1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes

 

Les arrosoirs, Prendre la clef des champs,

 

 

Sous le griottier, & Une rose gelée au jardin

 

 

Jérôme Aviron

 

 

 

jardin 5

© Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

Les arrosoirs

 


 

À Dakar, le 26 mars 2012

Au fond du jardin la vieille serre,

Rouille un peu plus chaque année,

Quand tombent ses carreaux de verre,

Comme une bisaïeule édentée.


 

Entre l’oseille que l’on mâchouille,

Le long des planches tirées au cordeau,

Et les quelques semis de fenouil,

Trainent les fameux arrosoirs d’eau.


 

Lorsque s’annonce la nuit, mamie s’échine,

À les porter en large et en travers,

Pour abreuver les haricots-verts,

Ou la capiteuse glycine.


 

De son coté papi tamise,

Le lopin de terre qu’il vient de bêcher,

Sans chapeau comme il est de mise,

Au grand dam de son épouse fâchée.


 

Mais tous deux savent fort bien,

Que leur nombreuse famille,

Profitera des coings,

Et de la blanche camomille.


 

Dès l’aube jusque tard au soir,

Le potager derrière la maison,

Ne se lasse pas de les recevoir,

Au retour de la belle saison.


 

Théâtre à ciel ouvert,

Des joies simples et de petits drames,

Ce paisible univers,

A bercé mon enfance, plein de charme.


 

Aujourd’hui, il dort dans ma mémoire,

Nourri et logé comme un loir,

À l’abri du temps qui passe,

En ne laissant aucune trace.

 

 

 

 

 

Prendre la clef des champs

  Poème sur le genre (masculin/féminin)

 

 

 

À Lyon, le 28 juin 2012

La clef des champs ouvre bien des portes,

Celle du bureau que l’on supporte,

Ou de notre imagination,

Docile aux pérégrinations.


 

Le beau temps par la fenêtre,

Nous invite à nous estourbir,

Dans l’air embaumé, champêtre,

Qui nous berce avant de dormir.


 

Les fleurs des bois sommeillent,

Dans la pénombre du soir,

Teintée de couleurs vermeilles,

Mortes dans la nuit noire.


 

Fugace, le brouhaha taciturne

Des bêtes sauvages,

Emmaille les courtes heures nocturnes,

Au creux des bocages.


 

Tout le bestiaire enchanté s’anime,

Des grenouilles à la chouette,

Pour accompagner qui badine

Dans les fourrés, drôles de pirouettes.


 

La mousse des taillis,

Est propice aux amoureux,

Loin des aigres baillis,

Blottis le long des chemins creux.


 

Comme l’on se couche, on fait son lit,

Parfois craintif ou sans peur,

On redoute l’hallali,

De tous les petits instants de bonheur.


 

Mais la vraie clef d’une paix profonde,

Se trouve sous la voûte des cieux,

Au chariot d’étoiles vagabondes,

Sages messagères du Bon Dieu.

 

 

 

Sous le griottier

 

 

 

 

À Cormorand, le 1er septembre 2011 

1h00

Depuis quelques années

Elle dort sous le griottier,

Celle qui, le museau altier,

Se plaisait à badiner.


 

Avec le fruit de sa progéniture,

Calinou, ce bon pacha,

Chlorophylle sous les vertes ramées,

S’amusait à chien et chat.


 

Caprice, subtile braque française,

Se laissait souvent prendre au jeu

Des félins de la maison, qui à leur aise

Passaient sous son nez, l’air courageux.


 

Elle savait les esquiver,

Quand d’un brusque bond elle quittait

La terrasse, pour achever

Sa course au pied de la futaie.


 

Ici, elle trouvait quelque fraicheur

Aux longs jours ensoleillés,

Loin du bruit et des marmots rabâcheurs

Qui l’ont souvent effrayée.


 

L’herbe tendre l’invite

À s’allonger de tout son long,

Moments exquis où l’on profite

De ce fort beau vallon.


 

Ce soir, il faudra revenir à la niche

Où son maître l’entraine,

Enfermée la semaine

Dans le chenil dont tout le monde se fiche.


 

Samedi prochain, elle profitera

D’un mince filet de liberté,

À travers les étangs où papa ira

Promener son fusil indompté…

 

 

 

Une rose gelée au jardin

01/94

 


 

Ce matin une rose gelée au jardin,

Pleine d’entrain m’a causé un brin :


 

« Connais-tu mes couleurs, mes senteurs,

Pleines de douceur et de profondeur ?


 

Ne t’en vas pas ami joli,

Ne t’enfuis pas d’ici,

Je te donnerai, foi de rose, toutes ces choses,

Qu’une saison éclose, avec bonheur expose.


 

Je te vouerai ma vie, mes envies et mes folies,

Je chanterai pour toi des airs jolis,

Et toutes nos nuits ne seraient qu’émois ravis.


 

Connais-tu la valeur de mes heures à jamais enfuies ?

Jamais je ne pleure sur des leurs, mauvais amis ».


 

Ce matin une rose fanée au jardin,

Lie de vin s’en est allée au loin…

 

 

 

 

Pour citer ces poèmes

 

Jérôme Aviron , « Les arrosoirs », « Prendre la clef des champs », « Sous le griottier » & « Une rose gelée au jardin »   , Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.

 

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-les-arrosoirs-prendre-la-clef-des-champs-sous-le-griottier-une-rose-gelee-au-jardin-117752730.html/Url. 

 

Auteur(e)

 

Jérôme Aviron, est âgé de 43 ans et plus toutes mes dents, handicapé depuis la naissance. Juriste de formation, il travaille à Lyon pour une collectivité publique. Poète en herbe, il aime écrire comme l’on peint une toile…

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poème

 

Regards d’eau

 

  Sophie Brassart

 

 

Regards d'eau

©Crédit photo : Regards d'eau par Sophie Brassart

 

 

 

 

Cet étonnant jardin parsème la mémoire

de pas sauvages, de conviction

 

La porte est en promesse; il faut attendre long-

temps, pour la pousser un peu

 

L'intime clapote légèrement,

en retrait l'heure nue

 

Les gravillons t'agacent,

mais te révèrent

 

Les ongles de lichen prolongent

cette évidente statue :

 

Il n'y a  plus que mes regards

d'eau douce en allée.

 


Pour citer ce poème


Sophie Brassart, « Regards d’eau », poème illustré par S. Brassart, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. 

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-regards-d-eau-117752748.html/Url.

 

Auteur(e)


Sophie Brassart, documentaliste aux heures pleines, elle a déjà publié dans les revues Mille et un Poètes (n°3, été 2012) et  La Porte des Poètes (printemps 2012). En 2011, elle a également publié un poème dans le cadre du Printemps des Poètes, a lu certains de ses textes lors de la présentation des derniers numéros de la revue La Porte des Poètes (en mai 2012) et elle a été citée dans la Revue Artension (n°112, mars-avril 2012).

Elle tient aussi un blog intitulé Toile poétique à cette adresse : http://graindeble.blogspot.fr/. Déméter en témoin, Sophie Brassart noue un dialogue de lettres vives (poèmes et peintures), singulières ou bien mêlées. Les figures sont tissées de mêmes toiles, celles du temps numérique, pour des messages inscrits dans une vie courte; celles de la profondeur du mythe, sans quoi rien ne saurait advenir; celles du mystère féminin, qui invite à la transformation, la résistance, l'intensité. Autant de libres propos, libres propositions, réalisées avec de l'encre, de l'acrylique, et des suites de 0 et de 1. Elle a exposé ses tableaux dans l'Ateliers de Ménilmontant  en 2011 et dans "Empreintes" (exposition d'octobre 2012)

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Nouvelle

Le bruit du monde dans les cyprès

 

  Michel Loetscher 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/11/Vincent_Van_Gogh_0016.jpg

Crédit photo : Cyprès par Vincent van Gogh (1853–1890)    

 

 

« Rien ne doit t’oppresser,

Rien t’angoisser,

Ton amour accélérera tes pas.

Dieu seul suffit. »

 

Thérèse d’Avila


 


 

Dans les jardins de son palais envahi d’ombres et de souvenirs de fêtes anciennes, un vieil homme revenu de tout regardait la lumière du soir descendre sur les cyprès.

C’était, il le savait, la lumière d’un tout dernier été au soir d’une si longue vie — et le vieil homme parmi les ombres attendait encore le visage qui lui ouvrirait le monde.

Celui dont il avait consommé sans modération les ivresses, les vertiges, les honneurs et les bonheurs. Il en avait épuisé les bas-fonds, les culs-de-sac, les chemins perdus, les lambeaux d’horizons et les simulacres. Il avait conquis ses villes grouillantes d’êtres sans lendemain. Il avait fait effraction dans des multitudes de vies sans conséquence – et fait irruption dans des couches princières, sismiques... Il en avait traversé les océans, les grandes avenues, les grands événements, les grandes incandescences et les miroirs aux alouettes – et il en avait fait son miel dans ses romans d’aventures au long cours qui faisaient frissonner les femmes.

Maintenant, il écoutait dans les cyprès le bruit qu’il faisait, le monde, quand il n’y était plus…

Le Prince Saturnin de Sérail avait fait tous les voyages— et il descendait à présent la pente douce de son jardin et de son grand âge en écoutant monter la terrible plainte de son cœur décomposé d’avoir si peu servi...

Poli comme une statuette d’ivoire par le frottement de tant de courbes suaves, il avait traversé la houle de trente mille jours torrides sur terre - mais il n’avait habité la clarté confiante d’aucun visage.

Une sale maladie le dévorait de l’intérieur. Il fallait lui ouvrir le corps pour en extraire le mal. Je me suis tellement épaissi sur moi-même que même un marteau-piqueur se briserait sur mon cuir tanné, plaisantait-t-il avec le corps médical. Seule la fraîcheur et les pages éblouies d’un livre-jardin me rendront peut-être ce visage perdu en rapprochant une dernière fois le monde de mes lèvres ou de mes yeux - avant que je me sois succombé !

À son neveu paysagiste Lorenzo, son unique héritier, il confia le parc de sept hectares à l’ombre de son palais Renaissance.

Je veux, lui avait-il dit, que vous me dessiniez là le plus somptueux décor que vous puissiez imaginer : non seulement un lieu de terre grasse d’arbres et de fleurs mais aussi un plantureux livre d’images et d’arômes comme une invitation à me perdre dans le souvenir de chacun de mes voyages — et à me ressaisir dans celui de chacune de mes conquêtes. Je le veux planté là pour le miracle que j’attends à mon couchant...

Un décor est planté pour le temps d’une représentation, mon oncle, lui répondit le paysagiste. Quel miracle ou quelle invitée de marque comptez-vous y convier ?

Mais par-delà les épaules de son neveu et de son domaine, le vieil homme regardait la quiétude des prés mouillés se peupler d’une sarabande indécise d’ombres légères portées par la brume.

 

L’homme était-il seulement attendu sur terre ? rétorqua-t-il. Et à qui donc avait souri le premier d’entre eux, il y a des millions d’années ? Dans sa mandibule était-il seulement écrit un jour qu’il aurait à improviser son humanité dans d’improbables collisions sans lendemain avec ses semblables ? En rentrant dans le lard d’homoncules perdus comme lui dans un univers qui leur veut tellement de bien ? Tout ça pour un jour faire lever la pâte de ce héros de papier que l’on persiste à prendre pour moi ! Á présent, il ne me reste plus qu’à me pencher sur les limaces de mon jardin pour en tirer la bave du dernier mot de la farce... Que ce jardin dégage la même odeur d’humanité en décomposition que les livres de ma vie. En toute beauté, je vous prie ! Je veux que les délicates broderies de ses parterres soient ce miroir tendu où se reflètent les fleurs les fruits et les feuillages cousus dans la robe du soir de Worth portée par cette belle comtesse qui, en deux mazurkas, m’apprit ce soir de la Pentecôte à Marienbad les usages du monde — et le bon usage des femmes du monde... Je veux que le balancement de ses roses me rendent le ressac mélodieux de cette mûrissante beauté à Ascona dont chaque soir de mes seize ans je ranimais les espérances — et dont je recueillais les incandescences dans des pages éblouies... Je veux que ses parcelles me restituent l’immensité soyeuse de ce tapis de marguerites orange où j’ai recueilli l’offrande de cette princesse balnéaire lors du printemps austral de ses vingt ans à Springbock. Je veux que le frisson de ses feuillages me rendent la grâce ondulante de cette jeune fille au masque de pulpe de santal et de poudre de corail qui marchait comme personne dans les ruelles d’Anjouau taillées dans la lave noire. Et que l’éclat de chacune de ses corolles me rende celui du sourire de cette femme pastèque à Nioumachoua dont j’ai empli son pagne des longs pétales jaunes de l’ylang-ylang et de ces feuilles de girofliers qui dégageaient un arôme de Noël anglais. Je veux enfin que tous les parfums de ce jardin me rendent cette essence féminine tant rêvée par tant d’hommes, cette floralité transcendante qui me fit ruisseler d’une telle abondance... J’ai vécu une vie comme d’autres la rêvent, et ma cendre même sera plus chaude que tant d’existences accoutumées au trop peu... Rendez-moi la lumière et la fragrance de ce paradis où le premier d’entre nous a souri à quelqu’un, il y a des millions d’années. Ou ce souffle de pâmoison qui ondulait dans la clairière du jour le plus jeune du monde, dans la lumière la plus jeune de tous les commencements...

Vous parlez comme dans vos ouvrages pour dames, répondit le jeune homme. En ouvrant vos livres, elles s’y sentent aussitôt comme chez elles. Je vous rendrai le goût du jour le plus jeune du monde, son bouquet de notes fruitées - et jusqu’à l’ivresse du premier souffle qui faisait ployer les touffes... Je ferais votre paradis : vous n’aurez plus qu’à y entrer...

Longtemps, grinça le Prince de Sérail, je n’ai écrit que pour me voir si brillant dans ce miroir d’encre sèche et de plomb fondu... Mais ni l’éclat de mes mots d’esprit sur papier vélin ni l’arôme des fruits de la terre ne pourra jamais me rendre le goût des êtres de passage dont j’ai investi la pulpe. Oui, j’entends quelqu’un venir pour la fin de la représentation. N’aurais-je écrit que pour m’en remettre à ce visage qui me fera enjamber mon cadavre de chien abandonné que plus personne n’emmène pisser ?

Ainsi était né le jardin et son réseau d’allées, bordées de magnolias et de résédas poudreux, qui épousaient la déclivité du terrain et de son âge avancé - et la ligne serpentine des chutes de reins qu’il avait poursuivies au bout de ses nuits blanches comme la page à nourrir...

Son paradis commençait avec le potager où poussaient les légumes de tous les continents dont il avait distraitement traversé les êtres et les paysages. Il se poursuivait au fil de ses pas avec l’igname des îles Trobriant qu’il récoltait dans un panier de palmes tressées avec la septième fille de ce roi marchand d’épices — et puis les fruits de l’arbre à pain, à la peau de reptile verte et la courge de la Putza et le fenouil l’olive la tomate et la farigoule de ses étés provençaux — et la cristophine, le lotus et la cardamome servis sur les plateaux de thali, avec le petit train à liqueurs et sous une pluie de pétales d’œillets jaunes, dans ce palais de Gwalior où il fut invité, parmi trois cents maharadjahs, aux noces du prince héritier...

Et il interrogeait son paradis au fil d’une joyeuse exubérance de roses de Damas, de jasmins d’Espagne ou d’armoises de Marrakech, de narcisses, d’anémones ou de roses trémières qui suggérait immanquablement à ses visiteuses le désordre d’une immense chambre à coucher à ciel ouvert...

Ce jardin immense éclatait en une infinité de petits jardins intimes qui s’ouvraient un à un comme les pièces d’une immense demeure végétale le long d’un corridor— comme autant d’alcôves, de boudoirs ou de cabinets particuliers dont chacun était un rappel d’un instant rare et précieux, frotté de cette essence volatile qui vous prend au ventre chaque fois qu’elle prend corps... Du souvenir d’un printemps tunisien partagé au fond d’une orangeraie était né Quelque chose comme l’Orient, son plus grand succès en librairie — et le Jardin Méditerranéen au parfum vert, miellé et opulent...

C’était là qu’il aimait reprendre haleine. Dans des ballons de toutes les couleurs attachés aux cèdres et aux orangers était condensée l’haleine, riche en principes vivifiants, de jeunes filles saines butinées au cours de ses campagnes de vieux grognard...

À chaque fléchissement, il inhalait son élixir, se remémorait une de ses charges frénétiques dans des profondeurs sans fond — et sa promenade inspirée se poursuivait jusqu’aux confins de son domaine et de son grand âge qui s’apaisait vers son terme...

 

*******

 

À la tombée du soir, après un dîner frugal (velouté d’asperges, dorade rose à la coriandre), il s’arrimait, sous l’abat-jour de sa lampe Gallé, à son livre en cours. Celui qui hurlait une absence dévastée. Les ombres légères s’étaient à nouveau levées dans le jardin. La sarabande reprenait son cours sous sa fenêtre.

Elles faisaient mine de frapper au carreau, se ravisaient, virevoltant avec infiniment de grâce, soulevant leurs voiles de brume comme pour lui révéler l’ovale parfait d’un jeune visage ou l’éclat nacré et fugace d’un corps plein et harmonieux...

Il lui semblait que l’une de ces formes dansantes repassait avec insistance devant sa fenêtre comme pour le chercher. L’invitation à la dernière valse, balbutiait-il en frissonnant. Avec des gestes infiniment gracieux, elle dénouait ses longs cheveux couleur lune d’automne tout en le fixant, puis se dérobait à nouveau derrière ses voiles légers avant de se faufiler derrière les autres.

 

«  J’ai parcouru, écrivait-il dans Le Pourvoyeur de Néant, son livre-testament à l’attention exclusive de ses millions de lectrices, toute l’étendue humaine comme on parcourt de la pulpe des doigts le clavier d’un instrument de musique très ancien - dans l’attente d’une note tremblée qui dirait enfin toute la musique du monde...

J’ai vu un homme abandonné après mon passage noyer son chagrin au fond d’une cuve de bière à Omsk, j’ai vu une femme qui ne ressemblait à plus personne avoir m’avoir connue allumer une bougie blanche et monter sur un arbre à palabres pour ne plus jamais en redescendre - et j’en ai vu une autre, écrasée de lassitude, se coucher sur une voie ferrée à Tombouctou pour ne plus se relever de notre étreinte...

Dans une ville de pierre et de verre et de pas perdus au bord du crépuscule, j’ai vu cette jeune femme si blonde et si seule avec son enfant-roi blotti dans ses bras implorer du regard dans la foule des passants un homme pour épauler sa grande fatigue de jeune vivante — et j’ai passé mon chemin pour me perdre dans une houle de croupes et de gorges à portée de mon verbe...

De l’Atlantique à l’Oural, j’ai dansé l’éternelle valse de la séduction, celle qui s’achève dans les sales draps poisseux d’une parole cuite et recuite maintes fois, resservie chambrée entre le champagne et le lever du soleil — entre les dernières clameurs de la fête et l’effeuillage de la rose. J’ai couru après mon ombre aventureuse sur tous les plateaux - ceux des Amériques ou de la télévision — et je ne me suis toujours pas trouvé dans d’autres peaux compatissantes...

 J’ai ouvert tant de corps nacrés ou cuivrés comme on ouvre de beaux fruits appétissants — j’en ai fait saigner la pulpe adorante, j’ai tiré de leurs blessures de l’or tintant et trébuchant sur le blanc de la page — sans rencontrer le noyau d’une présence nourricière...

Qui suis-je réellement ? Un aventurier incertain qui aura couru après son ombre glorieuse ou une ombre qui aura porté un personnage en réserve d’humanité ?

En moi, des paysages de langueurs traversées imploraient ta venue...

Mon dernier livre se referme sur cette clarté entrevue

—celle d’un visage perdu

Il brille comme une lame

dans ma nuit qui tombe... 

C’est l’heure de descendre page après page au jardin... »

 

À présent, la ronde d’ombres dansantes s’agrandissait aux confins de la prairie et du cimetière - et elles s’impatientaient de le voir prendre sa place. Son heure était venue d’entrer dans la ronde des robes fanées – des visages dont le maquillage avait tourné...

C’était sa fête. Dans son jardin. Au seuil du dernier chapitre.

Tapi dans son palais parmi les ombres, un vieil homme muré sur lui-même écoutait en frissonnant l’écoulement de la vie dans le battement de son sang - une vie qui s’était transmise sans interruption tout au long d’une chaîne sans fin... Et voilà qu’il allait manquer à la chaîne... Sans avoir eu, en trente mille jours, le temps de s’habituer au vertige d’avoir été lui-même. Ni à cette autre évidence non moins vertigineuse : ça se poursuivrait joyeusement sans lui... À chaque page tournée du livre sans nom, d’autres jeunes vivants voyageraient après lui dans les continents et le ventre des femmes - et se perdraient dans la clameur des chairs exultantes en enjambant son cadavre décomposé ...

La forme voilée s’était avancée sous sa fenêtre. Elle étincelait parmi les cyprès comme une flamme droite et toute blanche, elle l’avait élu...

Il crut percevoir comme un gémissement ténu, un soupir à peine exhalé, l’invitation chuchotée à une dernière valse — ou le grincement léger d’une porte sur ses gonds...

Alors, il banda ses dernières forces pour se traîner au-dehors, se heurta à une colonne de marbre tigré du perron —et tituba après l’apparition. Il la suivit jusqu’aux berges argileuses de la rivière, avec ce cri plaintif coincé au fond de la gorge — c’était quelque chose de puissant, de terrible, plein de larmes et de feu et cela secouait sa vieille carcasse effritée de partout et la faisait avancer encore à la poursuite de son ultime paroxysme...

Devant lui se tenait, si droite et si blanche, la plus ravissante des formes humaines. Sa perfection émouvante se détachait sur les branches de cyprès secouées par un vent soudain — et il sentit aussi cette musique puissante se lever en lui comme une tempête. Il fut empoigné par une détresse immense comme celle qui saisit le commun des mortels devant la beauté — et il lui ouvrit ses bras décharnés.

La fraîcheur du soir dans les arbres et le toucher d’une main glacée le ranimèrent à l’instant où il vit dans le miroir des eaux l’ombre blanche écarter lentement son dernier voile pour lui révéler son visage.

 

 

Pour citer ce texte

 

Michel Loetscher, « Le bruit du monde dans les cyprès », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.  

Url. http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-le-bruit-du-monde-dans-les-cypres-117752767.html/Url.

 

Auteur(e)


Michel Loetscher, né il y a un certain temps déjà à Soultz (Haut-Rhin) sans raison particulière et sans trop savoir pourquoi, a travaillé à une thèse de sciences sociales et à des livres d’entreprise, écrit une multitude d’articles dans divers périodiques (dont Les Affiches-Moniteur, L’Ami hebdo, Elan, Les Saisons d’Alsace, Le Magazine des Livres, etc.) et publié quelques livres sans nécessité particulière (?) – une manière comme une autre de cultiver (?) un incertain « profil » de passeur de savoirs et son jardin…

Bibliographie sélective : La passante du temps qui passe (Éditinter, 1999) ; Le voyage dans le bleu (La Bartavelle, 2000) ; La dame de la cathédrale (Le Manuscrit, 2004); Les Spindler, un siècle d’histoire de l’art (La Nuée Bleue, 2005); Hansi, une vie pour l’Alsace (La Nuée Bleue, 2006) ; Une Alsace 1900 photographiée par Charles Spindler (avec Christian Kempf, Place Stanislas, 2007) ; Eva Orlova (les petites vagues 2007) ; Louise Weiss, une Alsacienne au cœur de l’Europe (Place Stanislas, 2009) ; Les plus beaux Noëls d’Alsace (ouvrage collectif, Place Stanislas, 2009) ; La rose bleue de Chimène (les petites vagues, 2011)

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Nouvelles

Jardin d’enfance
&

La Portugaise

      

  Véronique Ejnès  

 

jardin 2-72.2

Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

    

Jardin d'enfance

 

 

 

 

C’était un magnolia resplendissant au printemps, qui invitait à entrer dans la cour au fond de laquelle une belle maison à colombages ouvrait ses portes et ses fenêtres sur une pelouse bordée de rosiers, où s’attardaient les soirs d’été, jusque tard dans la nuit, autour d’un verre, parents et amis.

 

Des bruissements de conversations, ponctués d’éclats de rire, me parvenaient comme chuchotés, jusque dans ma chambre du premier étage, aux fenêtres ouvertes, aux volets mi-clos, sauf celle donnant sur le jardin.

Un noyer y arrimait mon regard. Je tentais de deviner, dans les entrelacs du feuillage, ce qui se tramait en bas, entre les adultes.

Des complicités, des regards, des frénésies peut-être…

 

L’été, le noyer couvrait d’ombre toute la partie sauvage du jardin, précédée par le quadrillage des plates – bandes de haricots, laitues, tomates, rhubarbe, petits – pois, fraises,…que mon père cultivait avec une attention, dont j’ai compris plus tard qu’elle était l’expression d’une forme d’amour tout à fait particulière, qui venait nourrir son amour éperdu pour ma mère, s’ancrait dans la terre, la manière de la retourner, de la laisser en jachère, de la reprendre, …ou le contraire.

 

Et j’étais émue. Je ne savais pas très bien pourquoi.

Assise au fond du jardin, sur le petit muret, adossée au soleil de l’après-midi qui me chauffait doucement les reins et la nuque, j’avais 15 ans et je regardais mon père, absorbé, tout à son affaire, (bêchant et binant, arrachant les mauvaises herbes,…)

J’écrivais mon journal, et je pensais que l’aventure, c’était çà ! d’écrire.

D’écrire comme on plante, comme on voit les saisons passer, les légumes pousser, les fruits mûrir.

 

Ma tante nous rejoignait le dimanche à déjeuner. Elle était adepte de La Vie Claire, achetait du sucre brun, « azucar de izquierda » au magasin équitable d’Artisans du Monde, alphabétisait des familles entières de Maghrébins qui l’invitaient à des méchouis, pour avoir accepté de trimbaler le mouton dans sa Diane blanche, qui serait sacrifié dans la baignoire d’un F4 de la Cité du Neuhof.

 

Elle prônait un jardin écologique, sans engrais ni pesticides. Tant pis pour les laitues en dentelle et les fraises forées de tunnels, par les limaces.

Mon père ne se laisserait pas entamer.

 

La conversation s’enflammait, le ton montait, entre les œufs mimosa et le gigot-haricots-verts-frais-du-jardin. Ma mère nous resservait des flageolets, histoire de temporiser. Ma tante ne voulait pas lâcher prise. Il y allait de l’avenir de la planète, du tiers-monde et du quart-monde, de l’équilibre Nord-Sud,…

Elle était abonnée au Nouvel Obs.

 

J’étais le témoin de ces échanges, comme on regarde un spectacle de catch à la télé, et je pensais aux limaces, mortes dans leur bave, sans avoir pu jouir des fraises, mûres, rouges, parfaites, (et peut-être empoisonnées !), ignorantes des débats sur les enjeux internationaux, que suscitaient leur morne vie d’invertébrés.

 

Au moment, où ma tante, dans un ultime recours, choisit de dégoupiller l’argument hautement inflammable du conflit israëlo-palestinien, mon père éclata d’un « Mais laissez-moi être le maître de mes fraises ! »

 

Au détour de ces échauffourées dominicales, où se jouait rituellement la place de chacun sur l’échiquier familial, dans un équilibre périlleux entre la défense des grandes causes et celle des plates-bandes, ma tante s’était donné pour mission de monter au créneau, mon père, celle d’en découdre avec ma tante, ma grand – mère, quand à elle, était pour la paix au foyer, et ma mère, - ma mère ! prenait le parti de se laisser aimer.

 

« Le maître de ses fraises » !?

 

  • Il y eut un silence.

 

Paroles vaines, pensées futiles, vents contraires refluèrent à toute vitesse, tels des lapins dans leurs terriers, au son du clairon. Des ondes se déployèrent de manière concentrique, ridant la surface de l’air, soudain devenu palpable. Le temps se concentra un instant dans le regard acide du chat, roulé en boule sur le buffet Chippendaele.

Une chaise couina.

D’un coup, l’excitation s’évanouit comme des épinards en hiver.

 

Un nouvel ordre s’instaurait.

 

« Un homme et ses femmes. »

 

Ce jour là, mon père avait gagné des quartiers de noblesse inespérés.

 

 

(texte écrit 1ermars 2007)

 

 

 

 

La Portugaise

 

 

 

 

J’avais dix ans, et j’avais tout qui était resté là-bas, au Portugal.

On est parti sans rien, sans photos, sans rien.

Sauf, un morceau de faïence bleu et blanc, que j’ai ramassé sur le chemin, avant le grand portail, un morceau d’azulejo.

Je voulais emporter quelque chose de la maison, je ne savais pas quoi. Je l’ai mis dans la poche de ma veste.

Dessus, il y a le dessin d’un oiseau bleu sur une branche d’arbre, prêt à s’envoler. On voit juste un bout de branche brisé, là où le carreau s’est cassé.

L’arbre, il est resté quelque part, là-bas, sur le morceau qui manque.

Il y a quelques années, j’ai voulu me débarrasser de vieux habits, pour les donner à Emmaüs. Quelque chose est tombé d’une poche. C’était mon bout de ciel et de terre cuite.

Il me quitte plus.

 

Margarida, c’est mon nom.

Une fleur déracinée.

Je me suis replantée ailleurs. Ici, c’est chez moi, mon petit paradis terrestre et toutes les fleurs que vous voyez là, elles font partie de la famille.

Les dahlias, les pivoines, les géraniums,…c’est comme mes sœurs, mes cousines, mes nièces. Elles aiment l’eau. C’est des Alsaciennes !

Margarida, c’était un nom prédestiné, hein ?

Un nom prédestiné pour l’amour.

 

Je t’aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout. On les effeuille, et comme ça, on lit dans la pensée de celui qu’on aime. Moi, je recommence toujours jusqu’à ce que je tombe sur « à la folie ».

Chez nous au Portugal, on s’arrête pas là, après on presse le cœur de la marguerite dans le creux de la main, ça fait plein de petits pistils jaunes, on les fait sauter en l’air en retournant la main, très vite, comme çà, et ceux qui retombent sur le dos de la main, ça vous fait le nombre d’enfants avec votre chéri.

C’est mieux, quand il y en a plein.

Moi, je suis d’une famille de dix. Les enfants, les plantes, les fleurs, j’aime çà.

Surtout les roses.

C’est ça qui m’a fait rester ici.

 

Moi, c’est toujours à la folie, ou pas du tout. Avec mon tendre. Il est d’ici, lui. Moi, j’ai quitté ma terre, on a été chassé avec toute ma famille. Pour des histoires politiques. Mes parents avaient une grande ferme, des champs, des vaches, des chevaux, tout ce qu’il faut. Et on a du partir, et ça c’était la galère. On était « réfugiés », on est venu en hiver en Alsace, on a du changer plusieurs fois de maison parce - qu’on n’avait pas de papiers et que la police nous courait après.

 

Moi, c’était mon pays, lui, c’était ses parents. On était « coupés ». Ils les a pas connus.

Il a pas de souvenirs.

De la DDASS.

 

Moi, au moins, j’en ai… du printemps surtout !

Dans l’Alentejo, c’est la plus belle saison, avec tous les vergers en fleurs derrière la maison, les oliviers, sur la colline, ça fait comme une mer blanche, sur un peu de vert. Sinon c’est trop chaud et sec en été, et trop froid en hiver.

Avec mon tendre, on s’est adopté tous les deux. Et puis on s’est mariés.

 

J’y suis retournée une fois, avec lui.

La ferme, je l’ai pas reconnue. A l’entrée, il y avait un panneau, « Quinta de Rosa » avec trois étoiles, et en gros, « Welcome, Benvenuto, Willkomen, Bienvenue ».

Ils avaient démoli l’étable, l’écurie et les autres dépendances, pour les transformer en « chambre d’hôtes de charme », avec piscine.

C’est là, que j’ai eu l’idée… pour mon jardin !

 

Les azulejos, sur la maison, ils avaient disparu. Des personnes sont sorties sur le perron, ils parlaient une langue que je comprenais pas. Ça devait être des Hollandais ou quelque chose comme çà. On s’est excusé, moitié en français, moitié en portugais. On a dit qu’on connaissait les gens qui habitaient là, autrefois, qu’on passait dans le coin, c’était sur notre route. On voulait juste faire une petite visite, voir si, par hasard, les enfants étaient encore par là.

C’était nous, les étrangers.

 

J’ai pris mon mari par la main. On est allé derrière la maison. Je voulais lui montrer la colline, les vergers, les oliviers. Je me suis assise dans l’herbe, le dos contre le mur, et là, j’ai pleuré. Lui, il s’est assis à côté de moi, il m’a caressé les cheveux, longtemps, tout doucement, et on a rien dit.

Pour la première fois, je lui ai parlé de mon frère aîné, comment on se roulait dans l’herbe en poussant des cris, du haut de la colline. Il nous apprenait à faire de la musique avec des herbes. Il les mettait entre ses dents et sa langue, la bouche en O, avec les mains devant la bouche, comme pour jouer de l’harmonica. Ça faisait des sons bizarres. Il était assis dans la brouette et nous, ses frères et sœurs, autour.

Un roi sur son trône.

Beaucomme Peter Pan.

 

Un jour, il a disparu. On a plus jamais eu de ses nouvelles. On a pas su ce qu’il avait pu trafiquer, dans quel pétrin il s’était fourré. C’était un sang chaud. Un pur.

Un jour, mes parents ont reçu une lettre de Lisbonne, avec un liseré noir tout autour.

C’est après, qu’on a du partir.

Il s’appelait Joao.

C’était lui, le meilleur pour la musique. Il charmait les filles, avec çà. Elles tombaient toutes comme des mouches.

 

Avant de partir de ce qui était plus chez moi, depuis longtemps, j’ai voulu voir si la remise à outils, au fond du jardin, elle était encore là. Ils y avaient pas touché. En mauvais état, le toit défoncé. J’ai ouvert la porte.

Ça grinçait. On voyait pas grand-chose. Des toiles d’araignées. La pelle, la pioche, la bêche, le râteau, la binette, la faux, tous les outils de jardin de mon père, étaient là, tous rouillés. Et à côté de l’arrosoir, au fond, là, j’ai eu un choc. Il y avait la brouette. Je me suis approchée. Je l’ai touchée, ça m’a fait comme une décharge électrique. Je me suis retournée. Mon mari était resté debout, sans bouger, devant la porte ouverte, avec le soleil dans son dos. On aurait dit un géant, avec son ombre qui entrait dans la remise.

Je l’ai regardé droit dans les yeux que je voyais pas, à cause de la lumière derrière.

Il a dit « Gottverdam ! » Ça sentait la terre et la poussière. J’ai pas eu besoin de lui dire « Viens ! »

Quand je me suis relevée, on voyait mieux, dedans. C’est là que j’ai vu la pile. Tous les carreaux de faïence de la maison, ils étaient là.

Et mon arbre, celui de la branche brisée.

 

J’ai dit à mon mari. Les azulejos, je les laisse pas là. Il m’a dit, t’es folle, t’es trop sentimentale. Et c’est trop lourd, de toutes façons. Je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai posé ma main, là où c’était encore dur.

Il a plus rien dit. Mon tendre.

La nuit, il est revenu avec un grand sac et une lampe de poche.

 

On n’y est plus jamais retourné.

Les azulejos, je les ai gardés longtemps, mais je savais ce que je voulais en faire. C’est moi qui les ai cassés, en petits morceaux, avec un marteau, des petits morceaux d’une autre vie.

Une mosaïque pour la piscine.

Comme les patchworks que ma mère cousait avec des chutes de tissu de toutes les couleurs, pour en faire des dessus de lit.

 

Un bout d’Alentejo, dans mon jardin, bien au milieu, c’est bien çà ! ça réconcilie.

Mon jardin, il est au centre du monde.

Je ferai une niche spéciale, pour mon frère, Joao.

Avec les mosaïques bleues. Avec les morceaux de l’oiseau sur la branche et de l’arbre. Je vais les coller ensemble. Y aura que moi, pour savoir. Tous les jours, que je pourrai, je lui mettrai une rose.

Juste une.

 

Une rose noire. Une « Reine de Saba ». C’est moi, qui l’ai baptisée comme çà.

À cause de sa couleur, et à cause de Salomon.

La beauté et la justice, ça va pas toujours ensemble.

Le noir et le bleu, je vais les marier.

C’est beaucoup de travail. C’est beaucoup d’amour. C’est du temps.

 

Le rêve de ma vie, c’était une roseraie, avec une piscine.

Ma couleur préférée pour les roses, c’est rouge sang.

J’ai un fils dans les fleurs, et un autre dans les légumes.

Mes racines, je les invente tous les jours, ici dans mon jardin, avec mes fleurs, mes rosiers, mon homme.

Si je devais naître une deuxième fois, je m’appellerais Rosa.

Les rosiers, j’en ai deux cent quatre vingt deux, et je me donne encore trois ans pour en avoir cinq cent.


 

(texte écrit le 30 mars 2007)

 

 

 

Pour citer ces textes

Véronique Ejnès, « Jardin d’enfance »  & «  La Portugaise  », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-jardin-d-enfance-la-portugaise-117752780.html/Url.

 

Auteur(e)

Véronique Ejnès est directrice artistique de « La ville est un théâtre », structure nomade de conception et de production d’actions artistiques, d’édition,…qui ont pour cadre et source d’inspiration, la ville, - réelle ou imaginaire, la ville vécue, la ville invisible… Elle conçoit la ville comme un palimpseste de récits et de fictions, qu’il s’agit de « révéler » comme une écriture cryptée à l’encre sympathique, à l’aide de « passeurs », qui les transfigurent et nous les transmettent, à neuf, avec leurs propres outils : écrivains, poètes et aussi : comédiens, musiciens, plasticiens, lecteurs, habitants ou simples promeneurs… Publications : « Envie d’avoir de tes nouvelles », recueil de cartes postales littéraires, — Goncourt de la Nouvelle —Strasbourg, 2004; « Les Théâtres par Objets interposés », Cahiers Partages N°3, ODIA Normandie, 2006 ; « Jardins Secrets, la cabane à outils » – Ecrire à partir du témoignage, Nouvelles écritures de la scène, Agence Culturelle d’Alsace, Sélestat, 2008

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