles inconnus. Un lys avait la forme d'une étoile, une rose brûlait comme un soleil.

Parmi l'universelle beauté, une vieille était accroupie. Elle étalait cyniquement la hideur des taupes et des crapauds. Voûtée, elle semblait fléchir sous le poids des siècles. De ses yeux éteints, elle regarda fixement l'intrus. En vérité, elle avait la hideur des taupes et des crapauds. Et elle lui dit : « Je sais tous les secrets de l'amour. » L'homme se détournera, pris de dégoût. [P. 65/P. 67 PDF] Mais elle reprit : « Je sais toutes les voluptés. » L'homme la repoussa avec horreur. Mais elle lui dit : « La beauté pâlit devant ma toute-puissance*, car je sais toutes les voluptés ! » Et le baisa sur la bouche. Elle avait la hideur des taupes et des crapauds, mais l'homme lui rendit son baiser… Le plus audacieux des hommes n'a jamais reparu dans son village. Il demeure à jamais enchaîné par le monstrueux enlacement…

Il est, au creux de la vallée, un étang que l'on appelle l’Étang Mystérieux...

 



 

* Renée Vivien y entend "omnipotence". Ce portrait de la "vieille" est à la fois traditionnel (dans la description de la laideur de la vieillesse représentée par la répétition de la description "la hideur des taupes et des crapauds") et innovant dans sa manière de penser l'importance du vécu amoureux (des savoirs cumulés sur soi et l'autre) en esquissant une allégorie de la vieillesse en un étang mystérieux contenant un jardin lumineux, originel, où se cache la mort qui entraîne les plus courageux des hommes vers une chute funeste : "Il y demeure à jamais enchaîné par le monstrueux enlacement" qui n'est que le baiser de la mort...

 

 

Référence bibliographique : ce poème en prose est un extrait transcrit, remanié et enrichi d'une note explicative par D. Sahyouni de VIVIEN, Renée (1877-1909), Brumes de fjords, Paris, A. Lemerre, 1 vol., 122 p., in-12, 1902, pp. 63-65, domaine public, Bibliothèque nationale de France, http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31596246j, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k, voir aussi les liens ou (permaliens) des pages transcrites : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k/f60.image, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k/f61.image, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k/f62.image.

 

 

***

 

Pour citer ce poème

 


Renée Vivien, « La vieille », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 6 juin 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/rv-vieille.html

 

© Tous droits réservés                           Retour au n°6|Sommaire

1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 15:28

 

 

N°6 | Instant poétique en compagnie de...

 

 

 

Femmes

 

 

 

 

Nicole Hardouin

 

Illustration de

 

Gil Pottier

 

 

© Crédit photo : Gil Pottier, "La voluptueuse".

 

 

Parcourir des galaxies

voyages intersidérants

je veux des lèvres comètes.p

plonger dans les gouffres infernaux

ruissellement d’eau lustrale

je veux des bras racines.

 

Connaître le retournement du septième ciel

paupières recouvertes d’étoiles

je veux des ailes rouges d’anges déchus

des velours, des joyaux, des korrigans, Toi.

je suis la soyeuse, la voluptueuse

      Mélusine, la blanche, la noire.

 

Chasser les ombres glissantes

taire les songes et passer le seuil

chercher un soleil noir, y découper une côte

façonner à homme à ma soif

je veux Adam, Sammaël, Orphée, Merlin et Toi

je suis la vénéneuse, la dévoreuse

      Lilith, la conquérante, la satanique.

 

Trouver le puits et la source

poser, sur la margelle, l’escarboucle frontale

me désaltérer d’eau, d’orage, de vent

parcourir chemins, légendes, temps

je veux les écailles du dragon, le feu

l’émeraude de Lucifer, les dolmens, les cavernes, Toi

je suis la nocturne, l’ailée, la serpente

      la Vouivre, l’énigmatique, la guérisseuse.

 

M’installer dans un jardin qui s’appellerait Parousie

un clos sans pommiers, seulement des arbres en cristal

des oasis, de l’ambre et des mangues

un serpent dressé, triomphant, un homme : Toi.

 

Je veux ton haleine, ta sueur, tes pluies

tes cieux, ta langue et tes désirs

je suis l’amante, la matricielle, le corail de tes songes

      Ève la tentatrice, la hiératique, l’universelle.

     la Femme.

 

 

***

 

 

 

Pour citer ce poème

 

Nicole Hardouin, « Femmes », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie », illustration de Gil Pottier sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/nh-femmes.html

Page mise à jour en juillet 2017 : ajout d'une illustration et des information sur l'artiste.

 

© Tous droits réservés                        Retour au n°6|Sommaire

Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 12:20

 

Dossier 2 | Florilège de textes poétiques 

 

 

Je veux marcher

 

 

 

Claude Luezior

 

Site officiel : www.claudeluezior.weebly.com/

 

Cet extrait est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur

 

 

 

Ce texte est un extrait d'Impatiences de Claude Luezior, éd. Buchet/Chastel, Paris, 1995.

 

© Crédit photo : image de la 1ère de couverture d'Impatiences

fournie par l'auteur

 

 

 

Elle scande ces mots comme on agite un gri-gri, comme on secoue la statuette du désespoir. « Je veux marcher pour mes filles », dit-elle, en espérant m'amadouer un peu plus, comme si cet argument allait changer la maladie.

 

Tu as la force de la révolte. Tu ne viens pas demander quelque chose, mais conquérir un droit bien légitime. Illusoire droit à la santé. Tu as le regard limpide de ta fille qui ne rêve que de vivre à travers toi.

Le « je veux marcher », ce n'est pas le « marche » condescendant de la Bible, c'est le fœtus qui puise dans le corps de sa mère, sans lui en demander la permission ; avidité et sincérité de la vie qui n'a d'ambition que de vivre.

 

Ferveur dans cette jeune femme qui saigne de sincérité. Beauté du désespoir et du verbe affirmer.

 

Sclérose en plaques : le diagnostic sonne comme un coup de fouet : plaques de glace, plaques d'argile ; sclérose en cicatrices sur cette chair meurtrie.

« Je veux savoir ce que j'ai, de quelles erreurs ou de quelles fautes viennent ces cicatrices ».

 

La révolte est là, justement parce qu'il n'y a pas de faute. La jeune femme n'a pas peur de la mort ; elle a peur de mal vivre face à ses filles, elle a peur de mourir. Elle brûle de vie.

La maladie continue à dévorer lentement sa substance de femme.

« Sclérose, mais je ne demande qu'à vivre ». C'est le drame de la bouche qui harcèle le désespoir. L'intelligence de la masse corticale lutte contre la sclérose de la moelle. La flamme n'arrive pas à s'allumer dans la chair mouillée de ces jambes inertes.

J'aimerais te donner l'apaisement du songe et de l'espoir, l'énergie tentaculaire de l'amour et la folle sagesse. De ton corps naîtra un jour l'oiseau bleu et la fraternité mettra le feu aux plaques. Peut-être bientôt, un médicament rallumera-t-il l'étoile profonde ?

 

***

 

 

Pour citer cet extrait

 

Claude Luezior, « Je veux marcher », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques :  Supplément au n°6 sur « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/cl.marcher.html

 

© Tous droits réservés | Retour au sommaire du Supplément | n°6

Lien à venir

Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 17:21

 

N°6 | Critique & réception

 

 

La puissance d'être soi ou

 

 

Femmes hors normes de Barbara Polla,

 

 

éditions Odile Jacob, 2017

 

 

Dina Sahyouni

 

 

© Crédit photo : image de la 1ère de couverture de l'essai aux éditions Odile Jacob

 

 

 

 

« Retenons cette magnifique phrase de Barbara Polla à placer en exergue de toutes nos exigences morales et intellectuelles : "Il s’agit d’entrer en nous pour y trouver le monde". » (Françoise Urban-Menninger, Femmes Femmes hors normes de Barbara Polla. Essai paru aux éditions Odile Jacob, Exigence : Littérature, texte mis en ligne le 3 avril 2017)

 

 

Paru le 8 mars 2017 (la Journée internationale des droits des femmes) aux éditions Odile Jacob en hommage aux femmes en général et particulièrement aux autonormées, Femmes hors normes est un essai plurivoque à portée philosophique où l'humanisme est un féminisme (ibid., chapitre 3, p. 48) et le féminisme est une résistance aux normes qui comprend entre autres la norme d'être femme féministe (comme nous le démontre l'essayiste). Cet ouvrage s'inscrit ainsi dans la tradition philosophique de la pensée d'Étienne de La Boétie exposée dans son Discours de la servitude volontaire qui apprend à l'humain de se réapproprier sa liberté en cessant de se soumettre volontairement à autrui. Ici, l'essayiste nous recommande d'oser dire « Non » à l'instar d'une Antigone et d'arrêter d'obéir non pas aux lois justes mais aux normes, préjugés, us et coutumes. Barbara Polla s'inspire dans ce livre des philosophes comme Socrate, Spinoza, Hannah Arendt (et bien d'autres) pour nous expliquer que même si l'on est assujetti à plusieurs sortes de déterminismes, on peut toutefois agir pour s'en libérer. Au lieu de subir la vieillesse qui est un déterminisme puissant dans la vie d'une femme, Barbara Polla transforme cette période cruciale de la vie en une redécouverte de soi tout en assumant pleinement et en célébrant dans le chapitre « L'âge d'or » les vertus de vieillir comme son modèle Colette.

 

L'ouvrage est pensé, organisé et rédigé en essai de philosophie pratique qui se base sur les idées de plusieurs philosophes tels Socrate, Spinoza, Hannah Arendt, Luce Irigaray, Amin Maalouf, Michel Foucault, Deleuze, Cynthia Fleury... mais aussi des vies de femmes et d'artistes connues, méconnues et inconnues. L'essai prêche une éthique simple à suivre pour accéder à ce que l'on considère comme une expression du concept de l'Agency et que j'appelle « la puissance d'être soi et d'y persister » pour parvenir au vrai amour ou « la joie d'exister » dont parle Barbara Polla dans l'« Uncanny energy ». Cela consiste en l'adoption du mode de l'« autonormie », autrement dit, en se délestant de toutes les normes imposées à soi par la majorité (ou par un autrui) pour épouser celles qui s'offrent à soi au gré des jours (ou qui correspondent au dévoilement de soi et qui contribuent à son épanouissement).

 

Cet essai, publié sans introduction ni conclusion, retrace en seize chapitres avec l'« Interlude. Alexandra David-Néel » dûment enrichis de citations et de références poétiques, les voies d'émancipation singulières que prennent les personnes autonormées (ici, ce sont des vies de femmes qui y sont relatées) pour exprimer l'étendu époustouflant des contrées de la liberté qui s'offrent aux femmes pour être elles-mêmes et d'exercer leur potentialité créative afin d'accéder à la bonne vie.

Dans cet objectif, réussir sa vie devient un acte de liberté ultime car en subissant les normes dictées par les autres sans les interroger ni les choisir que par défaut voire par peur d'être rejeté, on erre dans un vaste océan de leurres ou dans la caverne de Platon au lieu de risquer de s'aventurer à l'extérieur. Se connaître – voire appréhender sa vérité multiple – exige une quête quotidienne et inclassable de la liberté. Or, cette liberté culmine dans le courage d'être dans un processus réitéré de déconstruction des normes collectives imposées et de construction des normes individuelles consciemment choisies pour faire éclore l'« individuation » dans nos sociétés rendues impuissantes et paralysées par une normativité anesthésiante soutirant surtout aux femmes le droit d'être libre, d'être elles-mêmes. Ainsi, réussir sa vie se mesure par la capacité d'être soi-même au lieu de se laisser bercer d'illusions sur une normalité imaginaire.

 

Pour y parvenir, l'essayiste expose dans son ouvrage plusieurs concepts parmi lesquels figurent l'autonormie et l'Uncanny energy pour transcrire dans le réel la puissance d'agir spinoziste en un acte de liberté, c'est-à-dire une puissance d'être soi par l'intermédiaire de l'énergie de la joie d'exister que procurent la connaissance de soi et chacune de son expression (ou de sa concrétisation réelle).

Ainsi, Barbara Polla commence par suivre l'enseignement de Jacques Derrida (sans le citer) pour déconstruire les normes et installer au fil des chapitres sa conception de l'autonormie en donnant des exemples réels de vies de femmes hors normes. Elle fait appel à certains épisodes de sa vie pour démontrer l'écart entre une vie normée et une vie autonormée. La pensée des féministes anarchiques lui permet entre autres, de définir le concept autornormie comme le fait de découvrir peu à peu ce qui nous détermine, le déconstruire puis reconstruire des normes sur mesure qui conviennent à notre manière d'être au monde ou qui y contribuent. Ce travail incessant et continuel fait advenir le soi sans nier les lois nécessaires au bon fonctionnement de la cité ni se contenter de suivre mimétiquement les autres par souci de leur plaire. En outre, être hors normes d'après l'essayiste ne revoie pas foncièrement au désordre mais à une quête initiatique de reconfiguration des normes en version personnalisée, réappropriée, réinventée voire imaginée...

 

En outre, l'essai est construit en récits successifs de vies de femmes analysées, scindées en pensées philosophiques, artistiques, littéraires, féministes.  Et ces récits sont rapportés en témoignage de manières d'être soi-même lorsqu'on bascule dans le mode « hors normes » en rejetant surtout les normes patriarcales de la domination masculine (cf. Pierre Bourdieu) pour adopter le mode de l'autonormie. Elle tente ainsi d'explorer les normes de la standardisation et de la hiérarchisation des individus qui leur dictent dès l'enfance un devenir genré et une identité hypertrophiée parmi lesquelles elle cite puis démantèle les commandements et autres injonctions aux femmes couvrant toutes les étapes de leur vie (la beauté, la jeunesse, la maternité, le tabou du plaisir sexuel féminin, la prostitution, l'hétérosexualité, l'excision, les métiers propres aux femmes, l'horreur de la vieillesse, la mode, la créativité sans le génie, le couple, la peur, les stéréotypes féminins rejetés ou endossés (superwomen, sorcières), etc.) pour donner aux femmes comme aux hommes un seul conseil utile à suivre dans leur quotidien : c'est d'oser être soi-même malgré tout. Pour parfaire son propre devenir d'individué, la désobéissance civile s'avère nécessaire et souvent la clé du mode des femmes hors normes afin de soustraire le soi de la dictature des normes.

 

 

Énumération de certaines caractéristiques de l'Autonormie

 

 

D'après Barbara Polla, l'autonormie est le mode de résistance à la standardisation des individus par les normes dictées en choisissant d'établir leurs propres normes.

 

  • la caractéristique linguistique : ce nouveau concept des sciences humaines et sociales est linguistiquement fabriqué du préfixe Auto-, du substantif « norme » mêlé au suffixe -ie, Le substantif « autonromie » est donc conçu comme un hors normes du langage (mais non de ses lois) pour faire advenir une idée en créant son signe. Ainsi, par analogie, on découvre au fil des pages l'adjectif « autonormé » néologisme du préfixe Auto- et de l'adjectif « normé ». Barbara Polla ne crée cependant ni le substantif "autonormalisation" (le processus par lequel passe l'individu pour construire ses propres normes et accède à l'individuation), ni le verbe pronominal "s'autonormer" (se doter de ses propres normes ou s'individuer en dehors des normes communes)

  • l'autonormie est par exemple :

  1. un concept très différent de l'autonomie (ibid., chapitre 1, p.15)

  2. un savoir théorique et un savoir-faire féministe libertaires, laïcs et humanistes. L'autonormie relève ainsi du matrimoine philosophique que l'on transmet à autrui en héritage intellectuel (c'est le cas d'ailleurs dans la famille de l'essayiste entre sa mère, elle et sa fille) toutefois ses expressions dans la vie de l'humain demeurent individuelles

  3. une éthique que l'on impose à soi non aux autres

  4. plutôt une pratique de soi qu'une norme

  5. une forme de désobéissance civile, religieuse, artistique, etc.

  6. un art de vivre dans la joie

  7. une sorte de surmoi choisi puis renforcé et non détesté

  8. une expression de la liberté d'exister qui conduit à l'individuation

  9. un changement de paradigme où l'humain passe du statut de subalterne victime au statut d'agissant en se réappropriant lui-même : « Attendre d'être libres pour ne plus être victimes ? Plutôt, arrêter d'être victimes pour être libres » (ibid., chapitre 5, p. 63)

  10. une manière d'être révolté, engagé publiquement et acteur de sa vie

  11. un basculement d'une hiérarchie verticale vers une hiérarchie horizontale

  12. un processus complexe voué non pas à devenir une habitude mais à être une invitation au renouvellement, à se régénérer comme les artistes et poètes du Mouvement dada

  • L'autonormie se caractérise également par son état de mode de pratique de soi (cf. Michel Foucault) invisible et discret (Femmes hors normes, op. cit, pp. 28-30) comme la poésie mineure (voir mon article « Qu'est-ce qu'une poésie mineure ») qui n'entre pas vraiment en contradiction avec la poésie dominante (dite aussi majeure) mais circule souvent dans des sphères fugitives et, où la visibilité des femmes est une manière de concevoir le monde et de l'offrir à autrui au lieu de s'en emparer et de le transformer en pensée dominante. C'est aussi apprendre à être minoritaire.

 

 

La puissance d'être soi est une joie d'exister

 

 

Chez Parbara Polla, la puissance d'être soi est en effet une joie d'exister qui se révèle dans l'« amour » du prochain lointain, différent de soi. Cet amour est retrouvé dans la solitude pour cheminer vers l'autre, dans la capacité d'apprendre à souffrir et à mourir "seul/seule". C'est aussi le parcours extraordinaire d'Alda Merini, de Virgina Woolf, d'Olympe de Gouges, de Sappho, de Jocelyne Saab, des vierges albanaises et de plusieurs femmes de la famille de Barbara Polla (sa mère, Ada l'aînée de ses filles, elle-même).

Chez l'essayiste, l'amour n'est pas la possession de l'autre mais la joie de son existence et cette joie appelle la vie même après la mort. Barbara Polla s'insurge également contre les préjugés et les discours traditionnels voire folkloriques sur les femmes, la beauté, la vieillesse, le handicap, l'immigration, la mort, mais elle fait l'éloge du corps féminin dans tous ses âges et tous ses plaisirs. Cet essai optimiste célèbre la puissance d'agir des femmes à travers les siècles qui se traduit dans leur puissance d'être elles-mêmes envers et contre tout.

Même si l'on peut rétorquer aisément certains arguments développés par l'essayiste sur entre autres l'« autonormie », et que l'on repère quelques égarements et répétitions dans les citations, je vous invite à vous procurer cet essai passionnant et à le lire pour vous nourrir d'expériences positives afin de prendre acte de votre puissance d'agir sur votre vie à l'instar de la conteuse Shéhérézade (personnage proposé par Barbara Polla) et de ne plus être happé/happée par la peur d'être singulièrement unique et irremplaçable.

 

Extrait du chapitre « Et l'amour »

(pp. 180-181) reproduit ici en citation :

 

Aimer « à toi », comme penser « à toi ». Alors que le « je t'aime » platonicien signifie en vérité : « Tu me manques, je te veux », un « je t'aime » qui demande tout, puisqu'il demande le sujet aimé même, le « je t'aime » aristotélicien ou spinoziste, irigaryien […] affirme au contraire : « tu es la cause de ma joie et je me réjouis à l'idée que tu existes », sans nécessité ni même désir de possession. Selon saint Augustin : « Amo : volo ut sis » – « J'aime : je veux que tu sois ». Aimer l'existence de l'autre dans toute son autonormie. J'aime à toi, volo ut sis : j'aime ce qui nous rassemble, mais aussi ce qui nous éloigne et l'écart qui nous permet, dans l'espacement nécessaire à la rencontre, de devenir qui nous sommes et, potentiellement de nous rapprocher d'autrui sans empiéter sur son territoire. À toi – sans appropriation, sans possession ni perte d'identité. C'est ainsi que l'on aime l'absent, y compris pour toujours.

 

***

 

 

Pour commander cet essai aux éditions Odile Jacob

 

 

 

Pour citer ce texte

 

Dina Sahyouni, « La puissance d'être soi ou Femmes hors normes de Barbara Polla, éditions Odile Jacob, 2017 », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/femmes-hors-normes.html

 

© Tous droits réservés                        Retour au n°6|Sommaire

Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6

Bienvenue !

 

 

APPEL À POÈMES SUR LE THÈME « LIBERTÉ » (PROPOSÉ PAR LE PRINTEMPS DES POÈTES) DU 30 NOVEMBRE AU 31 JANVIER 2026.

L’association SIÉFÉGP vous propose de publier une sélection de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » proposé par le festival Le Printemps des Poètes. Pour ce faire, veuillez vérifier que vos poèmes (de 1 à 4) et/ou illustrations (de 1 à 4) respectent la ligne éditoriale de cette revue avant de nous adresser vos participations au plus tard le 31 janvier 2025 pour une publication livresque durant le printemps 2026 dans le cadre du festival Le Printemps des Poètes.

SIÉFÉGP, 27 novembre 2025

Rechercher

Publications

 

Dernière nouveautés en date :

VOUS POUVEZ DÉSORMAIS SUIVRE LE PAN POÉTIQUE DES MUSES  SUR INSTAGRAM

Info du 29 mars 2022.

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

 CopyrightFrance.com

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

À La Une

  • HIVER 2026 | NO I
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE ET MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES ET PRATIQUES HIVER 2026 | NO IV SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI PREMIER VOLET SUR LA REVUE LITTÉRAIRE SORCIÈRES Crédit photo : John William Waterhouse...
  • La Journée Mondiale de la Culture africaine et afrodescendante
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur / Muses au masculin | Revue Culturelle des Continents / Invitations / Annonces diverses & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Varia & Actualité La Journée Mondiale...
  • Face au miroir
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Handicaps & diversité inclusive | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Travestissements poétiques Face au miroir Illustration & poème engagés par Berthilia Swann Poétesse...
  • Ode dédiée à Aida Rostami femme médecin assassinée par la république islamique iranienne
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques Ode dédiée à Aida Rostami femme médecin assassinée...
  • Familles meurtries et endeuillées
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Faits divers, faits de sociétés & catastrophes Familles meurtries & endeuillées Poème élégiaque par Berthilia...
  • « La Saurienne » ou l’œil aveuglé
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages « La Saurienne » ou l’œil aveuglé Article par Patrizia Lo Verde Spécialiste de Renée VIVIEN & docteure en méthodologies d’analyse du...
  • Biographie de Cristina RAP
    Biographie & publications disponibles numériquement Cristina RAP Illustratrice, artiste-peintre, scénographe diplômée de l'Académie des Beaux-Arts Est scénographe, diplômée de l'Académie des Beaux-Arts, et peintre. Elle a réalisé des courts-métrages et...
  • Passer l’hiver dans le flamboiement des couleurs du peintre André Evard à la Galerie Messmer à Riegel dans le Kaiserstuhl en Allemagne
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Critique & réception | Revue culturelle des continents Passer l’hiver dans le flamboiement des couleurs du peintre André Evard à la Galerie Messmer à Riegel dans le Kaiserstuhl en Allemagne...
  • Joyeuse année 2026 à vous !
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Agenda poétique & artistique | Cartes de vœux Joyeuse année 2026 à vous ! Carte de vœux Les équipes des périodiques Le Pan Poétique des Muses, Semainier des Muses, Iris & Mêtis, Orientales,...
  • Notre ancien monde
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | Essais & manifestes Notre ancien monde Poème en prose par Berthilia Swann Poétesse & autrice engagée Crédit photo : Delphin Enjolras (1865-1945), « Le bouquet...