4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 10:18

 

N°10 | Célébrations | Critique & réception 

 

 

 

 

 

 

 

Maria Zaki, 

 

 

Au dédale de l'Âme /

 

Nel Labirinto dell’anima,

 

 

traduction italienne de

 

Mario Selvaggio,

 

 

illustration de Giulia Spano,

 

 

L’Harmattan Aga

 

 

 

 

 

 

Maggy de Coster

​​​​Site personnel

Le Manoir Des Poètes

 

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée par Giulia Spano de l'œuvre Au dédale de L'Âme / Nel Labirinto dell’anima de Maria Zaki, traduction italienne de Mario Selvaggio aux éditions L'harmattan Aga. 

 

 

 

Des poèmes tout en finesse et d’une grande profondeur. La vie y est contée et célébrée dans ses aspects divers et variés : la naissance d’un enfant, la faune et la flore, la déploration de la poète de l’abattage des arbres de sa ville. Elle est celle qui regarde le réel en face sans faire abstraction de l’imaginaire car la sincérité réside bien aux sources du poème. Aussi nous intime-t-elle l’ordre suivant :


 

« Il est temps de boire

Jusqu’aux racines

Aux sources du poème

Yeux fermés

Et cœur sincère »

 

La sensibilité de la poète, traduite en images, est manifeste :


 

« Jour et nuit je relève

Les signes de l’espoir

Brodés au fil du destin »

 

Certains vers relèvent même de l’aphorisme comme par exemple : 

 

« Ce qu’on cache

À tout œil finit

Par échapper

À notre propre regard »

 

Dans un élan de sagesse, la poète belgo-marocaine nous met en garde contre les mirages du monde :

 

«  Nombreux sont les mirages

Dont le monde nous appâte »

 

Maria Zaki invite à prendre de la distance par rapport à soi-même afin de mieux se découvrir et de définir la voie à suivre. Et aussi à apprécier la nature dans sa diversité et à capter le secret des abeilles, un message tacite pour préserver de la nature :

 

« De toutes les fleurs

Humectées de rosée

Capter le secret

Que les abeilles

Se murmurent »


 

Sagesse, spiritualité, dépassement de soi, combat de l’Homme face à lui-même sont le fer de lance de ce recueil de poèmes qui en appelle à la réflexion, à la quête de soi. 

 

 

« Dans une ferveur

Renouvelée

L’être se dépouille

De ses craintes

Et de ses chaînes

Pour poursuivre

Son chemin »

 

 

© M. DE COSTER

 

 

***

 

Pour citer ce texte inédit 

 

Maggy De Coster« Maria Zaki, Au dédale de l'Âme / Nel Labirinto dell’anima, traduction italienne de Mario Selvaggio, illustration de Giulia Spano, L’Harmattan Aga, 2020  », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°10 | Automne 2021 « Célébrations », mis en ligne le 4 novembre 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/no10/mdc-audedaledelame

 

 

 

 

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3 novembre 2021 3 03 /11 /novembre /2021 11:03

 

Numéro Spécial | Printemps 2022 | Dossier majeur | Florilège | Astres & animaux 

 

 

 

 

 

 

 

tango dans un verre d'eau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

 

Crédit photo : Carte humoristique, domaine public, image fournie par F. Urban-Menninger. 

 

 

 

 

c’est au bord de l’étang

que parfois en rêvant

j’observe la danse des poissons

 

 

c’est le tango polisson

des truites arc-en-ciel

en pleine lune de miel

 

 

 

c’est le tango argenté

dans leur fourreau étoilé

des carpes amoureuses

 

 

 

c’est le tango timide

des ablettes ferrées

par de vieux brochets impavides

 

 

 

c’est le tango des soupirs

des ombres langoureuses

voguant sur l’onde des souvenirs

 

 

 

c’est le tango des tanches

qui sur ma page blanche

parfois en silence se penchent

 

 

 

c’est mon tango au bord des mots

c’est mon tango dans un verre d’eau

qui trinque avec les vers de mon ego

 

 

© F. Urban-Menninger, 2021.

 

 

***

 

Pour citer ce poème inédit

 

Françoise Urban-Menninger« tango dans un verre d'eau », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Numéro Spécial | Printemps 2022 « L'humour au féminin » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 3 novembre 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/ns2022/fum-tango

 

 

 

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2 novembre 2021 2 02 /11 /novembre /2021 13:58

 

Numéro Spécial | Printemps 2022 | Dossier majeur | Florilège | Cuisiner en poétisant (le premier texte seulement) 

 

 

 

 

 

 

Retour au foyer

 

 

&

 

 

Tombée en disgrâce

 

 

 

 

 

 

 

Camille Aubaude

 

Site & blog officiels :

www.lamaisondespages.com/

https://camilleaubaude.wordpress.com/

 

 

 

 

© Crédit photo : Mars & Camillæ, "Camille Aubaude", image fournie par l'autrice. 

 

 

 

Retour au foyer

 

 

Des gâteaux dans des boîtes en plastique sont là depuis je ne sais combien de temps.

La partie de l’armoire que je m’étais réservée pour mes noix, pastilles Vichy et l’indispensable chocolat est envahie de boites plastiques contenant des gâteaux. 

À la place du chocolat guanara dans la boîte en métal bleu, de vieux gâteaux.

Tout en bas, six paquets non entamés de gâteaux constituent la réserve — ce qui vaut mieux que huit pots de confiture ouverts, dont on ne sait s’ils sont dans l’armoire ou au frigo.

Cette invasion n’est rien comparée à l’armoire de Françoise d’Eaubonne qui sert de garde manger : je ne peux y mettre le nez.

Alors on perd son temps à vider des emballages, à mettre des élastiques (une profusion d’élastiques…), et on rend vite les armes car on ne sait plus les dates, les choses nécessaires, quand il y a par exemple quatre fioles de sauce soja.

Je viens de me résoudre à jeter quelques sachets de sauces pourrissant dans la porte du frigo, puis trois petites boîtes de sauces variées, me disant que ce sont les traces d’un partage cette cuisine de conte de fées avec un bon cuisinier.

Les cheminées n’étaient pas fermées, absorbant la chaleur et l’air purifié. J’ai suspendu avec des clips dorés de beaux tissus devant les foyers vides. La chaleur est aussitôt revenue.

Seule, on ne peut accomplir l’œuvre d’alimentation du feu.

Je comprends le récent roman de Clara Dupont Monod où la vie à la campagne est rythmée par l’action du père coupant le bois, action étant aussi une idée fixe, comme en amour, pour combler les hantises d’une vie aussi morne qu’obséquieuse, maquillée de gris.

La plus vieille trappe de mon embryon de roman domestique, c’est les clefs changées de place. Qui a eu l’idée de mettre la clef de la petite terrasse face à la Loire dans la pièce qui sert de débarras dans une dépendance nommée Doux logis ? Alors qu’elle a toujours été à droite de la porte de l’office, avec un porte clé en verre mordoré représentant Isis guidant la Reine d’Égypte…

Quelle tristesse quand les femmes étaient entravées par cette universelle condition qui n’apporte pas le plus mince des plaisirs à une vie sans déviance et précaire ! Obligées de réclamer de l’argent à des escadrons de ronds de cuirs, les ménagères n’avaient pas la liberté d’aller voir ailleurs. « Collées » à un névrosé, un schizoïde ou un obsessionnel, toujours aux aguets pour faire marcher sa maison. C’était tout, hélas, c’était bien le tout de ruse et de haine… L’opium de l’amour n’a pas plus de sens humain que les gâteaux.


 

 

 

Tombée en disgrâce

 

 

 

Tombée en disgrâce en son pays, une étrangère est venue à Paris. Elle veut être l’un des grands écrivains de son temps, et vit aussi dans cette Suisse non pas aimée des dieux mais des banquiers. Son vœu étant d’avoir un stand au Marché de la Poésie, je l’invite au stand de mes éditions. Le coût est moindre que pour les autres salons du livre. On y vend des poèmes.

Les gens s’élèvent en poésie comme ils tombent amoureux : belle tentation, singulière fécondité !

Or la belle étrangère ne veut pas tenir le stand si l’on n’organise pas un événement pour la mettre en valeur. Alors, l’invitation se perd, quelques jours avant. Tant mieux, tant pis, elle avait pris la place des autres, le jour le plus fréquenté. Elle montre qu’elle n’est pas digne de considération, et l’on sourit de l’Intangibilité des Principes d’une auteure qui se dit sans amis.

Le stand étant très bien fréquenté, elle y pose ses livres. Que dis-je, elle les étale, en pratique la démonstration sans considérer les livres qu’elle recouvre. Un illustrateur qui a lui-même mordu un quart de l’espace lui achète quatre livres.

Il est logique que le collectif lui demande une contribution, un contre-don, un pourcentage, appelons cela selon le bon plaisir des classes sociales. Colère de l’étrangère !

Les autres poètes reversent l’intégralité du prix de leurs livres au collectif, rétribuant le travail d’installation de stand, les heures de présence, en un mot, l’exploitation, fondée sur la confiance dans le livre.

Soudain révélée, la petite hyène dénonce, et la délation m’a toujours saisie de répugnance. « Je vais appeler Untel pour savoir si c’est bien le prix à payer ». La plus riche des auteurs invités chipote pour quelques sous, « le sujet qui fâche ». Alors tout s’agite comme la cape rouge devant un taureau furieux. Le miel vire au fiel, la noblesse se teinte de vulgarité, pour user d’images qui vont et viennent dans des océans de silence. 

Que dire du style ? Unique, rare, irremplaçable ? 

« La Poète » se prend les pieds dans le tapis de l’ambition qui endurcit toute conscience humaine. 

Va-t-elle retomber en disgrâce ?

 

© C. Aubaude, 2021.

 

 

 

***

 

Pour citer ces anecdotes

 

Camille Aubaude« Retour au foyer » & « Tombée en disgrâce » textes inédits, Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Numéro Spécial | Printemps 2022 « L'humour au féminin » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 2 novembre 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/ns2022/ca-retouraufoyer

 

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Numéro Spécial 2022 Muses et féminins en poésie
31 octobre 2021 7 31 /10 /octobre /2021 18:11

 

Numéro Spécial 2017 | Dossier | Articles & Témoignages

 

 

 

 

 

 

 

Jeanne Duval,

 

 

l'Aimée de Charles Baudelaire :

 

 

une muse haïtienne à Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

Karine Yeno Edowiza

 

 

 

 

Crédit photo : Édouard Manet, "Jeanne Duval", "Baudelaire's Mistress", 1862, Commons, domaine public. 

​​​​​

 

 

Ce texte a été publié pour la première fois dans le Numéro Spécial 2017 (édition en papier uniquement, numéro épuisé). LE PAN POÉTIQUE DES MUSES a décidé de le rendre disponible en accès libre :

 

 

 

Le statut de la muse haïtienne de Charles Baudelaire, Jeanne Duval, parce qu'attribuée à une femme noire, métisse, semble être réduit à celui d'intrigante, de prostituée, de scandaleuse et illettrée. Si Charles Baudelaire la nomme sa « gloire », les historiens ou critiques d'art n'ont retenu d'elle que la « maîtresse ».

J'ai choisi au travers de mon récit poétique « Jeanne Duval, l'Aimée de Charles Baudelaire » de la replacer dans le contexte politique et artistique de l'époque pour témoigner de sa personnalité.

Un contexte politique mi impérial mi républicain, qui ne permettait pas au couple mixte qu'elle formait avec Charles Baudelaire de s'épanouir. Jeanne Duval était une femme libre, comédienne, lettrée et afro-caraïbéene. J'ai aussi voulu rendre hommage à la poésie de Charles Baudelaire. Jeanne Duval a fréquenté et inspiré le photographe Félix Tournachon Nadar, les peintres Édouard Manet, Gustave Courbet, Berthe Morisot, l'auteur Théodore de Banville, la chanteuse Emma Calvé, l'intellectuelle et muse Apollonie Sabatier.

Une muse n'est jamais muette ou figée, sinon elle n'inspirerait pas.

 

 

 

 

Le contexte politique dans lequel vécut Jeanne Duval

 

 

 

Selon mes hypothèses, toujours établies à partir de documents et de témoignages historiques vérifiables, Jeanne Duval serait née en 1820, selon un acte de naissance haïtien, Jeanne Prosper Caroline Dardart dite Jeanne Duval dite Berthe au théâtre, de son vrai nom Lemaire ou Lemer, à Jacmel en Haïti. Elle serait morte vers 1870 selon le témoignage de Félix Tournachon Nadar, plus tard (1878) selon la cantatrice Emma Calvé qui la dépeint dans autobiographie avec une chevelure grise, âgée d'une soixantaine d'années. On peut s'interroger sur le fait que Jeanne Duval n'a pas de tombe connue.

 

Jeanne Duval n'est pas une énigme. C'est une femme qui a vécu à une époque où la France oscillait entre empire et république en devenir. Quand on replace Jeanne Duval dans ce contexte politique et historique, on sait ce à quoi le couple mixte qu'elle formait avec Charles Baudelaire a dû faire face. Ils font connaissance sous l'empire en 1841 ou 1842. Quand Jeanne rencontre Charles, l'esclavage n'est pas aboli. La seconde république française commence en 1848 et abolit l'esclavage. Pourtant, elle est une femme noire, métisse, libre, qui se pavane aux bras d'un blanc résolument républicain et poète du renouveau. La France redevient un empire en 1852 jusqu'en 1870. Charles Baudelaire meurt sans avoir vu la 3ème république. Quant à Jeanne Duval, elle s'éteint des années après la proclamation de la 3ème république.

C'est donc dans une France impériale que le couple tombe amoureux. L'empire français pratique encore le commerce triangulaire, s'enrichit par ses marchandises humaines, et maintient le code noir qui, entre autres, rabaisse les femmes noires et métisses au rang d'esclaves reproductrices. Il faut replacer aussi les poèmes de Charles Baudelaire dans ce contexte-là. Le poète nous offre à voir une femme noire, métisse, libre, belle, digne et désirable, loin du cliché impérial.

 

Le Général Aupick est le beau-père de Charles Baudelaire (mari de sa mère devenue veuve) et sert l'empire, notamment en diplomatie à l'étranger. Baudelaire Père était républicain et ses fils (Charles Baudelaire et son frère avocat) le sont aussi. Charles Baudelaire le citoyen est également celui qui prévient Proudhon d'un attentat contre sa personne (on se réfère aux documents biographiques de Gustave Courbet à ce sujet).

 

Depuis 1804, Haïti-Saint-Domingue est une république et d'anciens esclaves ont été libérés. L'armée française, qui souhaitait conserver cette colonie, a perdu face à l'armée de libération. Jeanne Duval est donc forcément une scandaleuse pour les politiques impériaux. Même si des historiens stipulent que cette Jeanne Duval Lemaire (née en Haïti) n'est pas forcément notre Jeanne Baudelairienne, peu importe. Pour feu, la photographe ghanéenne-écossaise Maud Sulter, c'est une métisse guinéenne. Ce qui compte c'est qu'elle avait un statut de femme libre, non d'esclave au moment où elle a vécu à Paris, en plein empire. On ne peut comprendre Jeanne Duval la muse que si l'on comprend Jeanne Duval politisée de fait.

 

Voici un extrait d'un billet (mot) que Jeanne Duval a écrit à Charles Baudelaire : « … On sonne un gros coup. J’étais couchée et Louise (ma bonne) sortie. Ce ne pouvait être que toi. Je cours ouvrir en chemise. Personne ! Mais à travers la cour, de mon rideau je vois ton étourneau de frère qui file comme un cerf-volant. Qu’est-ce que tu voulais? Viens me le dire… »1. Lettrée, oui. Jeanne était comédienne, elle savait donc lire et écrire. Poétesse ? Peut-être, si l'on relève le style de ce petit mot, qui s'apparente à un petit poème. Où sont donc passées les lettres que Jeanne Duval a écrit à Charles Baudelaire? Jeanne avait une bonne, elle avait donc un statut social qui le lui permettait. Elle n'a pas toujours vécu sur l'héritage de Charles. D'ailleurs la mère de Jeanne Duval est venue la rejoindre à Paris, comme l'attestent des lettres de Charles Baudelaire. Elle qualifie Charles Baudelaire de « frère », par rapport à l'idéal républicain, probablement. En outre, on sait que Charles Baudelaire n'aurait pas été accepté en franc-maçonnerie mais qu'en était-il de Jeanne Duval ? C'est aussi avec son patrimoine politique que la muse haïtienne a été sublimée en poésie, peinte et dessinée.

 

 

 

 

Jeanne Duval, Muse d'Artistes (poètes, auteurs, peintres et photographes)

 

 

 

Crédit photo : Baudelaire, "Jeanne Duval", dessin de sa "Vénus noire", Commons, domaine public. 

 

​​​​​

 

Poètes, auteurs, peintres et photographes ont saisi Jeanne Duval. Elle avait beaucoup de succès en tant que muse, peut-être plus qu'au théâtre de la porte Saint Martin ou celui du Panthéon, qui lui sont généralement attribués comme scènes de prédilection. L'auteur Gustave Flaubert connaissait aussi Jeanne Duval. Et l'on peut supposer que Flaubert, qui s'est inspiré de plusieurs femmes pour dépeindre son héroïne Emma Bovary, a probablement songé à la Muse Jeanne Duval.

Et l'on sait que les poètes Charles Baudelaire et Théodore de Banville2 ont écrit des poèmes inspirés par Jeanne Duval. Théodore de Banville a écrit « Le Divan Le Peletier » en s'inspirant de « l'esprit moderne » de cette Muse qu'il qualifiera de « spirituelle » dans l'un de ces ouvrages3.

 

Quand Charles Baudelaire écrit sur Jeanne Duval en muse érotique, il ne ressort de ces poèmes aucun cliché de l'esclave noire ou métisse dont le maître blanc peut profiter à sa guise. Il en ressort de l'amour sublimé de chair et d'esprit. Encore une fois, pour l'époque, faire de ce type de femme-là une égale désirable est complètement révolutionnaire. Une vingtaine de poèmes environ sont reconnus comme étant inspirés par Jeanne Duval: Parfum exotique, Sed non satiata, La Chevelure, Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Le Serpent qui danse, Remords posthume, Hymne à la beauté, Le Chat, Duellum, Un Fantôme, Je te donne ces vers afin que si mon nom, Le Balcon, Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, Les métamorphoses du vampire, Le Vampire, Les Bijoux, Une Charogne, La Beauté, De profundis clamavi, Le Léthé, Le Possédé, Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle, L’invitation au voyage, Épilogue à la deuxième édition. Les poètes amoureux n'ont pas de limite en poésie, on peut supposer que d'autres lui sont attribués. On peut aussi se référencer à l'ouvrage « Journaux intimes, fusées » de Charles Baudelaire.

 

Jeanne Duval a été dessinée à plusieurs reprises et différents âges par Charles Baudelaire lui-même, à la plume et à l'encre de Chine entre 1858 et 1865. Il ne l'a jamais dessinée nue ni aucun peintre d'ailleurs. Beaucoup ont spéculé sur la phrase posée sur un dessin : « Quaerens quem devoret » qui signifie « Comme un lion rugissant, cherchant qui dévoré ». Et pourquoi ne pas supposer que Charles Baudelaire exténué des pressions sociales de l'empire que son couple représentait, dessine Jeanne Duval dans l'optique de dire « Est-ce d'elle que vous avez si peur ? » ou encore « Il est temps de fermer la gueule des lions ». Des dessins de Jeanne Duval par Charles Baudelaire se dégage une muse d'un air mutin, d'une sensualité d'amoureuse et d'une personnalité vive.

 

Le peintre religieux Paul Chenavard, ami d'Eugène Delacroix, voulait lui aussi peindre Jeanne Duval et Charles Baudelaire lui a envoyé un dessin à ce sujet. Gustave Courbet a peint Jeanne Duval dans son tableau intitulé « L’Atelier du peintre. Allégorie Réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique (et morale) » et daté de 1865. Plus connu sous le nom de « L'Atelier du peintre », le tableau est exposé au Musée d'Orsay à Paris. Jeanne a été effacée du tableau, sans preuve que ce soit Gustave Courbet lui-même qui l'ait ôté, même s'il lui arrivait de gommer des personnages de ces tableaux. Le temps faisant son effet, lors d'une restauration de l'œuvre, elle est réapparue. Ce tableau dépeint les progrès et régressions de l'humanité selon Gustave Courbet. Charles Baudelaire et Jeanne Duval sont placés du côté des progrès de l'Humanité par le peintre Gustave Courbet. Ce dernier s'est inspiré de son tableau « Portrait de Baudelaire » et l'a reproduit quasi à l'identique dans « L'Atelier du peintre ».4

 

Édouard Manet a également peint Jeanne Duval à plusieurs reprises. Son œuvre la plus connue est le tableau dit « La maîtresse de Baudelaire » (titre non donné par le peintre) daté de 1862. On y note le contre-pied (figuratif et figuré) baudelairien des poèmes sensuels. Jeanne Duval ressemble à une fleur gigantesque stoïque de beauté, même si vieillissante, à l'éventail figé et le vent ne souffle que sur les rideaux. Il faut se rappeler qu'Édouard Manet a vécu dans le Brésil du 19ème siècle. Rappelons-nous aussi la force politique de son œuvre « L'exécution de Maximilien » œuvre partisane d'un combat républicain anti-violent. Son tableau « Olympia » (daté de 1863) est tout aussi politique. Édouard Manet a peint Jeanne Duval entièrement habillée en opposition à « Olympia ». 

 

D'emblée, dans la toile « Olympia », Édouard Manet dénonce le diktat de la beauté : est-on belle parce qu'on est blanche et nue ? Une fleur est-elle belle de fait ? Peut-on se permettre de dire qu'une femme noire, métisse, est belle ? Un chat noir est-il plus beau qu'une modèle noire, métisse ? L'œuvre de Frédéric Bazille daté de 1870 « Négresse aux pivoines » fait nettement référence à « Olympia » et mène à répondre à ces questions. Je pense incontestablement que le portrait « Au bal » de Berthe Morisot, daté de 1875, représente Jeanne Duval, encore une fois vêtue de blanc, à l'éventail, dans le même ordre d'idée d'hommage à un tableau de Édouard Manet, chef de file de l'impressionnisme pour beaucoup de peintres.

 

C'est le photographe Félix Tournachon Nadar qui a présenté Jeanne Duval à Charles Baudelaire. Mais ils s'étaient croisés auparavant, au théâtre grâce à Théodore de Banville dont l'ouvrage « Lettres chimériques » est une œuvre primordiale d'un témoignage qui rend hommage au couple. Il est indiscutable que Félix Tournachon Nadar a photographié Jeanne à plusieurs reprises, peut-être même le couple, pourquoi ne l'aurait-il pas fait ? Dans le fichier de la bibliothèque nationale de France, de l'Atelier Nadar, on la retrouve en « Jeune modèle ». Sous le nom des photographiés Duval apparaissent un « Docteur Duval » et un « bébé Duval » des Folies bergères. Il faut aussi souligner les ressemblances avec des « actrices ou femmes non identifiées ». C'est une des rares qui pose en drapée de velours, les cheveux crépus lâchés, face au photographe, suggérant de nouvelles beautés féminines. Dans son ouvrage « Baudelaire intime, le poète vierge » le photographe Félix Tournachon Nadar dresse un portrait parfois sec de Jeanne Duval dont il fait la connaissance en 1839. Enfin, Jeanne Duval et Charles Baudelaire fréquentaient le salon d'Apollonie Sabatier. C'était un lieu de rendez-vous où beaucoup d'intellectuels, de politiques et d'artistes de l'époque se retrouvaient. Sur l'un des dessins de Charles Baudelaire Apollonie Sabatier a noté : « La voilà votre idéal, la dardart ».

 

 

Cette femme, Jeanne Duval, est une figure historique et esthétique primordiale du 19ème. On ne saurait la réduire au niveau d'un érotisme ou d'une prétendue prostitution. Elle a inspiré de nombreux artistes et auteurs français. Elle leur a apporté son esprit moderne et une esthétique qui permettra d'enrichir des courants artistiques de la nouvelle poésie, de la peinture notamment de l'impressionnisme, et de la photographie de portrait d'actrices.

Jeanne Duval a été l'Aimée de Charles Baudelaire, celui qui apporta un souffle nouveau à la poésie, comme le soulignait Victor Hugo. Un souffle nouveau littéraire, esthétique, politique et social : « Nous qui avons mieux fait que de connaître Baudelaire, nous qui l'avons toujours suivi, admiré et aimé, nous savons que sa vie entière, comme son œuvre, fut remplie par un seul amour, et que du premier jour au dernier, il aima une seule femme, cette Jeanne, admirablement belle, gracieuse et spirituelle, qu'il a toujours chantée.»5

 

 

 

© K. Yeno Edowiza

 

 

Notes

 

1. Voir « Baudelaire Intime », p. 11 par Nadar. Extrait d'un billet écrit par Jeanne Duval. Félix Tournachon, Nadar dit avoir vu Jeanne Duval en 1870.

2. Cf. « Mes souvenirs »,  Théodore de Banville, Charpentier, 1882, p. 74 : « C'était une fille de couleur, d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial ».

3. Voir « Lettres chimériques », 1885, pp.281-282.

4. J'ai réalisé une image numérique à partir de ce portrait et de celui d'un dessin de Charles Baudelaire, en utilisant le poème « La chevelure » pour replacer le couple ensemble.

5. Théodore de Banville, « Lettres Chimériques ».

 

À lire aussi : 

 

 

Biographie



 

Karine Yeno EDOWIZA, née le 29 mai 1970 à Paris, est une auteure française et gabonaise.  Elle a grandi à Paris, Créteil et Libreville. Diplômée d'une Maîtrise d'Ethnologie, Karine yeno Edowiza écrit des récits, contes, poèmes, slam, pièce de théâtre et des récits-documentaires.


 

Autoportrait : artiste et auteure, je suis diplômée d'une Maîtrise d'ethnologie (2 spécialisations : rituels corporels et santé féminine, objets royaux et structures d'état de l'Afrique centrale). Je me produis sur scène comme comédienne et slameuse-chanteuse. J'ai mis en scène mon texte « Nzinga, reine et résistante » au théâtre. Je compte plusieurs stages et résidences cinématographiques à mon actif, notamment avec Sud écriture et la cinémathèque de Nice et le Grec. J'ai exposé mes travaux numériques dessins, peintures et photos autour de Jeanne Duval et Charles Baudelaire au Museeav de Nice. Je continue mes recherches sur Jeanne Duval.

 

 

 

***

 

 

Pour citer ce témoignage

 

Karine Yeno Edowiza, « Jeanne Duval, l'Aimée de Charles Baudelaire : une muse haïtienne à Paris »Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Numéro spécial 2017 (papier, numéro épuisé), mis en ligne le 31 octobre 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/ns2017/kye-jeanneduval

 

 

 

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  • No 12 | AUTOMNE 2022
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE & MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES & PRATIQUES N°12 | AUTOMNE 2022 UNE POÉMUSIQUE DES FEMMES & GENRE* Crédit photo : Anne Vallayer-Coster, "Instruments de musique". Tableau temporaire....
  • J'ai vu la larme
    N°12 | Une Poémusique des Femmes & Genre | Astres & Nature J'ai vu la larme Poème & dessin Mokhtar El Amraoui © Crédit photo : Mokhtar El Amraoui, « J'ai vu la larme », dessin. J’ai vu la larme sur l’eau Se poser tel un pigeon Attendu en regards et semences...
  • No 11 | ÉTÉ 2022
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE & MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES & PRATIQUES N°11 | ÉTÉ 2022 PARFUMERIE POÉTIQUE OU PARFUMS, POÉSIE & GENRE © Crédit photo : Mariem Garaali Hadoussa,"Strange roses", tableau. SOMMAIRE...
  • N°11 | ÉTÉ 2022 | SOMMAIRE
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE & MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES & PRATIQUES N°11 | ÉTÉ 2022 PARFUMERIE POÉTIQUE OU PARFUMS, POÉSIE & GENRE N°11 | SOMMAIRE EN COURS D'ÉDITION... © Crédit photo : Mariem Garaali Hadoussa,"Titre...
  • Biographie de Charlène LYONNET
    Biographie & publications disponibles numériquement Charlène LYONNET Chasseuse d'élans poétiques Discrète, vagabonde. chasseuse d'élans poétiques et de rebondissements, mélangeuse d'encritures. Publications : Puissance Dix le Mag, n°4 été 2020, parution...
  • Le corbeau amoureux
    N°11 | Parfums, Poésie & Genre | Dossier majeur| Florilège | Astres & animaux Le corbeau amoureux Charlène Lyonnet © Crédit photo : Bouquet de fleurs, image prise par DS. Ombre en peine apprivoise, timide, les mots doux à la lueur des fragrances du crépuscule....
  • William Klein, l’ami américain
    N°11 | Parfums, Poésie & Genre | Revue culturelle des Amériques | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages William Klein, l’ami américain Mustapha Saha Sociologue, poète, artiste © Crédit photo : William Kein & Mustapha Saha. Paris, 14 septembre...
  • Le cri des femmes du monde
    N°11 | Parfums, Poésie & Genre | Dossier mineur| Florilège | Réflexions féministes sur l'actualité Le cri des femmes du monde Lydia Kowicz Loriot © Crédit photo : Schutterstock, Natalypaint, image fournie par l'autrice. Parce qu’il faut qu’un poète crie...