21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 17:28

 

Lettre n° 13 | Muses au masculin

 

 

 

Driss Chraïbi inaltérablement

 

 

 

libre et libertaire

 

 

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre

 

© Crédit photo : Mustapha Saha, Portrait de Driss Chraïbi, peinture sur toile, 100 X 81 cm,

photographie par Élisabeth Bouillot-Saha

 

 

Contexte

 

 

Triste constat. En ce dixième anniversaire de la disparition de Driss Chraïbi (1926-2007), l’écrivain rebelle n’aura eu aucun hommage à la hauteur de son œuvre planétaire.

Le Salon du Livre de Paris, où le Maroc était l’invité d’honneur, a été une belle opportunité historique, piteusement gâchée par l’incompétence des organisateurs. Quelques colloques universitaires, marqués par leur élitiste confidentialité, au lieu d’amender cette pensée vivante, de fertiliser ses possibles inexplorés, de la propulser dans son devenir fécondateur, l’ont fossilisée dans la nébulosité des sempiternelles casuistiques. L’irrécupérable intelligence bute toujours sur l’indigente fanfaronnade culturelle. Je m’attendais, dans son propre pays, à une célébration institutionnelle qui l’aurait définitivement consacré comme inamovible bannière des lettres marocaines, comme inextinguible chandelle pour les générations futures. J’escomptais une initiative audacieuse d’édition de ses œuvres complètes enrichissant pour toujours les bibliothèques référentielles. Ses livres régénérateurs de la langue matricielle et de la littérature diverselle demeurent largement méconnus dans leur argile première. S’estompent encore une fois dans l’ambiante équivocité les inaltérables lumières.

 

 

 

Un auteur atypique

 

 

La trajectoire iconoclaste de Driss Chraïbi, convulsée, à chaque détour, par l’ironie socratique, déboussole les paramètres scientifiques, déroute les codifications académiques, déjoue, avec malice, les analyses critiques. Une littérature d’exil, creusant ses empreintes hors sentiers battus. Un capharnaüm de romances aléatoires, d’aventures homériques, de confessions épuratoires, de visions poétiques, de fulgurances prémonitoires, d’envolées mystiques, d’anecdotes sublimatoires, d’exultations fantasmagoriques, d’indignations fulminatoires, de déclamations catégoriques, d’investigations probatoires, de lucidités anthropologiques. Une quête perpétuelle d’inaccessibles rivages, l’imaginaire sans entraves pour unique territoire. Le donquichottiste assumé taquine l’impossible, l’œil rivé sur l’imprévisible. L’œuvre déclinée par éclats en puzzle chaotique, quand elle est saisie avec le recul panoramique, présente cependant une imposante cohérence esthétique, thématique, philosophique. L’auteur atypique, cultivant, toute sa vie, une marginalité savante, est entré dans l’histoire littéraire par la porte de traverse.

Dans sa vingtaine d’ouvrages, les audaces stylistiques, sous syntaxe classique, entraînent indifféremment le lecteur dans un flux et reflux aphoristique, où la saillie caustique guette au creux de chaque vague narrative. Les descriptions nostalgiques, les confessions pudiques, les déflexions mélancoliques, cachent immanquablement, dans leurs plis et leurs replis, d’inattendues réfutations sarcastiques. Dès que plume se montre prodigue d’épanchement romantique, le doute méthodique la rattrape. Le corps à corps de l’auteur avec l’inspecteur Ali, son jumeau golémique, vociférateur de vérités profondes, relève de la bataille épique. Chraïbi ne reconnaît que son double en digne interlocuteur. L’altruiste autistique, sans cesse désaxé par le cataphote sociétal, puise, au plus profond de ses meurtrissures, matière d’écriture. Le burlesque Inspecteur Ali, insoupçonnable perceur d’énigmes, se porte à son secours en pleine panne d’inspiration, endosse l’habit guignolesque des spécialistes du camouflage, couvre de son insolence la reconquête anxieuse de la terre natale, le dialogue rocambolesque des mœurs orientales et des mentalités occidentales, la dénonciation du phallocentrisme chicaneur, avant de liquider, au bout de six enquêtes désopilantes, son propre auteur.

 

 

Un esprit libre et libertaire

 

 

Tout au long d’une existence de risques et de doux fracas, Driss Chraïbi se constitue ses propres références éthiques, ses contremarques symboliques, ses balises sémantiques, reléguant la recherche désespérante et chimérique d’une identité culturelle aux armoires d’apothicaire. Peut-on se réduire à une étiquette langagière en guise de raison d’être ? La plume réfractaire aux dirigismes, rétive aux autoritarismes, revêche aux chauvinismes, cultive studieusement, autodérision en bandoulière, l’art du contre-pied, de la parade beuglante, de la répartie cinglante, et toutes les armes de tendre goguenardise des sensibilités à fleur de peau. Une sensibilité fiévreuse qui ne supporte que l’intime obscurité. La lumière se trouve au fond du puits.

Le chroniqueur désabusé des temps douloureux n’est jamais en quête de reconnaissance publique, la notoriété stimulatrice lui ayant été acquise dès son premier livre « Le Passé simple », descente identificatoire dans l’enfer de l’éducation castratrice, traversée purificatoire de l’archaïque purgatoire, genèse de la désobéissance épidermique. L’étudiant rebelle, le libertaire spontané, forge, par effraction, sa personnalité sociale dans la dissidence oedipienne, dans l’antagonisme frontal avec le père théocratique, l’affranchissement des cadènes matérialistes, l’émancipation des valeurs obscurantistes, la condamnation définitive des pesanteurs religieuses, des inégalités coutumières, des asservissements sexistes. Il brise instinctivement les loquets rouillés de l’identité séculaire, stérilisatrice de la diversité régénératrice. Il transcende, par l’écriture, l’appartenance à une double culture et surmonte, par la transgression des tabous stéréotypés, la schizophrénie récurrente des écrivains francophones.

Cette terre natale se drape de toilettes attractives, tantôt traditionnalistes, tantôt modernistes, se calfeutre dans son décorum touristique, étouffe, sous rituels immuables, ses luttes intestines. Regard implacable de l’autre rive, détecteur des tartufferies enturbannées. Dans « Succession ouverte », les funérailles du patriarche révèlent le vieux monde en décomposition, la nébuleuse inextricable des nomenclatures oppressives, la postérité venimeuse de l’hydre vampirique. La pensée libre butte sur les barrières physiques et métaphysiques, les sédimentations historiques, les œillères héréditaires. « L’Homme du livre » remonte « La Mère du printemps » jusqu’à la source arabique pour puiser, dans la révélation prophétique, l’espérance d’une nouvelle Andalousie, creuset d’une civilisation plurale et diversitaire.

 

 

Un écrivain d’avenir

 

 

Des chercheurs, amateurs des contextualisations fossilisatrices, s’évertuent d’autopsier l’œuvre de Driss Charaïbi comme un cadavre exquis, avant de l’enfermer dans un sarcophage de mausolée, oubliant, au passage, que sa littérature sacrilège creuse toujours son sillon démystificateur dans les réalités présentes. Dans la condescendance de la société coloniale, son livre-brûlot « Les Boucs », sur les damnés de l’immigration, dépouillés de leur amour-propre et de leur respectabilité, parqués dans des baraquements sordides, comme aujourd’hui leurs descendants dans les cités d’exclusion, dévoile l’intériorisation mentale de la dépendance aliénatoire et de la servitude volontaire. Critique incisive de l’idéologie d’intégration, des théories d’inclusion, légitimations légalistes de l’ostracisme programmé, et de la victimisation atavique, reproductrice du complexe de colonisé. Ces africains et maghrébins contraints de s’expatrier massivement pour se remettre à la solde de leurs anciens dominateurs sont bel et bien une factualité persistante. « L’Âne » pressent la faillite chronique des indépendances africaines, le développement du sous-développement des riches territoires livrés aux oligarchies corrompues. L’observateur des dérives politiques, le diagnostiqueur des impasses sociétales, l’explorateur des labyrinthes interculturels, demeure d’une actualité mordante.*

 

*Ce texte est sélectionné pour paraître dans un de nos numéros imprimés de 2018, © MS.

 

***

Pour citer ce texte

 


Mustapha Saha (texte et dessin), « Driss Chraïbi inaltérablement libre et libertaire », photographie par Élisabeth Bouillot-Saha, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°13, mis en ligne le 21 janvier 2018. Url : http://www.pandesmuses.fr/2018/1/driss-chraibi

 

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Rédaction de la revue LPpdm - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros
16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 16:11

 

Lettre n°13 | Bémols artistiques

 

 

 

 

Les chefs-d’œuvre de

 

 

Mariano Fortuny au Palais Galliera

 

Maggy de Coster

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

 

© Crédits photos : Robes Delphos de Mariano Fortuny, photographies prises

par Maggy de Coster

 

 

« Fortuny, un Espagnol à Venise » c’est l’intitulé d’une exposition au Palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, organisée avec la participation exceptionnelle du Museo del Traje à Madrid et du Museo Fortuny à Venise.

 

© Crédit photo : Portrait de Mariano Fortuny, photographie prise par Maggy de Coster

 

Photographe, graveur, Mariano Fortuny après s’être orienté vers la peinture se tourne vers le textile vers 1906. Espagnol de naissance, ce styliste au doigt d’or, s’installe à Venise d’où son surnom de « Magicien de Venise ». Il se fait découvrir en 1911 à une exposition à L’Union centrale des arts décoratifs à Paris. La presse découvre ses créations (robes d’intérieur et d’extérieur, décoration d’intérieur) qu’elle plébiscite.

La robe Delphos, dont le plissé et l’ondulation sont inspirés de la toge de l’Aurige de Delphes, ne manque pas de séduire l’élite artistique que fréquente Marcel Proust. Une technique inventée par son épouse Henriette Nigrin, son étroite collaboratrice également.

 

© Crédit photo: Le châle Knossos de Mariano Fortuny, photographie prise

par Maggy de Coster

 

C’est dans sa résidence personnelle, le Palazzo Pesaro Orfei, à la fois atelier et musée que ses créations voient le jour. Intemporelles, ces dernières s’inspirent tant du Moyen Âge, de l’Antique gréco-romaine, de la Renaissance et aussi de l’époque arabo-andalouse de l’Égypte et de Byzance. Comme matières premières, il utilise le velours, la gaze mais aussi la soie importée du Japon. Les procédés d’impression sont multiples et complexes. Estampage à la planche en bois entre autres.

 

© Crédit photo : Une veste longue de Mariano Fortuny, photographie prise par Maggy de Coster

 

© Crédit photo : Une cape espagnole de Mariano Fortuny, photographie prise

par Maggy de Coster

 

Mariano Fortuny compte dans sa clientèle des personnalités riches et célèbres comme Isadora Duncan, la marquise Casati, Anna Pavlova, Alma Malher, Jeanne Lanvin et bien d’autres. Séduit par la coupe de son célèbre ami de styliste, Marcelle écrit dans La Prisonnière (1923) : « De toutes les robes ou robes de chambres que portait Mme de Guermantes, celles qui semblaient le plus répondre à une intention déterminée, être pourvues d’une signification spéciale, c’était ces robes que Fortuny a faites d’après d’antiques dessins de Venise. […] Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu à faire un choix entre deux robes et non pas à peu près pareilles, mais profondément individuelle chacune et qu’on pourrait nommer. » ou encore « Le miroitement de l’étoffe d’un bleu profond, qui au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. »*

 

© Crédit photo : "Avis du journal Le Figaro sur Mariano Fortuny", photographie prise

par Maggy de Coster

 

 

* Voir aussi : « Cette exposition « Fortuny, un Espagnol à Venise » (octobre 2017-7 janvier 2018) clôt la Saison Espagnole du Palais Galliera, ouverte avec « Balenciaga, l’œuvre au noir » au musée Bourdelle, suivie de « Costumes espagnols, entre ombre et lumière » à la Maison de Victor Hugo. »

 

 

Le texte ci-dessus a été sélectionné pour paraître dans le 2ème volet sur les femmes, peinture et poésie (sommaire à venir).

 

***

Pour citer ce texte

Maggy de Coster (texte et photographies), « Les chefs-d’œuvre de Mariano Fortuny au Palais Galliera », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°13, mis en ligne le 16 janvier 2018. Url : http://www.pandesmuses.fr/2018/1/mariano-fortuny

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros
15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 16:47

 

 

Lettre n°13 & N°9 | Dossier mineur | Textes poétiques

 

 

 

 

 Sarabande ou vision lugubre

 

 

 

 

Dina Sahyouni

 

 

 

Crédit photo : Luca Giordano, fresque (1684-1686) sur Nyx, Florence,

domaine public, image trouvée sur Commons.

 

 

 

 

Le temps m’étend, me consume. Des moments de grâce, de tristesse, de rien s'improvisent une vie.

Voici le court récit d'une autopsie de la vie.

Vivre, c'est fourvoyer, c'est apprendre à mourir*.

L'écriture est une musique du soi, un chant bigré du monde.

Souvent lorsque j'ai mal de vivre, je me réfugie dans le silence salvateur.

Souvent lorsque les larmes deviennent des lacs et les lacs des mers violettes, je pars en partance, là où s'arrête le monde, où demeure le blanc de la page blanche ou celui d'une vie.

Vivre, c'est écrire et écrire c'est vivre. Sans l'écriture, la mort s'empare du reste.

Le blanc d'une page, d'une vie, m'appelle puis me fait noyer dans l'absurde.

Souvent mon radeau s'élance tel un navire ontologique du soi pour atteindre un rivage remémoré. Souvent les cordes accordées d'un violon transforment mon radeau en chapelle gothique où un dieu perplexe se meurt et une déesse violette bleutée de tristesses voit le jour.

Souvent lorsque j'ai mal d'écrire, je pars en partance, en soi-disant moi, dans l'à-peu-près du moi.

Devenir un mot, un mot mouvant, invisible, indivisible, pluriel, une chose non assignée, un mot muet…

...et questionner l'orgueil d'un jour qui se lève au loin, demeurée autre, dans l'inquiétude...

Le je me voue à l'oubli ; à une célébrité qui m’écœure le cœur.

Je voudrais écrire avec l'invisible souffle du vent, avec la couleur limpide des larmes, avec l'arc-en-ciel, avec les chérubins des cieux antiques et modernes, avec les mèches de tes cheveux, toi liberté chérie qui me nargues souvent, m'apportes la nausée divine tous les matins, toi liberté chérie, muse lointaine, bohémienne, volage, ne t'attaches plus à moi pauvre mortelle ensevelie dans les souillures des signes sans cygnes, ni cieux bleus à atteindre. Mes signes s'entassent en pages tels les cadavres et, les génocides des mots ne suffissent guère à arrêter les misères des humains. L'écriture est une crucification des signes.

...écrit le 8 janvier 2018

 

 

* Voir, Montaigne : "Philosopher, c'est apprendre à mourir".

 

Ce poème en prose a été sélectionné pour paraître dans un de nos numéros imprimés de 2018.

 

***

Pour citer ce poème inédit en prose

Dina Sahyouni, « Sarabande ou vision lugubre », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°13 & N°9 | Fin d'Été 2021 « Femmes, Poésie & Peinture » sous la direction de Maggy de Coster, mis en ligne le 15 janvier 2018. Url : http://www.pandesmuses.fr/2018/1/sarabande

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros Numéro 9
13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 18:10

 

Lettre n°13 & [Lettre n°15 | Eaux oniriques] |  Textes poétiques thématiques 

 

 

 

 

 

 

​​​​​Mer-Mère

 

 

 

 

Mokhtar El Amraoui

 

 

 

Écumes, lait de mer

Mer-Mère !

Qu'elle allaite nos rêves et nos voyages !

Qu'elle nous prenne,

Poissons ailés de nos souvenirs,

De nos belles errances,

De nos transes confondues,

Dans les tourbillons de nos danses,

Sur la fièvre des vagues qui nous enfantent,

Dans nos migrations.

Qu'elle nous apprenne à nous raconter,

À nous rencontrer,

À nous prendre,

À nous surprendre,

À nous suspendre

Dans les profondeurs de nos rêves

Qui nous disent toutes ces houles

Qui nous bercent

Et toutes ces îles qui nous dansent

Jusqu'aux rivages des étoiles lactées

Qui s'allument d'un feu premier nourricier.

Qu'il enflamme nos âmes

En lames d'espérances !*

 

©MEA

 

* Ce poème est un extrait de © Mokhtar El Amraoui, « Le souffle des ressacs ».
 

 

 

Le poème « Mer-Mère » a été sélectionné pour paraître dans un de nos numéros imprimés.

 

 

***

Pour citer ce poème

 

Mokhtar El Amraoui, « Mer-Mère », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°13, mis en ligne le 13 janvier 2018. Url : http://www.pandesmuses.fr/2018/1/mer-mere

 

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Poème sélectionné aussi pour Lettre n°15 « Eaux oniriques : mers/mères », le 2 janvier 2021. 

 

 

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