23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 

 

  Poèmes  inédits  

 

 

 

Vouivre

 

&


La jouvencelle oubliée

 


 

  Patrick Aveline

 

 

 

  Vouivre   

 

 

 

Les tuiles se serrent

À l’ombre du roucas blanc

D’où l’on mire l’eau verte et sa chair

Ruban mobile

Ichtyose d’une vouivre

Balafrée jusqu’au sang

 

À l’assaut des lacets

Les spartiers dissimulent

Les incessantes virades

Embaument la montagne

De leurs crevettes jaunes

Enivrent l’ecchymose du ciel

Et la cadence de mon pas

 

Et tandis que la vierge patiente

Derrière les barreaux cambrés

De son oratoire de poupée

J’entrevois enfin

Les frasques d’une autre péninsule

 

Sur son océan imberbe

Les sept cités de Cibola ripostent

À la vaste plaine Assiniboine

 

À la racine de ses poteaux de bois

Où circule le télégraphe

Le galop fantôme des bisons

Palpite d’un accord tellurique

 

Mais ce sont les mustangs

Dont j’aperçois au loin

Le brouillard de poussière

Qui récitent au mieux

La convulsion des nomades

 

Car c’est là sur ce toit

Au ciel de cet incalculable Nazca

Que la lumière des étoiles

A choisi de s’établir

 

Car c’est là que je ne dormirai plus

Me réchauffant seulement à l’essieu

Et au brasier de leurs spirales

 

Là que je garderai les yeux béants

Sur la nuit et la clarté de son soupir

Remettant aux lendemains

L’élégance de nouveaux plateaux

 

20 décembre 2011

(poème sur le Plateau de suech)

 

 

La jouvencelle oubliée

 

 

 

 

Au chemin de sa rêverie

Une vieille Mandingue pêche

Aux rives onduleuses du fleuve

La mémoire de l’eau qui dort

L’insouciance de sa fraîcheur

 

À l’hameçon pleine patience

S'écoulent six cliques

Où s'enlisent en paix nombre

De mates algèbres

Le clignement d’un bref séjour

 

Longue torpeur

D’un sommeil insondable

La vieille traque l'enfance

Les respirations amples du griot

Son théâtre de gestes

Bleus les rires du stentor

 

Au soir calme

Baobabs géants

De Diouloulou

Ultimes rayons

Elle piège l’enfance

Ses vertiges de canopées

Sirotées sont les cabanes du ciel

 

Entre chacal et lionne

Un temps sans relâche

Elle talonne l’enfance

Ses pieds nus

À la cervelle incertaine

Les pirogues qui chantent

Chahute marigot

 

À ses yeux embués

Par les pluies du temps

Répondent les phalènes du soir

Leurs songes d’enfant

Invitant les bêtes

À tapisser de terre

Les doigts du vent 

 

À ses yeux abîmés

Qui ont tant puisé

Au fil ocre du puits

Répondent

L’eau des soifs d’été

Et la peine des calebasses

 

Proche innocence

Se laisse parfois glaner

Au creux de ses mains ridées

Elle offre ses tresses

Aux lianes ingambes

 

La vieille femme les poursuit

De ses haleines qui s’épuisent

Éparpillées perdues

À la brousse des hautes herbes

 

S'entiche d'un arbrisseau

Longe la falaise

Aux branches noueuses

La candeur habite ce destin

Qui se perd dans le lacis

Des grands fromagers

 

Dans une clairière informe

La jouvencelle oubliée de Sissoko

Saisie la main de l'insouciance

Une cousine qui se fiance

Toutes deux légères

Se dirigent vers un seuil

Aux bruits joyeux

Poussières de sueur

 

Leurs nuits se prolongent souvent

D’un caméléon bavard du matin jaune

L’arbre aux palabres pour ombrelle

Et les denses silences pour amis

 

Parfois des éclairs griffonnent encore

Au ciel bas de Casamance

Leurs étranges épigraphes codées

Où l’on cherche la frisure

D’une cédille d’un tilde

Un signe de l’attachement

 

La vielle femme ne cille pas

Aux ténèbres du dernier orage

S’ouvre à ce jour qui vacille

 

Et par le trou de la serrure

De la vieille aquarelle

Par les sentiers rouges

Du temps accompli

Elle sourit aux ombres

De l’enfance oubliée

 

8 février 2012

 

 

 

 

Pour citer ces poèmes

 

 

Patrick Aveline, « Vouivre », « La jouvencelle oubliée »,  in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai   2012.

URL.  http://www.pandesmuses.fr/article-vouivre-jouvencelle-oubliee-103895440.html ou URL. http://0z.fr/PSTa6
 

 

 

 

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent



http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Patrick_AVELINE-36-1-1-0-1.html

 

http://antimeandres.kazeo.com/les-poesies-de-pat-aveline/les-poesies-de-pat-aveline,r105032.html

 

http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2009/09/28/l-ile-patrick-aveline.html

 

 

 

 

Auteur(e)

 

 

 

 

Patrick Aveline


 

Patrick Aveline, né à Tanger 1961. Vit et travaille à Marseille dans l'industrie aéronautique.
Publie depuis 01/2009 dans différentes revues de poésie et de création littéraire et artistique telles que Verso, Les hommes sans épaule, Traction-Brabant, Franche lippée, Le moulin de la poésie, Art le sabord, Borborygmes, Art-en-ciel, (Sik), L'arbre à paroles, Du nerf, Traversées, Libelle, Soleils et cendre, Pages insulaires, Nouveaux délits...
Sa poésie est publiée également sur les sites de la maison d'éditions Soc et Foc, sur le blog "les belles phrases" du poète Éric Allard, sur le site "les poètes" du poète toulousain Christian Saint-Paul et sur le blog "Poèmes épars" du poète et peintre Ivan Watelle.
Auto-publie en mars 2010 aux éditions L'Orée du Château Formulaire 36 suivi de Coeurdillère des Anges, son premier recueil de poésie.

 

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°1|Printemps 2012
23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 

 

  Avant-première

 

Texte inédit

 

 

Douve 

 


Trois danseuses autour du poète

 

 

 


Tatiana Julien & Alexandre Salcède

 

 

 


Tatiana Julien, chorégraphe avec les danseuses Élodie Sicard et Mai Ishiwata — le compositeur Pedro Garcia Velasquez et Alexandre Salcède, collaborateur littéraire, préparent un spectacle mêlant danse, poésie et musique. Ce projet, intitulé Douve, sera présenté en février 2013 au Festival Faits d'Hiver (sous réserve) et a déjà pu jouir de premières résidences de création à Micadanses  à Paris, à Rhizome à Lyon, et au théâtre des Brigittines à Bruxelles. Les travaux en cours seront présentés en septembre octobre 2012 à l'issue de résidences au Centre Culturel du Safran à Amiens et au Pacifique CDC de Grenoble.

 

 

 

Comment transposer ce qui est fait de mots et tissé de sons dans le corps et sur l’espace de la scène ? Cette interrogation naît de nos expériences, de nos travaux respectifs et de notre rencontre avec l'œuvre d’Yves Bonnefoy , Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953). Un tel titre aurait pu être choisi pour un essai philosophique ou scientifique tels qu’en faisaient les Anciens, ou encore, pour un traité sur la danse.


Douve, un nom propre, vient du nom commun désignant le fossé souterrain, qui peut être rempli d’eau et, est ici porté par un personnage féminin agonisant. Cette agonie, ce combat est celui où s’affrontent la vie et la mort, l'immobilité et le mouvement, Éros et Thanatos, mais aussi la vision binaire, traditionnelle, du corps : le cadavre, putrescible allant au néant et le corps sensuel, érotique.


Comme le roi chez Kantorowicz, Douve a deux corps : l’un périssable, l’autre glorieux. Le poème est le lieu de la confrontation, de la dialectisation et de la conciliation de ces couples de contraires. Or, le recueil est l’illustration de cette dialectique féconde : il se compose au fur et à mesure que Douve se décompose. Disons-le d’emblée : le personnage Douve, féminin, échappe au filtre du regard masculin du poète.

 

Peu déterminé, le personnage est pris dans le dispositif du désir d’une manière émancipée des conventions sociales. Le poème donne donc à lire le corps de manière entière, absolue, détachée des représentations réductrices. C’est ce que dit Yves Bonnefoy dans sa « Préface » aux Poésies de Marceline Desbordes-Valmore :

 

[…] le grand obstacle des femmes […] est, tout simplement, le langage. Dans notre société, les hommes n’échangent plus tout à fait des femmes comme on ferait de biens matériels, ils n’en ont pas moins décidé entre eux des valeurs, des idées, des perceptions, des projets qui donnent structure à la langue ; et sans même y penser ils sont donc les seuls sujets libres d’un acte de la parole où la femme n’est qu’un objet1

 

La poésie, parole qui déconstruit le discours ordinaire, détricote ces structures inventées par les hommes au détriment des femmes et qui nient leurs subjectivité et statut de sujet.

Le poète Bonnefoy loue Marceline Desbordes-Valmore d'avoir été la première femme dans le paysage poétique français moderne à porter la voix des femmes puissamment :

 

La poésie, je ne l’oublie pas, est plus complexe et quelquefois plus lucide que la simple littérature. Que la langue comme elle existe, avec ses préjugés, ses contraintes, y soit considérée bien souvent comme la valeur suprême, cela n’empêche pas que ceux des poètes qui sont attentifs au monde sensible, à ses aspects non verbalisables, à une impression d’unité qui par instants s’en dégage, s’impatientent de ce système des mots qui voile l’univers autant qu’il le fait paraître, et veulent le transgresser, visant alors aussi bien les catégories, les façons de sentir ou d’être qui privent les femmes d’être libres2.

 

Nous croyons que la danse, avec ses moyens, déconstruit les modes conventionnels et sociaux d’être au monde et achève de libérer le corps féminin de cette vision métaphorique qui en fait un simple objet de désir.

 

Notre approche de Douve consiste en une écoute attentive des textures évoquées, des couleurs des mots, fidèles en cela à la vision d'Yves Bonnefoy qui considère que la poésie est une attention portée au son dans les mots plus qu'à leur sens, « perception du son du mot dans le vers, ou celle de l’immédiat dans le spectacle du monde, avec pour effet que l’autorité des concepts dans le discours y est relativisée »3

 

Devant les insuffisances confessées de la parole face à l’expérience de la mort, du deuil, du beau, comment la danse peut-elle venir prendre le relai ? Dans ces zones de turbulence de l’expression poétique, aux frontières du dicible et de l’indicible, la danse peut-elle, tout représenter et tout incarner ?  Que faire pour éprouver l'effet des mots dans la chair ?

Comment dans l'expérience de la lecture peut émerger chez les danseuses Tatiana Julien, Élodie Sicard et Mai Ishiwata,une nouvelle poétique du corps, de l'écriture du temps, une tentative d’expression de l’indicible de la matière.

 

 


Incarner les mots

 

 

 

Au commencement étaient les mots d’Yves Bonnefoy. Nous nous sommes confronté-e-s, face à eux, à la difficle incarnation de la parole, d'autant plus lorsqu'il était explicitement question du corps « Maintenant c’est la tête qui craque4 », etc., pourrait sembler servir de matériau direct à la danse. Pourtant, ce phénomène physique, une fois inscrit dans le poème, possède surtout sa musicalité propre qui se trouverait appauvrie par une transposition mimétique en danse. Sous ces mots dans le poème, quelque chose du monde se fait sentir, une vision du monde tel qu’il était perçu par l’enfant encore sans langage. La métaphore, rapprochant deux objets éloignés dans le réel, est un outil précieux dans cette quête de l’unité, comme dans les expressions qui ont encore le corps comme propos : « les menuiseries faciales »5 et « un beau geste de houille »6

 

 

On voit combien il est moins aisé de céder à la tentation du mime devant ces belles images qui font appel à l’imagination et à la sensibilité des danseuses pendant les périodes d’improvisation. Ce geste de houille7, qui rentre en écho avec les gestes de Douve, gestes déjà plus lents, gestes noirs8, avec l’éclat de [ses] gestes9 amène la chorégraphie à esquisser des gestes qui s’éteignent et trouvent dans cet épuisement la ressource de leur renaissance, rejoignant l’image du Phénix présente dans le recueil comme un symbole de Douve.

 

Là où la poésie aspire à s'affranchir du sens conceptuel des mots, car elle est précisément étrangère à la littérature qui cherche à signifier, à transmettre des idées, et qu’elle veut dire uniquement au sens où elle est un effort vers un indicible qu’elle voudrait dire, la danse aspire à unifier le geste et son essence-même par l'écriture d'un temps, d'un espace, et d'une qualité qui lui sont propres et ne renvoient à aucune autre signification que sa propre présence. Ainsi, l’intention même de traduire ces craquements dans une gestuelle mimétique serait anti-poétique parce qu'elle reposerait sur l’idée que les mots réfèrent directement et fidèlement.

 

C'est aussi quand les mots, dans le poème, donnent forme et rythme à une émotion.Pour mettre en gestes les mots, les danseuses font appel au souvenir, à la mémoire, et à la sensibilité qui les constituent. L’établissement d’une liste de verbes extraits du poème (''disloquer'', ''rompre'', ''s'étendre'', ''reculer'', ''envahir'', ''couler'', etc.) est une solution pour dépasser la tentation de référer dans l’improvisation. En effet, ces verbes à la forme infinitive se trouvent absolument détachés de toute situation et permettent de déclencher un mouvement, un élan. Les danseuses qui exécutent le geste de « rompre » se voient créatrices dans les nombreuses possibilités de rompre : elles inventent un espace, un temps, une intensité dans la rupture qui leur sont singuliers. C’est une é-motion résolument émancipée du poème, bien que ce dernier en soit le moteur. Ce procédé est une solution pour retranscrire l’univers du poème, ses couleurs verbales, son mouvement, ses développements sans qu’ils contraignent le corps au mimétisme.

 

 

La poétique du corps

 

 

Tentative d’incarnation, donc. Le corps est très présent sous la plume d’Yves Bonnefoy.

Et que fallait-il attendre d’autre à cet égard chez un lecteur assidu de Baudelaire, acharné de Rimbaud ? Que fait l’alliance de la poésie et de la danse à l’égard du corps ? Ne vient-elle pas réunifier ce qui dans l’humain pose le plus problème ? Ne vient-elle pas jouer avec la vieille dichotomie entre corps et esprit, qu’évoque Yves Bonnefoy dans le premier sonnet de « Soient Amour et Psyché » :


Âme et corps, pour nouer vos doigts, unir vos lèvres,

Faut-il vraiment l’approbation des yeux ?

Peinent nos yeux, qu’oblige le langage

À déjouer sans répit trop de leurres !10

 

 

 

Mais ce Verbe fait chair, quelles formes, quels corps lui donner ? Renonçant au mimétisme, à la simple traduction en gestes, au mime, nous avons fait le choix d’expérimenter l’effet des mots dans la chair des danseuses. Qu’évoquent les mots arbres d’une autre rive11, robe écarlate de l’air12 pour vous ? Quelles sensations, à la seule écoute de ces mots, s’emparent de vos corps ? Quel geste, immédiatement, cherche à se frayer un chemin ? Quels souvenirs se lèvent à l’horizon de vos consciences ?

 

Par le procédé de la synesthésie, par exemple, Yves Bonnefoy permet la création d'un corps et d'une proprioception décloisonnés. La métaphore d'un corps végétal, d’un corps géologique influe directement sur un imaginaire corporel à incarner pour les danseuses. De même, à propos de la charogne, le poète offre l’image d’un corps qui se fond dans la terre, envahi par les insectes, retournant à l’humus :

 

Dans la ville écarlate de l’air, où combattent les branches sur son visage, où des racines trouvent leur chemin dans son corps – elle rayonne une joie stridente d’insectes, une musique affreuse13

 

La description de ces métamorphoses de Douve offre aux lectrices-danseuses un imaginaire du corps singulier. Elle appelle à l'émergence d'un corps qui s'enracine, qui s'accroît d'un repoussé du sol, mais aussi qui s'y enfonce profondément, comme le lierre s'y attache. Il s'agit alors, pour les interprètes, d'éveiller une mobilité microscopique du squelette par la recherche de l'air entre les articulations et des attaches entre chaque vertèbre qui offre au geste dansé d’atteindre le corps végétal imagé dans le poème. La poésie en ce sens, invite la danse à réinventer le geste par des moteurs de fabrication à la fois étrangers et à la fois très proches de la sensibilité des danseuses.


 

 

Faire l'expérience du poème

 

 

 

Les lectures réitérées, les discussions, les échanges autour de la poésie d'Yves Bonnefoy au cours de nos résidences de création, ont permis aux danseuses de s'imprégner profondément des images du poème. Dans le travail d'improvisation ou d'écriture a ainsi pu éclore un imaginaire, un lexique corporel de ces images devenues des paysages intérieurs, des émotions.

 

Trois silhouettes de femmes, dans la pénombre, présences gardiennes de quel secret, veilleuses, se creusent, vertigineuses, chancellent. Devant le gouffre du néant, de la disparition, leur souffle se coupe, les regards s’embrument et se perdent, à l’absence d’horizon. Là où la poésie trahit l’absence en la convoquant, en la rendant présente, en creux, la danse peut, sur l’espace de la scène,— par des zones d’obscurité ou des zones d’apparition en lumière, ou encore par la simple existence d’un espace vide — la faire exister, dans son mystère. C’est là que se situe l’enjeu du projet Douve : éprouver les limites de chacune des formes d’expression utilisées et observer ce que la danse et la poésie peuvent s’apporter mutuellement.

 

 

Le paysage chorégraphique

 

 

La poésie a le pouvoir de susciter l’expansion des choses infinies14, dirait Baudelaire. La rencontre entre la danse et la poésie est alors une invitation à pénétrer l'invisible et par la seule substance du geste, rendre possible la sensation d'une étendue dépassant les limites de la scène. Dans l’espace du plateau, l'éloignement ou le rapprochement des corps peuvent être un moyen de rendre palpable l'élasticité d'un espace et d’installer réellement le foyer de la poésie, le lieu de Douve où le poète la voit et la dit, avec insistance, étendue. Cette rencontre de la danse avec le texte de Bonnefoy est ainsi un moyen d'approcher la dimension indicible de la poésie.

 

Au souvenir du poème, jaillissent des couleurs, des vibrations, des émotions propres à chacune des interprètes. La rémanence du rouge, dans le poème, apparaît aussi comme une tâche de couleur qui se révèle sur un tableau, une couleur en soi, qui n'est ni forme, ni renvoyée à un objet concret, mais qui porte en elle cette dimension charnelle présente dans le poème. L'espace charnel du poème perçu par les danseuses donne à peindre la rougeur d'un visage féminin, d'un geste sensuel, le poids d'un sein. Les trois danseuses, nourricières du monde, perçoivent l'appel au féminin chez le poète, cette relation intime entre l'auteur et Douve, et en accouchent par leur simple présence, de la féminité comme paysage.


Et c’est précisément le sens de l’entreprise poétique, comme le dit Bonnefoy lorsqu’il loue Baudelaire d’avoir célébré « une passante » et non plus « la passante »15 :  La poésie est le lieu du particulier, de l’éphémère et non celui du général, de l’abstraction. Il ne s’agit donc pas de présenter le corps de la femme, mais trois corps particuliers de trois femmes singulières. Voilà pourquoi les sensations suscitées de manière spécifique pour chaque danseuse par le poème sont les seules et uniques matériaux authentiques, loin de toute lecture systématique ou thématique.

 

Yves Bonnefoy s’est intéressé de près, dans ses essais, à la poésie, mais aussi aux autres arts, comme la sculpture, la peinture et la musique. La danse est donc la grande absente de ses écrits. Pourtant, Terpsichore, muse de la danse, figure féminine elle aussi, peut s’emparer de Douve par le biais de la chorégraphie exécutée par les danseuses qui lui prêtent leurs corps dansants : cette rencontre donne à la chorégraphie les moyens de réinventer une manière d'écrire une temporalité, un espace, un acte quelque part détrempés des schémas intérieurs de l'écriture parfois peu remis en cause. C'est un moyen de douter et donc de rendre au geste dansé une signification propre, une nouvelle essence

poétique.

 

Dans l'émergence directe des paysages que le poème suscite, dans la tentative d'incarner le verbe, il y a une nécessité intérieure de laisser poindre un sens poétique du réel.

Cet entretien des Muses de la poésie, de la danse et de la musique retente  l’ouverture16 espérée par le poète dans l’épaisseur du monde17.

 

 

 

Notes

 

 

1 Voir la « Préface » du livre Poésies, éd. Gallimard, Paris, 1983, p.10.

2  Ibid., p.11

3  Voir Yves Bonnefoy, Le Siècle où la parole a été victime, Paris, éd. Mercure de France, 2010, p. 286.

4 Voir  Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve, éd. Gallimard, Paris, 1982, p.52.   

5 Ibid.

6 Ibid.,  p. 51.

7 Ibid., p. 51.

8 Ibid., p. 49.

9 Ibid., p. 62.

10 Voir Yves Bonnefoy, L’heure présente, Paris, éd. Mercure de France, 2011, p. 35.

11 Voir Du mouvement et de l'immobilité de Douve, op. cit.  , p.50

12  Ibid.,   p. 56.

13 Ibid.

14 Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Correspondances », Gallimard, Paris, 1996, p. 37.

15 Ibid., « À une passante », p. 127.

16 Voir Du mouvement et de l'immobilité de Douve, op. cit., p.63.

17 Ibid.

 

 

 

Pour citer cet article

 

 

Tatiana Julien & Alexandre Salcède, « Douve : Trois danseuses autour du poète » ,  in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai  2012.

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-douve-trois-danseuses-103914261.html ou URL. http://0z.fr/TQ_Lj
  

 

 

 

Pour visiter les pages/sites des auteur(e)s ou qui en parlent


 

  https://sites.google.com/site/cinterscribo/

 

http://litterature-poetique.u-paris10.fr/colloques/detailmanif.php?id=91

 

 

 

 

Auteur(e)s

 

 

 

Tatiana Julien & Alexandre Salcède

 

 

 

Tatiana Julien, à la suite de son diplôme du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris en juin 2010, elle interprète Les Indes dansantes de Nathalie Pernette et la création Nil de la Cie 72/73. En janvier 2011, elle rejoint la Cie Illico de Thomas Lebrun où elle interprète les pièces La Constellation consternéeLe Baiser, et Les soirées What you want?

Diplômée d’une Licence d'Art du Spectacle Chorégraphique de l'université Paris VIII, elle a publié des articles dans la rubrique Scène du site d'actualité culturelle L'Intermède.com ainsi que dans la revue Repères. En mars 2011, elle fonde la compagnie C’Interscribo (https://sites.google.com/site/cinterscribo/). En mai 2010, elle présente sa pièce Ève sans feuille & la cinquième côte d’Adam inspirée de nus érotiques. Dans la continuité de sa recherche, sa seconde pièce, la Mort & l'Extase, traite de l'érotisme et la mort dans une conception sacrée. Elle est présentée le 26 juin 2010, dans le cadre de l'évènement Danse élargie par le Musée de la Danse/CCN de Rennes, au Théâtre de La Ville de Paris, puis programmée à Micadanses et au CCN de Tours. Désignée en juin 2011, parmi 8 jeunes artistes des pays du pourtour méditerranéen, par Boris Charmatz et Vincent Baudriller, Tatiana Julien participe à la 2ème édition du Réseau Kadmos, impulsé par les Festivals d'Avignon, de Barcelone, d'Athènes et d'Istanbul.

 


Alexandre Salcède, est rédacteur pour le site d’actualité littéraire Nonfiction.fr et étudiant en Master 2 de recherche en Lettres Modernes. Il s’intéresse tout particulièrement à la littérature française contemporaine, il participe au colloque sur les vanités organisé par Jean-Claude Laborie (professeur à l’Université Paris XNanterre) où il présente ses travaux sur le vent comme symbole de la vanité dans l’œuvre de Pierre Michon. Croisant le texte de cet auteur contemporain avec celui de l’Écclésiaste, il montre que ce premier considère, d’une part, la littérature comme une entreprise vaine lorsqu’elle cherche à ressusciter les morts et, d’autre part, qu’elle est une ''forme déchue de la prière''.

Alexandre Salcède travaille actuellement sur les rapports entre la poésie et la prière dans l’œuvre du poète contemporain Philippe Jaccottet. Malgré le constat de l’absence des dieux, le poète, soucieux de ré-enchanter le monde, célèbre la présence du monde en employant, parfois, une certaine forme de prière. Une communication problématique dans un monde sans Dieu, où la Nature retrouve une place privilégiée face au poète.

 

 

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°1|Printemps 2012
23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 

 

[invitée de la revue] 

Entretien inédit

 

 

 

 

Entretien sur les poésie, peinture,

 

 

danse, cabaret, fétichisme & genre

 

 

accompagné d'exposition virtuelle de quatre toiles de l'artiste-peintre

  


 

Filomena Salley & Cyril Bontron

 

 

 

 

 

 

 

CB. Pourriez-vous nous parler de votre collection « Cabaret » qui nous rappelle certains peintres du XIXe-XXe siècle comme Jules Chéret et Henri de Toulouse-Lautrec. Pourquoi cet univers, la scène des danses classique et moderne ne vous intéresse-t-elle pas ?

 


FS. Si, justement ! Comme je vous ai déjà confié, et malgré les horreurs du monde au quotidien, je garde une image foncièrement positive de la vie. Il me faut la voir légère – pas irréfléchie, non – mais aérienne, et la danse me semble être, de tous les arts, celui qui exprime ce sentiment. Comme je ne danse plus, j'ai échangé mes chaussons pour les pinceaux et la scène par la toile. Mais, jusqu'à présent, ce qui me motivait était plus la représentation de ces corps qui laissent deviner soit une future gestuelle de la danse, soit l'après... Comme une invitation... Peut-être un jour viendrai-je à les faire danser...

  Tableau 4Filomena Salley

 

CB. Comment une artiste-peintre peut-elle peindre la poétique du corps d'une femme qui danse ? Le corps masculin est-il présent dans votre art, quelle en est la raison ?

FS.  Il me faut répondre d'abord à la 2ème partie de la question...

Oui, l'homme – l'homme aimant – est toujours présent dans mon oeuvre, même si dans la réalité, je ne le représente que rarement ; un peu à la manière de Lorca qui dans « La maison de Bernarda Alba » le rend omniprésent jusqu'à l'obsession et à la mort. Sauf que moi, j'ai besoin de les sentir vivants pour rendre toute la lumière à ma peinture. Et, puisqu'ils sont vivants et qu'il y a de l'amour, la danse s'impose d'elle-même et, dans ce cas-là, les corps ne peuvent qu'être harmonie.. de la même manière que la poésie, même quand elle découle de la douleur, ce quelle transmet c'est de l'harmonie. La non-représentation de l'homme dans mon oeuvre permet à chacune ou chacun de s'approprier l'acte...

 

 

CB.  Et vos modèles ? Ces femmes nommées et représentées de l'univers du cabaret sont-elles bien réelles (je pense au tableau intitulé Marie par exemple...) ? Que représente pour vous les danseuses du cabaret ?

FS. Oui, elles sont bien réelles. Pas que je les connaisse personnellement, mais il suffit de voir le nombre croissant de spectacles ayant pour sujet le monde du cabaret, à l'affiche dans le monde, voire des femmes-artistes confirmées se produire dans les plus célèbres cabarets. L'univers du cabaret est la représentation miniaturisée du monde : les coulisses et ses couloirs sombres, avec sa frénésie, ses essayages, ses ratés, ses grandes malles à parures, ses miroirs où transparaissent nos doutes, nos déprimes, nos tentations – un peu notre jardin secret de tristesse et solitude inavouables - et la scène où les feux de la rampe lavent les corps de toute souillure. Je vais me répéter mais j'aime cette expression qui, je crois, défnit bien ma peinture des femmes dans la collection Cabaret : « Dans ma malle à accessoires, il n'y a que de beaux atours »...

 

Tableau Filomena Salley

 

 


CB.  Les travestis des cabarets sont-ils présents dans votre univers ? Comment concevoir et peindre leur féminité ?

FS. Non, ils ne sont pas du tout présents. Pas que j'eusse un quelconque préjugé à leur encontre, peut-être même qu'un jour ils entreront dans ma peinture, mais ce n'est pas le cas jusqu'à présent. Je vous avoue que ne sais pas trop quoi vous répondre quand à la concrétisation picturale de leur féminité puisque je n'y ai pas songé.

Mais, d'emblée, ce qui me vient à l'esprit, et je ne suis pas très originale, ce serait le meneur de revue de « Cabaret », justement !

 

CB.  La danse, la poésie et le genre sont imbriqués, quelle est la place de la danse érotique (et de sa poétique) dans votre travail artistique ?

FS. Pour qu'il y ait de la danse, il faut de la musique et, là encore, elle se joue dans ma tête tout en harmonie. J'imagine un tango langoureux – et pas besoin de grands pas acrobatiques – une valse lente, pourquoi pas un slow-country de Slim Witmann, la voix sensuelle de Carole Laure, à moins que cela ne soit un menuet ou un lied qui s'imposent, et mes pinceaux obéissent alors à la progression des notes, tel le désir qui vient crescendo... Concrètement c'est une chorégraphie qui se met en place mentalement.

 

 

CB.  Le fétichisme est une autre facette de votre inspiration artistique, pourquoi cela porte-t-il sur les femmes et non pas sur les hommes ? Peignez-vous à travers le regard d'un homme peintre, une femme peintre ou à travers les clichés du fétichisme comme foncièrement portant sur les femmes par les hommes ?

FS. Il reste tout de même très soft, car, par-dessus tout, j'ai besoin de pureté et, comme vous le savez, de beauté (puisqu'il faut se vêtir autant que cela soit beau, non ?!).

Mais comment représenter la nudité de la femme, et plus particulièrement dans ma collection « Cabaret », sans cela ? 

Sauf que pour moi ce n'est pas du fétichisme. Je m'explique : une femme habillée, rentre chez elle, va dans sa chambre (ou où l'on veut) et se déshabille. Elle doit forcément passer par toutes les étapes...

Ce que je fais c'est dépeindre ces étapes et comme ce qu'elle portait était beau...

Vous voyez, j'y suis pas pour grand chose... ! Non, c'est l'inverse, je peins à travers mon regard de femme sur moi-même, avec le souhait que les femmes s'y retrouvent aussi. Si nous nous sentons bien notre image ne peut être que valorisée. Et non, je ne considère pas que le fétichisme doive être foncièrement lié aux femmes. Si vous remarquez bien, vous constaterez que les rares apparitions de l'homme dans ma collection « Cabaret » représentent justement cette part de « fétichisme » au masculin, exemple les chaussures d'homme.

Mais c'est vrai que l'atavisme socioculturel a la peau dure ; comment exprimer le fétichisme au masculin sans courir le risque que l'homme se sente atteint dans sa virilité ? Ou, mieux, accepte de voir dévoilée sa part de féminité ? Là, la société a encore du chemin à parcourir, à moins de dépeindre, comme vous le disiez plus haut, le monde des travesti(e)s ou même des homosexuel(le)s. Ce n'est pas ma vision de l'humanité et des rapports hommes-femmes, tout simplement.

 

 

Tableau 2Filomena Salley

 

 

 

CB.  Le corps de l'objet est-il un lieu de transgression sociale, artistique et culturelle ?

FS. Oui et non. Non, car la société a atteint un tel apogée de transgression des lois et d'acceptation du tout et n'importe quoi que forcément le corps n'est regardé que comme un objet et, finalement, tout est permis, surtout le laid.

Mais, d'un autre côté, c'est oui car le « classique », pour utiliser un mot banal, banal comme le classicisme, l'épuré, sont regardés comme une offense à la nature, à la vie. Il suffit de constater la régression des comportements – regards, paroles - vis-à-vis des femmes dans le quotidien : jamais, au grand jamais, les femmes ne furent traitées comme elles le sont aujourd'hui, même pas quand elles ne bénéficiaient pas de droits civiques ; puisque, alors, elles étaient peut-être des objets mais, soit des objets utiles qu'il fallait faire durer, soit des bibelots à estimer.

 

 

CB. Les couleurs et les formes dans le monde fétichiste comme dans le monde poétique sont primordiales, comment les choisissez-vous ?



FS. J'ai en mémoire une question ancienne assez approchante, alors, permettez que je vous réponde en utilisant peut-être les mêmes termes. Le choix des couleurs ne s'impose pas en termes de tel ou tel monde. Elles me sont suggérées, à l'image de l'écriture automatique, par mon esprit au moment même où je débute l'oeuvre et ne s'attachent qu'à la concordance avec le sujet... après tout c'est sa peau ! En ce qui concerne les accessoires, je m'efforce de rendre à l'être humain toute sa dignité, même dénudé car la société, elle, se charge assez de l'en priver.

CB. Et vos nouveaux projets ?

FS. Un regard de plus en plus empreint de Sagesse, car mon imaginaire est déjà à lui seul un grand projet (sourire).

 

Tableau 3Filomena Salley

 

 

Exposition virtuelle Exposition virtuelle

 

  Galerie de l'artiste-peintre Filomena Salley

 



Pour citer cet entretien

 

 

Filomena Salley & Cyril Bontron, « Entretien sur les poésie, peinture, danse, cabaret, fétichisme & genre accompagné d'exposition virtuelle de quatre toiles de l'artiste-peintre », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai 2012.

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-poesie-danse-cabaret-fetichisme-104086016.html ou URL. http://0z.fr/2b9SB
  

 

 

 

Pour visiter les pages/sites des auteur(e)s ou qui en parlent

 

 

 

www.artquid.com/filomena

www.lestoilesdefilomena.com

 

 


 

Auteur(e)s


 

Filomena Salley & Cyril Bontron

 

 

 


 

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Le Pan poétique des muses - dans n°1|Printemps 2012
23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 

[invité de la revue]

Texte inédit



Quand les femmes revisitent

 

 

le mythe d'Adam et Ève


 

Textes sélectionnés & présentés

par

 

Jo Laporte


 

 


Quand les femmes revisitent le mythe d'Adam et Ève, cela peut effrayer les exégètes et les théologiens. Les textes de Jacquette Guillaume (17ème siècle) et de Daniel Stern (19ème siècle) proposent des approches bien peu orthodoxes, et susceptibles de mobiliser les femmes dans leur juste combat : car il y a bien un sexe supérieur, mais ce n'est pas forcément celui auquel on pense. Le poème de Bourdic-Viot (de la fin du 18ème siècle) est un divertissement frivole écrit par une femme "un peu folle" qui n'en est pas moins "une femme de bien".



I - Jacquette Guillaume 17ème siècle


Les Dames illustres, où par bonnes et fortes raisons il se prouve que le sexe féminin surpasse en toutes sortes de genres le sexe masculin, Paris, T. Jolly, 1665.


Ouvrage en prose et en vers où l'auteure fait un éloge passionné de la Trinité et développe une défense du sexe féminin jugée outrancière par Fortunée Briquet .

Difficile d'apprécier à sa juste valeur ce livre très étrange (en prose et en vers): les dehors théologiques, moralisateurs de l'oeuvre ("La femme est faite pour l'homme...etc") cachent des propos audacieux au point que Fortunée Briquet juge que son auteure est "une des femmes qui ont porté trop loin l'amour de leur sexe". Le raccourci des arguments devait dérouter les lecteurs de l'époque: ainsi, pour Jacquette Guillaume, si la femme a été créée pour être utile à l'homme, pour l'aider, c'est que ce dernier est un être immature, peu autonome et de toute manière, celui (en réalité, celle) qui aide est forcément supérieur(e) à celui qui est aidé. Ou encore, Dieu a créé le monde en suivant un ordre ascendant qui va du plus grossier (la terre, le, ciel, etc.) vers un sommet de perfection, la femme. L'homme n'est à l'évidence qu'une étape intermédiaire...


En créant la femme,"Le Créateur voulut se tirer en petit volume..."


Il est remarqué dans la Genèse que Dieu ayant créé l'homme ne dit rien, mais qu'ayant créé la femme il dit: "Voilà qui est bien", pour nous apprendre que dès le premier moment de sa création elle fut agréable à son Créateur. Ne vous en étonnez pas, ce divin ouvrier la forma pour être les délices mêmes du Paradis terrestre, voulant raccourcir toute l'étendue de ses merveilles dans ce microcosme, et se tirer lui-même en petit volume, après s'être tiré en grand, dans le reste de l'Univers. Il donna à son corps la taille et la beauté, que la flatterie des Poètes attribue aux Déesses; son entendement étant éclairé des plus hautes lumières proposait le vrai bien à la volonté, qui brûlait d'une sainte ardeur de le posséder...

Jacquette Guillaume: Les Dames illustres...,1665.

 

 

 

II- Henriette Bourdic-Viot (1746-1802)

 

 

(Poème publié dans L'Almanach des Muses de l'année 1786)

L'auteure invite son amie à offrir une figue à un Evêque, comme Ève a offert la pomme à Adam. Aucune impudeur à cela, l'argument étant que la feuille même du figuier a été choisie par le Créateur pour couvrir la nudité de nos premiers parents. Mais il ne faut pas oublier les connotations sexuelles du fruit lui-même ; les revendications d' innocence et de décence couvrent les allusions érotiques du propos. La poésie du 18ème siècle, et en l'occurence celle de Bourdic-Viot, proche de Voltaire, n'a pas de grandes ambitions : son impertinence est le plus souvent au service d'un art de vivre en société le plus agréablement possible ; pourquoi ne pas l'accepter comme telle ?

 

Vers à Madame la Baronne d'A**, soeur de l'auteur, en lui envoyant des figues pour M. L'évêque de **, chez lequel ces dames avaient passé quelques jours ensemble.


Quand le malin esprit voulut du premier homme

Corrompre le naissant désir,

À la jeune Ève il présenta la pomme;

Elle y mordit et connut le plaisir.

Au bon Adam, Ève avec énergie,

Parle du fruit qu'elle vient de goûter;

Il m'a donné , lui dit-elle une nouvelle vie.

J'en ai gardé pour toi, je viens te l'apporter.

Adam voulait lui résister.

Il ne le put: femme jeune et jolie

Est toujours sûre de tenter.

Je ne veux pas, ma douce et belle amie

Jouer auprès de toi le rôle du serpent:

Oh! quand je le voudrais, le pourrais-je vraiment?

Non! non! mais j'ai la fantaisie

D'emprunter un instant sa main blanche et jolie,

Pour offrir quelques fruits à ce Prélat charmant,

Dont la vertu sans pruderie

Ne s'effarouche pas si l'esprit du moment

Laisse échapper une saillie;

Qui ne veut pas nous damner pour un rien;

Qui fait qu'on peut être un peu folle,

Sans être moins femme de bien;

Et qui trop éclairé pour juger sur parole

De son doux Paradis ne nous chassera pas

Pour des propos badins où règne le délire

Des plaisirs innocents qu'il sème sur nos pas.

Comment peut-on punir, hélas!

Des femmes qui ne font que rire?

Présente-lui sans balancer

Ce fruit dont les feuilles prospères

Servirent jadis à cacher

La honte de nos premiers pères.

Puisque l'arbre qui les produit

Offrit un voile à l'innocence

Il appartient à la décence:

Il doit en recueillir le fruit.

 

Almanach des Muses, 1786

 


III - Daniel Stern (pseudonyme de Marie d'Agoult (1805-1876))


Esquisses morales

Pensées, réflexions et maximes (1849)

 

Pour la romantique Daniel Stern, Ève est l'archétype de toute révolution, mais elle paye sa liberté au prix fort.

 

Ève

 

La première de toutes les révolutions dont le genre humain garde la mémoire, cette révolution symbolique et sacrée d'où naît dans la suite des temps tout le progrès de l'homme et des sociétés, nous la voyons apparaître dans les Écritures sous le nom et sous l'image d'une femme.

Le Tout-Puissant avait dit au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : "Tu ne mangeras point de l'arbre de la science, ou bien tu mourras."

L'homme se résigne à cette inactive et insensible félicité; mais la femme, écoutant en elle-même la voix de l'esprit de liberté, accepte le défi. Elle préfère la douleur à l'ignorance, la mort à l'esclavage. À tout péril, elle saisit d'une main hardie le fruit défendu; elle entraîne l'homme avec elle dans sa noble rébellion.

Le Tout-Puissant les châtie l'un et l'autre, les bannit, les voue à la mort.

La mère des hommes est condamnée à enfanter dans les larmes. Ève reste à jamais, pour sa triste et fière postérité, la personnification glorieuse et maudite de l'affranchissement du génie humain.

Cette genèse est l'histoire de toutes les révolutions...

[...] L'esprit de liberté est immortel, et la Révolution, cette Ève perpétuellement rajeunie, préfère encore à cette heure, comme aux premiers jours du monde, le bannissement, l'anathème, la douleur et la mort, à la paix honteuse de l'ignorance et de l'esclavage.

Sachons donc chérir et respecter, honorons plus que jamais aujourd'hui l'Ève immortelle, toujours jeune et toujours ardente, qui garde en son coeur les deux plus nobles dons de la vie terrestre: l'inspiration de la liberté et la vertu du sacrifice.


Daniel Stern (Comtesse de Flavigny ou Marie d'Agoult) compagne de Franz Liszt de 1835 à 1839 : Esquisses morales, 1849. Sur Gallica, l'édition numérisée date de 1880.

 

 

Les trois textes cités au-dessus sont disponibles sur Gallica

 

 

 

   

Pour citer cet article

   


 

Jo Laporte , « Quand les femmes revisitent le mythe d'Adam et Ève. Textes sélectionnés & présentés par Jo Laporte » , in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques :  « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai 2012.

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-quand-les-femmes-revisitent-104102135.html   ou URL. http://0z.fr/viImS
 

 

 

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent


 

 

http://poetesses.blog4ever.com/blog/index-393335.html

 

http://www.amisldm.org/liens/

 

Notices des invitéEs du calepin...

 

 

Auteur(e)


 

Jo Laporte 



 

Professeur de Lettres ayant exercé au Lycée Renaudeau et au Lycée de la Mode de Cholet. Ce sont d'ailleurs les étudiantes de 1ère et de BTS de ce dernier lycée qui ont peu à peu fait sourdre en moi le regret de ne pouvoir conforter en elles l'idée que les femmes avaient été dans l'histoire aussi créatives que les hommes. J'avais si peu d'exemples à leur donner dans le domaine de la littérature. J'ai donc créé un blog consacré à la poésie féminine, "Poétesses d'expression française…" en m'appuyant surtout sur les ressources d'Internet (Gallica en priorité…)

Autres activités sur la Toile :

Site présentant l'intégralité de l'oeuvre poétique de Maurice Courant (1919-2007). Site de François Riu-Barotte, pianiste et pianiste-accompagnateur. Site de Philippe Malgouyres, conservateur au Musée du Louvre.

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Le Pan poétique des muses - dans n°1|Printemps 2012

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