1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes

 

The Field 

 

 

and

 

3 mushrooms and a violet


Marie Gossart

 

 

 

jardin 2-72.2©Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

 

The Field 



 

The grounds are clear

I dug

I dug

---------

Rambled

Crawled

Washed

Washed myself

To the bone

 

Stones

Pebbles

Roots

Sticks

Worms

Wrecks

And teeth

------

I learnt

To cherish

All I encountered

On that lonely cruise

To make me vanish

 

 

I was fool

I loved it

----------

When people say

You are

You know

YOU is

 

 

I dived

In the underneath caves

The underneath caves

This space where you have no breath

No breath

And it slowly came

Slowly

-----------

This light,

This fire

That granted

I survived

THE field

 

So many times

I dreamt

I could lean over

These mountains

Caress my skin

With all this green

 

Sleep over the trees

My body stretching

Over the Earth

As on a soft pillow

Not even born

But just giving birth

 

How many times

Did I taste this water

 

Did I print my foot

On the earth

 

Did I draw my soul

On the sand

Happy to have the waves

Swallowing me

Dissolving me

Quasi instantly

 

I've always been afraid

Of words

Of stories

---------

My territory lies

Where words finish

Where they vanish

That slight interstice

Where silence

 

<Above All>

 

Where silence

 

<Magnificent>

 

Where silent talks

When it speaks

Sometimes squeaks

Or even panics

 

Yet

 

I love the sounds of nature

The scream of howls

The way they stare

---------

I love the sounds of cows

Of deers

Of birds

Of sheep

And bears

 

<The Field>

 

The field is wide

-------------

I see your light

Sun and shadows

Written on the walls

 

It speaks

It shouts

It sings

 

Soul

Abstraction

Is the only

True,

Vivid

Horizon

 

 

A deer crossed the field

-----------

Maybe cause

 

You were

 

Singing, praying

 

Maybe cause

 

You were

 

Dying, sinking

 

 

This deer

My dear

This deer

Shows

This deer

Knows

 

My dear

 

A light run

Eventually,

A light run

And you reach

The sun

 

--------------

 

Tell me

Where have you been?

 

All these years

You were searching

Searching

As I was leaving

Quitting

My old skin

 

BUT

But what,

What were you doing?

 

Building that field

That ideal

That projection of the unreal

Yet

THE only proof

We are living

 

 

 

HOW

How could I dare

Sharing a square

Of that crazy

Beautiful land

This space of wonder

 

 

 

This space where life opens

Where death begins

Where love embrace

Time

And

Space

 

 

<This>

 

This open church

Church

For our souls

Souls

To lay down

Down

----------

Make love

Love

With both the sky

Sky

And ground

Ground.

 

 

 

 

THE FIELD.

 

 

 

 

8.11.11(to the artist R.Lipsius and his L.O.F)


 

 

 

 

3 mushrooms and a violet

 






It looks like we can wait

(Wait)

This morning

I found

3 mushrooms and a violet





The skies were crisp

The grass was green

All well rounded



Is it by chance that I have been ?





You know,

I started talking

Only because I sensed

That you were listening



3 mushrooms and a violet



In THE field

And as Fall begins

I feel Spring

Already shooting





  31.10.11

 

 

Pour citer ces poèmes


Marie Gossart, « The Field » & « 3 mushrooms and a violet », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-the-field-3-mushrooms-and-a-violet-117752691.html/Url.

 

Auteur(e)

 

Marie Gossart, née en France en avril 1969, tombe en poésie quand elle a 5 ans, moment où elle découvre aussi la musique, les arts plastiques et la danse. Plus tard, elle étudie à Sciences-Po Paris et devient publicitaire, Chargée des stratégies de communication pour de grands annonceurs. Après un long moment, et la naissance de deux enfants. Part vivre deux ans à Tokyo, y retombe en écriture. En français, et en anglais, son “autre” langue. De retour à Paris en 2008, Marie Gossart s'intéresse particulièrement à l'écriture plastique et sonore de la poésie, y compose depuis des poèmes et des paroles de chansons. Premières publications au printemps et à l'automne 2012 dans la revue poétique Le Pan poétique des muses. Depuis 2012, travaille l’écriture de fictions pour le cinéma et la télévision (court et long métrage).

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Entretien électronique
Invitée

 

Mini entretien avec


 

l'artiste-peintre Sylvie Lander

 

 

Sylvie Lander & LPpdm

 

   jardin par Sylvie Lander

©Crédit photo : Jardin par Sylvie Lander

 

 

LPpdm — Quelle part tient le poétique dans votre œuvre ?

 

SL— Ma poétique se situe en ce certain fléchissement du regard, dans ce plissement de la vision qui me fait capter les signaux faibles et diaprés de l’univers pris en son mystère, afin de les transcrire dans mon langage propre.

 

LPpdm—Les femmes sont-elles une source d'inspiration ?

 

SL—Mon objet n’est pas l’humain. Si convocation du féminin il y a, ce serait dans le sens du matriciel, du ferment fertile et fécond de toute origine.

 

LPpdmQuels sont vos thèmes de prédilection ?

 

SL—Mon regard est tourné vers les cieux sous toutes leurs formes… Dans un monde qui rétrécit comme celui d’Alice, l’échappatoire se trouve au zénith, bien au-delà des espaces terrestres et historiques. Constatant le dépeuplement des ciels, je m’emploie à pallier cette vacuité par un (re)peuplement kaléidoscopique et singulier.

 

LPpdmVos projets, vos travaux en cours ?

 

SL—Création d’une suite de vitraux pour l’église Saint Denis de Gerstheim, en reconstruction après un terrible incendie en 2011.... Préparation d’expositions en 2013, 2014 et 2015…   À suivre !

 

 

 

Quelques liens utiles


 Voir son exposition consacrée aux jardins : url.  http://www.sylvie-lander.fr/expos/tempsjardins/tempsjardin.html  

Visiter le site de l'artiste :   url. http://www.sylvie-lander.fr 


Pour citer ce texte 

Sylvie Lander & LPpdm, « Mini entretien avec l'artiste-peintre Sylvie Lander », texte illustré par S. Lander, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. 
Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-mini-entretien-avec-l-artiste-peintre-sylvie-lander-117752701.html/Url.http://0z.fr/XQsuM

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Poèmes érotiques

 

 

Sur les sentiers d'Éros :

 

 

poèmes extraits

   

Marc Bernelas

Textes reproduits avec l'aimable autorisation de l'auteur

 

   http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/73/L'amour_Blesse.jpg?uselang=fr

Crédit photo : L'amour Blessé par Jules Lefebvre (1836–1911)

 

 


 

Quand nos petites fées

Lèvent le voile

Elles ajoutent du mystère

Au mystère

 

De l’habit qu’elles jettent

À la nudité qu’elles offrent

On s’égare sur les chemins

Du désir

Ne sachant

Que dire que faire

Tant nous sommes

Fascinés

Par l’approche

D’une geste hors le temps

D’éternité soupçonnée

 

 

 

 

 

Tant de marches

Tant de sueur

— La sueur du plaisir —

Pour atteindre

Le septième ciel

Mais

Le retour sur terre

— Nous le savons —

Ne se peut faire

Sans grande tristesse

 

Ainsi découvrons-nous

La douleur du bonheur

 

 

 

 

 

 

Que tintent les notes

De son corps de muse

Sous mes doigts joueurs

D’une jam* sucrée

 

Que passe par ses lèvres

Une mélopée venant

Du ventre —plaine—

Où je pose la joue

 

Que s’ouvrent enfin

Les pétales que parfument

Les eaux du désir

Pour ma chair impatiente

 

*confiture

 

 

 

 

 

Horizon dentelles

Pour mes mains

-grands papillons chauds-

Qui se posent

Sur le velouté

De ses cuisses

Et mes doigts

Qui picorent

Le grain de sa chair

 

Horizon dentelles

Jusqu’aux abords

De la source

Où piaffent mes désirs

 

 

 

 

 

 

Si grand

Ce verger d’Elle

Que je n’en puis

Goûter tous les fruits

Et si m’enivre

À n’en plus finir

Odeurs et saveurs

Je fais vœu

De ne jamais

Succomber

À la tentation

De la sobriété

 

Elle en verger :

Mon au-delà d’ici-bas

 

 

 

 

 

Et je pense

À son corps à sa peau

Ses lèvres ses seins ses fesses…

 

Tant de douceur

Au mystère mêlée

Que je ne puis

En explorer tout le possible

 

J’y pense et j’en rêve

J’en rêve…

Sans trêve…

Tant et tant

Qu’Elle me semble parfois

Habiter un songe

 

 


Pour citer ces poèmes


Marc Bernelas,  « Sur les sentiers d'Éros : poèmes extraits  », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.
Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-sur-les-sentiers-d-eros-poemes-extraits-117752711.html/Url. 

 

Auteur(e)

 

 

Marc Bernelas

   

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Présentation & traduction



Le mot et l’instant sur

 

 

« Les Jardins de Kew »

 

 

de Virginia Woolf

 

 

François-Ronan Dubois

Université Stendhal — Grenoble 3 ( RARE — LIRE)

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

 

 

 

      À l’âge des immeubles et des villes, n’est-il pas curieux que le jardin soit encore, pour nous, cet espace particulier qui, dans une propriété, accueille les réflexions intimes ? C’est que, comme le soulignait Françoise Urban-Menninger, d’Épicure à George Sand, le jardin est d’abord et essentiellement le jardin privé. Pourtant, n’est-ce pas déjà un jardin pour le groupe que celui dans lequel le philosophe grec réunit ses amis ? Public aussi, chez Goethe, le jardin qu’Edouard et Charlotte exposent à leurs visiteurs dans Les Affinités Électives ; public encore le jardin où la Princesse de Clèves surprend le duc de Nemours à rêver. Il existe ainsi une tension entre le jardin fermé, où l’on se réfugie, et singulièrement les femmes, loin du regard oppressant, normateur et trop vivement concupiscent des hommes, et le jardin ouvert aux passants et aux amis, où les conversations font et refont les connaissances communes.

 

   Ce sont ces jardins publics, singulièrement les jardins botaniques royaux de Kew, qui accueillent l’étrange récit de Virginia Woolf. Sans doute cette nouvelle, écrite d’abord en 1919 et jointe au recueil Monday or Thusday de 1921, pourrait illustrer à merveille la poétique de l’écrivaine telle qu’elle la décrit dans ses essais critiques et théoriques. Dans « Les Jardins de Kew », le récit n’est pas suivi ; plutôt, les mots capturent une collection d’instants et isolent, dans la myriade des impressions diverses qui les composent, pour reprendre une image de Woolf, quelques notes particulières dont la récurrence organise le texte : ce sont les couleurs et les fragments de conversations.

Perdu dans le monde complexe et parfois difficilement compréhensible d’un massif de fleurs, le lecteur voit passer les couples de promeneurs et saisit quelques secondes d’une existence que cet isolement rend étrange.


      On se souvient que dans son célèbre essai intitulé Modern Fiction (Fiction moderne), Woolf imaginait d’observer depuis la rue, un soir, par les fenêtres éclairées, la vie des habitants d’une maison bourgeoise, de capturer ces instants particuliers où la grand-mère tricote et la jeune fille se prépare pour une soirée. Chez Woolf, les instants, dont le fourmillement est rendu nécessaire par « la danse populeuse de la vie moderne », pour reprendre le titre de l’un de ses autres essais, les instants sont toujours à la fois tristes et comiques, étranges et presque maladroits quand ils sont ainsi capturés hors de tout. Le défi de la littérature est alors de parvenir à exprimer la complexité de ces secondes où se cristallisent les impressions et les existences.


    Ici, se joue la supériorité de la plume woolfienne : les conversations sont dépourvues de sens et peut-être la syntaxe elle-même échoue-t-elle parfois à rendre compte du réel. C’est à la littérature, en organisant différemment les sensations qui naissent du monde, en choisissant d’autres mots, et parfois simplement une autre ponctuation, de donner du sens à l’instant, qui est la seule appréhension possible des choses. Ainsi Les Jardins de Kew s’organisent-ils comme une épiphanie, transformant lentement le spectacle quotidien d’un massif de fleurs en une révélation de la vie humaine, habitée de désirs oubliés, contenus et en train de naître — de cette vie du jardin qui résiste dans les rouages de la ville.


 

  


Les Jardins de Kew

 

jardin par Sylvie Lander

©Crédit photo : Jardin par Sylvie Lander

 

 

« Les Jardins de Kew », texte traduit de l'anglais par François-Ronan Dubois

Texte original : Virginia Woolf, Kew Gardens, Monday or Thusday, 1921.

 

   

 

 


Là, de l’ovale du massif de fleurs, jaillissaient une centaine de brins peut-être, dont les feuilles, en s’ouvrant à mi-chemin, prenaient la forme d’un cœur ou d’une langue et qui développaient en leur sommet des pétales rouges, ou bleus, ou jaunes, tâchés encore de la couleur du sol dont ils s’étaient élevés ; et du fond rouge, bleu, jaune, de la corolle émergeait une tige droite, rendue rugueuse par une poussière d’or et dont l’extrémité était légèrement recourbée. Les pétales étaient assez larges pour que la brise d’été les remuât, et quand ils bougeaient, les lueurs rouges, bleues et jaunes se couvraient les unes les autres, teintant un peu de terre brune d’une tâche de la couleur la plus mêlée. La lumière tombait sur un gravier lisse et gris, sur la coquille aux veines brunes et circulaires d’un escargot, tombait dans une goutte de pluie dont elle repoussait les frêles murs d’eau avec une telle intensité rouge, bleue et jaune qu’on les croyait sur le point d’exploser et de disparaître. Au lieu de cela, la goutte retrouvait à nouveau son gris argenté et la lumière glissait alors sur la chair d’une feuille pour révéler le réseau de fibres qui s’étendait sous la surface ; et elle bougeait encore pour répandre son illumination dans les grandes étendues vertes sous le dôme des feuilles en forme de cœur et en forme de langue. Puis la brise en haut soufflait plus brusquement et la couleur était jetée dans les airs, dans les yeux des hommes et des femmes qui marchaient dans les Jardins de Kew, en juillet.


Les silhouettes de ces hommes et femmes passaient lentement devant le massif, avec une démarche un peu irrégulière qui n’était pas sans évoquer les papillons blancs et bleus dont le vol de bourgeon en bourgeon zébrait le parterre. L’homme marchait une dizaine de centimètres en avant de la femme, d’un air désinvolte, alors qu’elle adoptait un port plus altier, ne tournant la tête que de temps à autre, pour s’assurer que les enfants n’étaient pas trop en arrière. L’homme gardait cette avance sur la femme à dessein, quoique sans en avoir conscience peut-être, car il souhaitait continuer à se perdre dans ses pensées.

« Il y a quinze j’étais venu ici avec Lily, songeait-il. Nous nous étions assis quelque part par là, près du lac, il faisait chaud et je l’ai suppliée de m’épouser tout l’après-midi. Comme la libellule s’obstinait à tournoyer autour de nous, comme je la revois clairement, la libellule, et sa chaussure avec la boucle d’argent carrée à l’orteil. Tout le temps que je parlais, je voyais sa chaussure et quand la boucle bougeait impatiemment, je savais sans relever les yeux ce qu’elle s’apprêtait à dire : tout son être semblait se trouver dans cette chaussure. Et mon amour, mon désir, était dans la libellule ; pour une raison obscure, je pensais que si elle se posait là, sur cette feuille, sur la large feuille avec une fleur rouge au milieu, si la libellule se posait sur la feuille, elle dirait « oui » aussitôt. Mais la libellule volait encore et toujours autour de nous : elle ne se posait jamais nulle part — bien sûr que non, heureusement que non, ou je ne serais pas en train de marcher ici avec Eléanore et les enfants — Dis moi, Eléanore. T’arrive-t-il de penser au passé ?

Pourquoi cette question, Simon ?

Parce que j’étais en train de penser au passé. J’étais en train de penser à Lily, la femme que j’aurais pu épouser. Eh bien, pourquoi ce silence ? Cela te déplaît-il que je pense au passé ?

Pourquoi cela me déplairait-il, Simon ? Est-ce qu’on ne pense pas toujours au passé, dans un jardin où les hommes et les femmes s’étendent sous les arbres ? Ne sont-ils pas le passé, tout ce qui reste de lui, ces hommes et ces hommes, ces fantômes étendus sous les arbres, le bonheur, la réalité ?

Pour moi, une boucle d’argent, carrée, sur une chaussure, et une libellule.

Pour moi, un baiser. Imagine six petites filles assises devant leur chevalet, il y a dix ans, en bas, près du lac, en train de peindre les nénuphars, les premiers nénuphars rouges que je verrais de ma vie. Et soudain, un baiser, là sur ma nuque. Et ma main a tremblé tout l’après-midi, et je ne pouvais plus peindre. J’ai sorti ma montre et décidé de l’heure à laquelle j’allais m’autoriser à penser au baiser pendant cinq minutes seulement — c’était si précieux — le baiser d’une vieille femme aux cheveux gris avec une verrue sur le nez, la mère de tous les baisers de toute ma vie. Viens, Caroline, viens, Hubert. »


Ils continuèrent à marcher à côté du passé du massif, les quatre les uns à côté des autres ; bientôt leurs silhouettes diminuèrent parmi les arbres et elles paraissaient à demie transparentes alors que le soleil et l’ombre ondoyaient sur leurs dos en de larges formes tremblantes et irrégulières.


Dans le massif oval, l’escargot, dont la coquille avait été teintée de rouge, de bleu et de jaune l’espace de deux minutes ou presque, paraissait désormais bouger très légèrement à l’intérieur de sa coquille ; puis il commença à s’escrimer sur des mottes de terre qui s’effritaient et s’écroulaient sur son passage. On eût dit qu’il avait un but précis en face de lui, à la différence du singulier insecte vert à pattes longues qui tentait de couper son chemin et qui attendit une seconde, les antennes tremblantes comme en pleine hésitation, avant de s’éloigner d’une manière aussi rapide et étrange dans la direction opposée. Des falaises marron dont les gorges abritaient de profonds lacs verts, des abres plats, semblables à des lames, qui ondulaient des racines à la cime, de grands rocs ronds de pierre grise, de grandes étendues friables faites d’une matière fine et qui crissait sur son chemin : tous ces objets entravaient entre deux étapes la progression de l’escargot vers son but. Avec qu’il n’eût pu décider s’il devait contourner la tente arquée d’une feuille morte ou l’attaquer de front, déjà passaient près du massif les pieds d’autres êtres humains.

Cette fois-ci, il s’agissait de deux hommes. Le plus jeune des deux arborait une expression calme peut-être peu naturelle ; il avait les yeux levés et très solidemment fixés en face de lui tandis que son compagnon parlait. Dès que son compagnon terminait de parler, il regardait à nouveau vers le sol, ouvrait parfois la bouche après un long moment, parfois ne l’ouvrait pas du tout. L’homme le plus âgé avait une démarche curieusement inégale et tremblante, il lançait sa main en avant et secouait la tête abruptement, un peu comme un cheval d’attelage las d’attendre devant une maison ; mais chez l’homme, ces gestes étaient incertains et inutiles. Il parlait presque sans s’arrêter : il souriait puis recommençait à parler, comme si le sourire avait constitué une réponse. Il parlait des esprits, des esprits des morts qui, selon lui, étaient en ce moment précis en train de lui dire toute sorte de choses étranges à propos de leur expérience au Paradis.


« Les Anciens connaissaient le Paradis sous le nom de Thessalie, William, et à présent, avec cette guerre, la matière spirituelle roule entre les collines comme le tonnerre. »

Il marqua une pause, parut écouter, sourit, secoua la tête et poursuivit :

« Tu as une petite pile électrique et un bout de caoutchouc pour esseuler le câble — isoler ? — esseuler ? — bon, passons les détails, rien ne sert d’entrer dans des détails qui ne seraient pas compris — bref, la petite machine peut se poser n’importe où sur la tête de lit, disons, sur un petit promontoire d’acajou. Toutes les finitions ayant été effectuées par des artisans sous ma direction, la veuve applique son oreille et invoque les esprits par des signes, comme convenu. Ah, les femmes ! Les veuves ! Les femmes en noir ! »


À cet instant, il parut apercevoir la robe d’une femme dans le lointain qui, dans l’ombre, paraissait être d’un violet sombre. Il ôta son chapeau, plaça une main sur son cœur et se précipita vers elle, en parlant et en gesticulant avec fièvre. Mais William l’attrapa par la manche et poussa une fleur du bout de sa canne pour détourner l’attention du vieil homme. Après l’avoir regardée un moment d’un air confus, le vieil homme se pencha pour tendre l’oreille et parut répondre à une voix qui en émanait, car il commença à évoquer les forêts d’Uruguay qu’il avait visitées des centaines d’années plus tôt, avec la plus belle des jeunes femmes de l’Europe. On pouvait l’entendre parler dans un murmure des forêts d’Uruguay tapissées des pétales cireux des roses tropicales, des rouge-gorges, des plages de sable fin, des sirènes, des femmes noyées en mer, et pendant ce temps, il se laissait tirer plus loin par William, dont le visage affichait peu à peu un regard de stoïque patience sans cesse plus profond.


Deux vieilles dames arrivèrent, qui suivaient ses pas d’assez près pour être légèrement intriguées par son comportement ; elles étaient d’origine modeste, l’une était grasse et hommasse, l’autre était svelte et avait les joues roses. Comme la plupart des gens de leur extraction, elles étaient ouvertement fascinées par tout signe d’excentricité qui dénotât un cerveau dérangé, singulièrement chez les nantis ; mais elles étaient trop éloignées pour savoir si le comportement n’était celui que d’un excentrique ou effectivement d’un fou. Apès qu’elles eurent observé le dos du vieil homme pendant un moment en silence et qu’elles se furent échangé en biais un regard entendu, elles continuèrent à tricoter ensemble leur dialogue fort compliqué.


« Nell, Berthe, Beaucoup, Arrête, Phil, Papa, il dit, je dis, elle dit, je dis, je dis, je dis…

Ma Berthe, Sœur, Bill, Grand-Père, le vieil homme, du sucre

Du sucre, de la farine, des sardines, des légumes,

Du sucre, du sucre, du sucre. »

La grosse dame regardait, à travers le rideau des mots qui tombaient, les fleurs qui demeuraient immobiles, fermes, dressées dans la terre, avec une curieuse expression. Elle les voyait comme un dormeur qui sort d’un profond sommeil voit un chandelier en bronze réfléchir la lumière d’une manière inédite, et ferme ses yeux, et les ouvre, et voit à nouveau le chandelier de bronze, se réveille enfin soudainement et fixe le chandelier de toutes ses forces. Ainsi la lourde dame s’était-elle finalement arrêtée en face du massif de fleurs oval et avait cessé même de prétendre écouter ce que l’autre femme disait. Elle restait là, laissait les mots tomber sur elle, balançant le haut de son corps d’avant en arrière, regardant les fleurs. Puis elle suggéra de trouver un endroit où s’asseoir pour prendre le thé.


L’escargot avait désormais examiné toutes les méthodes possibles pour atteindre son but sans contourner la feuille morte ni l’escalader. Sans songer même à l’effort nécessaire pour escalader une feuille, il doutait que la fine structure qui vibrait avec des craquements si alarmants quand il ne la touchait que du bout de la corne pût supporter son poids et ce fut ce qui le décida finalement à ramper en dessous, car il y avait un endroit où la feuille se soulevait assez du sol pour le laisser passer. Il venait à peine de glisser sa tête par l’ouverture, de considérer le haut plafond brun et de s’habituer à la froide lumière brune quand deux autres personnes passèrent dehors sur la pelouse. Cette fois-ci, ils étaient tous les deux jeunes : un jeune homme et une jeune femme. Ils étaient tous les deux dans leur première jeunesse, ou même dans la saison qui précède la première jeunesse, dans la saison qui précède le moment où la douce corolle rose de la fleur se libère de son enveloppe gommeuse, quand les ailes du papillon, même pleinement développées, restent immobiles au soleil.


« On a de la chance que ce ne soit pas vendredi, fit-il observer.

Pourquoi ? Tu crois à la chance ?

Ils te font payer six centimes le vendredi.

Qu’est-ce que c’est que six centimes, de toute façon ? Ca vaut bien six centimes.

Quoi, ça ? Qu’est-ce que tu veux dire par « ça » ?

Oh, tout ça… Je veux dire… Tu sais ce que je veux dire. »


De longs moments séparaient chacune de ces remarques ; elles étaient articulées d’une voix impersonnelle et monotone. Le couple se tenait immobile au bord du massif de fleurs et, ensemble, ils enfonçaient profondément le bout de son ombrelle dans la terre meuble. Le geste, et le fait que sa main demeurait sur les siennes, exprimait leurs sentiments d’une étrange manière, comme ces mots brefs et insignifiants exprimaient quelque chose également, des mots aux ailes trop courtes pour leur lourd corps de sens, impropres à les transporter loin, qui s’arrêtaient donc maladroitement sur les objets les plus communs qui les entouraient et qui étaient si grands pour leurs mains inexpérimentées ; mais qui savait (et c’était ce qu’ils pensaient en enfonçant l’ombrelle dans la terre) les précipices cachés en eux ou les étendues de glace qui brillaient au soleil de l’autre côté ? Qui savait ? Qui avait jamais vu cela auparavant ? Même quand elle s’interrogeait sur la sorte de thé que l’on servait à Kew, il sentait que quelque chose planait derrière ses mots, quelque chose de solide et ample derrière eux, et le brouillard très lentement se dissipa — ô, Grands Dieux, qu’était-ce que ces formes ? — de petites tables blanches, des serveuses qui la regardaient d’abord elle et ensuite lui ; et voilà l’addition qu’il allait payer avec une vraie pièce de deux shilling, et c’était réel, tout réel, il s’en assurait en faisant tourner la pièce entre ses doigts dans sa poche, réel pour tous sauf pour lui et pour elle, même à lui cela commençait à sembler réel ; et ensuite — mais c’était trop excitant pour rester immobile à penser, et il retira avec un geste brusque le parasol de la terre, impatient de trouver l’endroit où l’on prenait le thé avec d’autres personnes, comme les autres personnes.

« Viens, Trissie, il est temps d’aller prendre le thé.

Mais où est-ce que les gens prennent le thé, demanda-t-elle avec un frémissement d’excitation fort étrange dans la voix, regardant vaguement autour d’elle et se laissant conduire le long du chemin dans l’herbe ; son parasol trainait derrière elle, elle tournait la tête de ce côté, de celui-là, elle oubliait le thé et rêvait de descendre par ici puis par là, elle se souvenait des orchidées et des grues parmi les fleurs sauvages, de la pagode chinoise et d’un oiseau à crête rouge, mais il continuait à l’entraîner.


Ainsi les couples les uns après les autres, dans la même errance irrégulière et indécise, passaient à côté du massif de fleurs et s’y trouvaient enveloppés par les voiles successifs d’une vapeur bleue et verte, dans laquelle d’abord leurs corps avaient une substance et une certaine couleur, mais où plus tard se dissolvaient et substance, et couleur, dans l’atmosphère verte et bleue. Comme il faisait chaud ! Si chaud que même le passereau préférait sauter, comme un oiseau mécanique, jusqu’à l’ombre des fleurs, en faisant de longues pauses entre un mouvement et le suivant ; au lieu de voleter insouciamment, les papillons dansaient les uns au dessus des autres, dessinant de leurs ailes blanches et vibrantes le contour d’une colonne de marbre brisée en haut des plus hautes fleurs ; le toit en verre de la palmeraie brillait comme si tout un peuple d’ombrelles vertes et brillantes s’était ouvert sous le soleil ; et dans le bourdonnement de l’avion, la voix du ciel d’été murmurait de toute la force de son âme. Jaune et noir, rose et blanc de neige, formes de toutes ces couleurs, hommes, femmes, enfants étaient portés une seconde sur l’horizon puis, en voyant l’étendue jaune sur l’herbe, ils vacillaient à la recherche de l’ombre des arbres, se dissolvaient comme des gouttes d’eau dans l’atmosphère jaune et verte, y mêlaient légèrement le rouge et le bleu. Il semblait que tous les corps lourds et grossiers s’étaient effondrés dans la chaleur et, immobiles, restaient blottis contre le sol, mais leurs voix sortaient d’eux en ondulant, comme si elles avaient été des flammes serpentant hors du corps de cire d’une bougie. Des voix. Oui, des voix. Des voix sans mot, qui brisaient le silence avec de tels secrets contentements, une telle passion et un tel désir, ou des voix d’enfants, si fraîches de surprises ; qui brisaient le silence ? Mais il n’y avait pas de silence : toujours les omnibus à moteur tournaient leurs roues, activaient leurs engrenages ; comme un grand réseau de poupées russes toute d’acier qui tournaient sans cesse les unes dans les autres, la ville murmurait ; et au-dessus les voix criaient fort et les pétales d’une myriade de fleurs jetaient leurs couleurs dans les airs.

 


Pour citer ce texte


François-Ronan Dubois, « Le mot et l’instant sur "Les Jardins de Kew" de Virginia Woolf », traduction et introduction de l'anglais du texte de Virginia Woolf, «  Kew Gardens », Monday or Thusday, 1921, texte illustré par Sylvie Lander, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-le-mot-et-l-instant-sur-les-jardins-de-kew-de-virginia-woolf-117752724.html/Url.http://0z.fr/o85k0


Auteur(e)


 

 

François-Ronan Dubois est agrégé de Lettres Modernes, doctorant contractuel en littérature française à l'Université StendhalGrenoble 3 (RARE-LIRE). Spécialiste de la littérature française du dix-septième siècle et singulièrement de l’œuvre de Marie-Madeleine de Lafayette, il est l'auteur de plusieurs articles et communications sur La Princesse de Clèves, sur Marie-Madeleine de Lafayette et sur des questions de théorie littéraire. Il publie régulièrement des comptes rendus dans la revue Acta Fabula et participe aux manifestations internationales (colloques, séminaires, journées d'études, etc.) en lien avec ses recherches. François-Ronan Dubois est également auteur d’une traduction et d’une introduction de l’essai de Virginia Woolf Comment devrait-on lire un livre ?, parue dans L’Atelier de théorie littéraire, sur Fabula.

Blog : url. http://contagions.hypotheses.org/

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013

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