21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 14:36

 

Premier colloque 2017-2018 | IV – Poésie hors ses frontières

 

 

 

Le conte interoral caribéen :

 

 

 

une visée humanisante

 

 

 

 

Emmanuel Toh Bi

Maître de conférences

Université de BOUAKÉ Côte d’Ivoire

Écrivain-poète, concepteur de l’IVOIRONIE

 

 

 

© Crédit photo : 1ère de couverture illustrée.

 

 

 

Hanétha VÉTÉ-CONGOLO, L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité, vers un traité d’esthétique caribéenne, Saint-Denis, Éditions Connaissances et Savoirs, 2016, 510 p., EAN 9782753903746

 

 

***

 

Théorie et glose liminaires

 

 

Si l’Afrique veut exister dans le concert des sciences et des littératures, elle devra impérieusement initier la critique innovante de sa Parole intrinsèque, celle non encore affadie par les prétentions épineuses d’un savoir étranger. C’est ce que semble avoir compris si brillamment Hanétha Vété-Congolo en entreprenant la réalisation de L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité. Il s’agit d’Afrique, mais d’une Afrique hors Afrique : une Afrique caribéenne. Une telle initiative intellectuelle et universitaire est le refus d’un asservissement philosophique dont les postulats sont racialisés et qui prennent racine dans les méandres d’une histoire négatrice, semblant débiter des volutes d’imprécations sur le martyr-Afrique. La parole, c’est l’esprit, c’est l’âme. C’est la liberté de création, c’est la création elle-même. C’est l’existence inaliénablement souveraine, insoumissible.

 

On peut dompter le corps ou l’être-enveloppe à l’issue d’une victoire militaire, mais tant qu’on n’a pas dompté ce souffle spirituel, du reste, indomptable, qui est en l’être, on ne peut se targuer, du moins, pas très longtemps, d’avoir nié ou phagocyté indiscutablement une culture au profit d’une autre qu’on tiendrait pour absolue. Ainsi, dans le brouhaha de paroles émises dans le contexte de la plantation caribéenne, paroles deshumanisantes très promptes, très nombreuses et audibles, surtout, énoncées par le dominant, quelle Parole et quel choix de paroles pose donc le dominé ? Cette question est importante puisque le dominé, dans les travaux qui lui sont consacrés, est généralement décrit comme dépourvu de toute possibilité de réponse signifiante. Toutefois, dans l’ouvrage d’Hanétha Vété-Congolo, l’Africain qui, dans la plantation, est, en effet, ordinairement symbolisé par le travail simple du corps, est mis en lumière sous un autre jour, un jour qui rencontre souvent la résistance de beaucoup d’entre nous, refusant de remettre en cause le statu quo et l’angle limité concernant ladite représentation admise de l’Africain esclavagé.

 

Cette nouvelle lumière sous le jour duquel il est présenté signale le complexe travail de l’esprit pour l’éthique et l’esthétique. Voilà la perspective de réflexion d’Hanétha Vété-Congolo, que nous avons pu discerner au parcours de son Interoralité caribéenne. Ceci, mais aussi tant de nouvelles propositions, notamment, dans le domaine de la terminologie. Les manières de parler de l’Africain sont consacrées et l’auteur s’emploie aussi à les déconsacrer pour imposer des termes plus justes en tout cas, qui remettent les pendules à l’heure et portent profondément sur le sens. Le pouvoir du mot dans la vie humaine, le mot qui fait ou qui défait, qui organise et structure, qui soumet ou libère, est l’espace au sein duquel Hanétha Vété-Congolo mène sa réflexion. Elle en saisit toute l’importance et affirme que c’est cela, le mot, qui a été l’enjeu le plus élevé de l’histoire de la colonisation de la Caraïbe. Elle propose donc qu’on ne dise plus « esclave » mais « esclavagé » car, comme elle le démontre, l’intention du mot « esclave » est de construire les perceptions sur l’Africain et d’établir, de manière indélébile dans les esprits, une identité essentialisée de l’Africain. Ainsi, « esclave », de la perspective raciste veut dire que l’Africain est congénitalement fait pour le statut inférieur. Or, Hanétha Vété-Congolo nous dit que le terme « esclavagé », comme elle le conçoit, met plus l’accent, non pas sur l’Africain mais sur celui qui veut faire de l’Africain un être en dehors de l’humanité et imposer au monde entier ce paradigme de perception sur l’Africain.

 

Continuer à utiliser le mot esclave avance Hanétha Vété-Congolo, c’est permettre que cette vision de l’Africain se reproduise sans fin. Selon elle, il faut donc changer de sens et de terme. « Esclavagé » veut dire donc « qui a été réduit injustement par l’action d’une autre personne et sous la domination, à un statut social marginal ». Voilà qui fait réfléchir et qui va vers une démarche de transformation. Hanétha Vété-Congolo nous propose des corrections lesquelles, nous dit-elle, sont encore aujourd’hui indispensables tant nous continuons de fonctionner et de penser à partir de valeurs héritées de l’époque ou l’Africain, pour certains, ne valaient pas plus qu’une table ou une chaise. On n’a pas vraiment pensé et travaillé la question de l’apport philosophique de l’Africain dans la constitution de la Caraïbe. Partant, l’auteur, ajoute, apporte, corrige donc et elle remet en cause pour ouvrir vers d’autres pratiques, d’autres finalités, une plus grande justice.

 

 

À la recherche d’un souffle ontologique de la résistance

 

 

Il faut lire L’interoralité caribéenne pour voir comment l’œuvre est fournie et repose sur le détail et l’explication minutieuse, pas-à-pas qui happe le lecteur, s’impose à lui comme un indispensable outil de connaissance éclairante. Ainsi, par une riche démonstration qui se nourrit des apports de nombreux champs de recherche en sciences sociales et humaines allant de la philosophie, à la linguistique, aux sciences du langage, à l’histoire, la psychologie, la sociologie, l’anthropologie culturelle et bien d’autres encore, Hanétha Vété-Congolo démontre avoir retrouvé le souffle spirituel et philosophique indomptable de l’Africain dans le conte. Le conte relève de valeurs et d’une pratique littéraire insondablement ancestrale, du fait des millénaires négro-africains de sa parolisation. C’est qu’en bons négriers parfumés en monstres sanguins, on a déporté de la marchandise humaine sur mers effroyables de deuil, au déclin de cimetières aquatiques. C’est qu’en bons mercantilistes d’identité, on a déporté le Noir dans un univers plantationnaire sans cœur. Géographiquement et culturellement profondément déconnecté de la chaleur de son site originel des premiers jours de la création où il jouissait de sa pleine identité, d’une rayonnante liberté métaphysique et charnelle.

 

C’est aussi pourquoi, comme nous l’avons dit, Hanétha Vété-Congolo a sujet de dire « l’esclavagé » et non l’esclave. Nul ne naît esclave. C’est qu’en bons tortionnaires irrépentis de l’Histoire, on a parachuté, sous les fers, de belles créatures dans des plantations de chagrin où ils devaient désespérément endurer les affres édictées par des tortionnaires cardinaux en grâce épidermique. C’est qu’en voulant avaler, voire, ingurgiter tout le lucre de la terre, on a troqué le statut de l’espèce humaine contre celui d’une bête de somme. À juste titre, Comme bien d’autres avant et après lui, Bruno Blum, dans son ouvrage BOB MARLEY, le reggae et les rastas, au prétexte d’épiloguer sur le rastafarisme, remonte l’histoire de l’africanité et en conclut que l’esclavage avilit et rabaisse, non seulement, l’esclavagé, mais aussi, l’esclavagiste. En effet, il n’y a qu’une bête qui puisse avoir les ressources psychiques pour bestialiser une autre bête ; il n’y a que l’homme qui a perdu son humanité qui puisse réduire ou ravaler, à l’état de sous-homme, son semblable humain.

 

C’est malheureusement, pour l’Humanité, les conclusions qui se donnent à tirer, inhéremment à cette page nauséabonde du vécu de l’Homme. C’est que, parce qu’on s’est cru fort, on a voulu jauger sa force en effaçant, du moins, en tentant d’effacer son Autre. La force n’est pas essentiellement destinée à agresser mais, de préférence, à créer, à inventer, à travailler sainement, pour faire avancer les choses, pour un mieux-être du monde. C’est que, parce qu’on a voulu imposer l’idée d’une civilisation prétendument universelle, on a tenté de museler son Autre, de sorte à tenter d’en faire un animal domestique, un être virtuel de complicité servile.

 

 

Le conte caribéen, la force métaphysique d’une vision civilisationnelle

 

 

Toutefois, monstrueusement éloigné de ses bases patrimoniales, et quasi-déshumanisé, certes, on a oublié que l’esclavagé portait en lui son savoir et un signe suprêmes, le conte, trésor immatériel difficilement esclavageable, lui. C’est ce que démontre, avec beaucoup de brillance, Hanétha Vété-Congolo. Son texte, édifiamment massif, nous a édifié, massivement. Le conte caribéen, selon ses investigations, comporte le souffle, non seulement, distinctif, mais aussi, signifiant de l’ambiance, de la mentalité, du décor et de la cosmogonie négro-africaine. Cette intimité vitale africaine, le conte en est artistiquement et philosophiquement solidaire, au nom de l’illusion référentielle propre à toute création vraisemblable.

 

Décisivement, l’Africain de la plantation américaine, fait de ce genre oral un espace de méditation sur le sort de la communauté, un miroir de correction du visage éthique, et ce, dans le prolongement du mot de Stendhal au sujet du roman, sa contrepartie littéraire dans la civilisation moderne écrite (« Le roman est un miroir qui se promène le long d’une route »), une érudition universitaire, une sagesse de vie, une force philosophique à défier quelque contrariété réfractaire de l’existence. En réalité, le conte négro-africain est l’espace de la liberté d’expression mais aussi l’indicateur et le fait d’une résiliente métaphysique où se consignent l’Histoire, le présent et les aspirations de la communauté, où se dénoncent les injustices et inégalités raciales et sociales, où s’inscrit le pacte communautaire à l’enseigne du U’buntu chez les ethnies soxa et zulu d’Afrique du Sud. Une telle fortune littéraire, dotée d’une dialectique à soumettre le temps, a servi de catharsis psychanalytique à l’esclavagé négro-africain empêtré dans l’univers plantationnaire où les rapports avec l’esclavagiste blanc ne sont pas de l’ordre du ti kozé ou échange verbal plaisant, mais, malheureusement, d’une tonicité belliciste, haineuse et dégradante de la parole-feu, donc, sous la forme du koutdjèl ou dispute.

 

Ce n’est peut-être pas en vain que dans les contes créoles, on retrouve la typologie des personnages africains : celui que l’auteur nomme fouben, terme paronyme de « fourbe » mais renvoyant aussi au contournement audacieux et inattendu, littérarisation symbolique du lapin, animal de ruse ; l’Anansi, T-Malice ou Jicotea. À quelques variances phonétiques ou orthographiques près, on y retrouve les noms de personnages principaux des contes africains empruntés au monde animalier : « Anansi » viendrait de « Ananzè » chez les peuples Akans de Côte d’Ivoire et du Ghana, littérarisation symbolique de l’araignée, personnification de la victoire par l’intelligence du plus faible au détriment du plus fort incarnant, très souvent, l’axe de l’oppression. En Côte d’Ivoire, précisément, ce personnage de conte est appelé « Kacou Ananzè ». Comme signifié plus haut, « fouben » viendrait du français « fourbe », langue officiel de la plupart des anciennes colonies ayant impacté la Caraïbe. Le conte, sans aucun doute, est la contrepartie orale du roman, du fait que, selon un profil de langage prosaïque, il met en scène la vie quotidienne.

 

Tout se passe comme si, l’Africain, dans un état d’esprit de poétisation politique habile, transfère ses réalités propres au monde animalier sans que ce dernier ne perde, pourtant, les unités minimales de signification fonctionnelles. Le Négro-africain est poète et, de ce fait, il est porté vers la brisée des barrières entre les étants, à l’effet d’une fusion entre l’être, le phénomène et les choses. Car, la poésie, pendant qu’elle est créatrice, elle est aussi résistance, refus du néant et du massacre annoncé de l’Homme. Ainsi, le conte négro-africain n’est pas nécessairement de la poésie mais un état d’esprit de poésie et de philosophie. Sous une forme de représentation expressive, il souscrit à une sorte d’auto-détermination en vouant aux gémonies et dans une verve marxiste bien avant l’heure de celle-ci, l’action inhumaine de la classe bourgeoise, celle de l’oppresseur, à l’encontre de la classe prolétaire, celle de l’opprimé. On en comprendrait que la société négro-africaine de la plantation, en fragilisation physique manifeste et comme si elle se sentait en passe à venir d’effacement métaphysique, est/était communautariste : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous. », a dit l’idéologue de la doctrine.

 

C’est tout le sens du moule de l’Oralité dans lequel Hanétha Vété-Congolo inclut le conte caribéen et dont elle est elle-même civilsationnellement originaire. Dans cette logique, le conte n’est que le support littéraire de l’Oralté qui, elle, désigne toute une vision du monde, un mode d’existence, l’esprit fondateur d’une civilisation communautariste qui intègre le destin particulier au sort collectif, mieux, au sort du collectif, fictionnellement cumulé dans la littérature du conte. On y élabore les projets de société de la communauté, on y exprime les défis à surmonter, les enjeux des combats à mener, l’éthique affranchissante de la vie, on y plébiscite les valeurs morales et intellectuelles, on y conspue le mal, l’ineptie et la sottise, on y célèbre la victoire du bien sur le mal consubstantielle à la célébration du héros, on y déplore le règne éphémère du Mal, et ce, par les rôles divergents d’animaux, de démiurges, d’Êtres surnaturels, provoquant une évasion qui remplit rhétoriquement la fonction de distanciation. Le sujet, ici, la conscience sociale, se démarquant de l’objet pour l’appréhender analytiquement.

 

Ce faisant, le conte est gage d’émancipation pour l’esclavagé dont le péril né des traitements de servitude, se trouve résorbé. C’est toute cette éruption d’enseignements que l’auteur de L’interoralité caribéenne distille à travers deux parties, méthodologiquement bien relevées. La première, « Propositions théorétiques et métaphysiques » est une spéculation critique et métaphysiciste, cohésive sur les concepts, pêle-mêle, de mot caribéen, d’esthétique et intellection, de religion chrétienne, de Négritude, de travail de l’Africain, d’interoralité, de mémoire, d’archéologie du conte caribéen, de conte africain et ses thèmes, d’image mentale, de style du conte. La deuxième partie, « Herméneutique du texte interoral », développe illustrativement et analytiquement les termes et les thèmes de comportement de l’action, de la transposition de l’Afrique, de merveilleux, de modèle africain incluant celui du Nègre caribéen, de typologie de personnages animaux, d’Europe afro-caribéanisée, de proscription, de la mission des dieux.

 

 

Une esthétique de distinction

 

 

Clairement, dans son analyse du conte caribéen, Hanétha dégage un style différent de celui des structuralistes russes comme on en voit chez Vladmir Propp et Denise Paulme. Tout simplement, transcendant la structure du conte, pure façade d’une diégèse savante, le chercheur martiniquais en élabore les codifications gestuelles et symboliques incluant la scénographie, l’histoire, la chanson, la danse… Cette chaleureuse chorégraphie contée à l’enseigne négro-africaine, est l’émanation du paradigme trinôme Conteur/Public/Conte, et édicte la conception que le Caribéen ou le Négro-africain a de l’Esthétique ou de la Beauté. Forcément, la vision négro-africaine de l’Esthétique, du fait qu’elle connecte plus ou moins la psychologie baroque, est solidaire de liberté.

 

Explicitement, l’Art est Désir. Et le Désir agite et bouleverse la Raison qui ne peut le contenir ; l’art, dans sa plénitude sémantique et philosophique, est débauche, c’est-à-dire, démesure, licence. Ainsi, l’épanchement presqu’excessif de ses désirs, le Négro-africain y trouve de la spiritualité constructive : l’Homme est tiré de la nature, et la nature retourne ou se réfugie en l’Homme. Donc, la débauche, esthétiquement expressive, est encline à épouser l’ambiance de l’Univers, à l’effet d’une interpénétration fusionnelle, apte à reconstituer le microcosme universel interchangeable à l’Unité de la Création. Ce n’est pas en vain que la créolisation a pour fondement l’Afrique. En d’autres termes, l’ouvrage montre que, tel un tour de force et comme une garantie d’un certain équilibre axiologique et ontologique pour l’être humain caribéen, l’Afrique a remporté l’enjeu des défis culturels, éthiques et philosophiques de la créolisation, phénomène de peuplement mélangé, sinon, coloré de la Caraïbe, espace continental d’Amérique formant un arc de cercle de 3600 Km, allant de l’archipel des Bahamas aux îles trinidadiennes. La transposition des contes africains ne relève pas d’un phénomène simple ou tout simplement spontané mais procède d’un appareillage, d’une procédure et d’une disposition métaphysique complexes éveillés par les enjeux vécus dont le principal est la mort de l’humanité.

 

Tout ce système de l’Africain est mis au service de ladite humanité en danger de mourir par les coups de boutoirs inhumains du racisme de la plantation. Vété-Congolo nous invite à considérer ce tour de force et à en voir toute l’importance, tout le sens. Du XVIème au XXIème siècle, la Caraïbe fut et est peuplée par des hispanophones, des néerlandophones et autres Européens, des locuteurs de langues indiennes, qui migrèrent en l’espace géographique laconiquement indiqué. Cependant, comme le signifie si bien l’auteur, à l’origine,« ce sont les Africains qui, numériquement plus nombreux et culturellement très actifs, ont africanisé l’espace, lui donnant ainsi son caractère distinctif. » Indubitablement, dans cette action culturelle, le conte, valeur identitaire négro-africaine hautement distinctive, revendique un rayon important. Avec beaucoup de maladresse peut-être, on dira, béatement, que l’esclavagé a triomphé. Cicéron avait bien perçu cette lubie de l’Histoire des contacts entre civilisations quand il affirmait : « Rôme s’est imposée à Athènes par la force mais Athènes a imposé sa civilisation à Rôme. » Autrement dit, la force physique, avec sa déclinaison flatteuse que représentent les armes, n’est jamais longtemps dominatrice.

 

C’est plutôt la culture qui a la force de dominer intellectuellement et, donc, d’avoir un effet de coercition sur l’Histoire. On en infère la notion de la dialectique du maître et de l’esclave, savamment développée dans phénoménologie de l’esprit d’un certain Hegel qui, malencontreusement, a des réflexes langagiers archaïques pour l’Afrique. En arguant son savant concept, Hegel s’imaginait-il un seul instant qu’il étalait ainsi prophétiquement le sort des rapports interraciaux ? L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité, opportunément, constitue tout un programme en participant brillamment à remettre à la surface de la conscience universelle la vérité hégélienne.

 

Sans nul doute, dans l’esprit de l’auteur, les contes caribéens sont le nouveau visage, mieux, la version sublimée des contes négro-africains proférés par les Africains déportés en Amérique. Bien évidemment, il est de mise les aléas de modifications, nés de la langue nouvelle, sans doute, du temps et des facteurs du nouvel environnement, peut-être, en tous cas, de fluctuations historico-sociologiques. Dans le conte caribéen, l’on peut distinguer, donc, un phénomène morphologique fort complexe par le biais de codes, symboles et images, mais aussi par la coprésence d’un ou de plusieurs contes, de segments différents d’un même conte type africain, ou de segments de contes types africains différents. En plus de ses particularités métaphysiques, voilà l’une des particularités physiques de l’interoralité du conte caribéen. Avec justesse, le folkloriste américain Charles Lincoln Edwards dans Bahamas songs andstories, le démontre et Hanétha Vété-Congolo de l’invoquer si lucidement. Une autre particularité à laquelle l’auteure accorde une importance également cruciale, se manifeste par la présence du conte européen à l’intérieur du système de contes caribéens.

 

Une présence européenne afro-caribéannisée sous le procès métaphysique de l’Africain. Ainsi, un conte caribéen peut aussi être formé de segments de contes africains et de segments de contes européens à la fois. La valeur esthétique de cette particularité du conte caribéen n’est pas négligeable. Le conte caribéen est un inter-conte. L’auteur nous montre qu’un conte caribéen déjà fait de plusieurs parties de contes africains peut aussi contenir des parties de contes européens. La créativité est à son comble dans une plantation qui veut l’interdire et c’est dans la signification de ce phénomène interdit mais bien produit, un ‘pied de nez’ comme le dit l’auteur, qu’il faut chercher sa valeur pour l’humanité. Le beau répond au laid et l’esthétique devient une réponse éthique inouïe à la volonté affichée et soutenue de ladite plantation à rendre l’Africain laid. L’auteur montre ainsi comment se présentent deux enjeux inter-liés pour l’espace des Caraïbes qu’on veut plonger dans des ténèbres mais qui résiste avec ce que l’humain a de plus humain : son éthique, son esthétique.


 

 

Un art de titre

 

 

 

C’est pourquoi, nous nous sentons impressionné par le titre de l’ouvrage, lequel titre nous semble briller d’une intelligibilité poético-philosophique : L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité ; il y a ici que le néologisme interoralité attire l’attention. Ensuite, l’idée du conte y apparaît, non sous la forme d’un nom commun ou substantif mais, plutôt, sous la forme d’un participe passé hypostasié, ici, pris comme adjectif qualificatif. L’entité qu’il qualifie, c’est « le mot », plus petite unité distinctive d’une structure linguistique et synecdoque du récit ou de parole. Mais l’auteure conçoit aussi le mot comme symbole de signifiance démarquant les choses humaines les plus distinctives et inaliénables.

 

C’est la raison pour laquelle, elle prête autant attention aux phénomènes de prise de parole dans la plantation, lieu où la parole dominante est néantisante pour l’Africain. Le sens donc de la parole du conte caribéen s’adjoint à son esthétique pour contredire la parole dominante et ainsi, ce tout formule une éthique qu’à première vue, il n’avait pas été permis d’envisager tant le contexte en était à la déchéance de l’Homme. Le conte, donc, serait le point focal ou la manivelle ouvrière de l’identité victorieuse mais aussi du positionnement philosophique de l’Africain, martyr-légendaire de vicissitudes avilissantes de l’Histoire. Il s’inscrit, de cet art synthétique, que la formulation du titre relève d’une grande virtuosité linguistique. Ce n’est pas si étonnant, Hanétha Vété-Congolo est poète, et elle en est de confirmée.

 

Donc, l’esclavagé a aussi et en plus travaillé pour la Parole propre, la parole humaine, inclusive, expansive, la Parole éthique. Celui dit « esclavagé » a triomphé. Mais ! On ne commente pas une victoire ! On la fête : tambourinaires en verve rangée, mamelles étincelantes en procession festive, fusées de sonorités flûtistes couvrant l’atmosphère…Bêtes et volaille en immolation folâtre… Mets d’arôme monumental en taille religieuse… Pépins de fêtards guillerets par foules virtuoses… chorale de voix ravisseuses de ciel… Artistes paroliers-conteurs en perte d’haleine… Donc, l’Afrique a triomphé !

 

Lettre n°12 | Critique & réception | Revue cultuelle d'Orient et d'Afrique

 

 

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Pour citer cet article


Emmanuel Toh Bi, « Le conte interoral caribéen : une visée humanisante », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes » & Lettre n°12, mis en ligne le 21 novembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/11/conte-caribeen.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans colloques en ligne La Lettre de la revue LPpdm
16 novembre 2017 4 16 /11 /novembre /2017 15:19

 

Lettre n°12 | Articles & témoignages

 

 

Premier colloque 2017-2018 |

 

II – La poésie et les poètes selon les contemporaines

 

 

 

 

Les vers de l’essentiel

 

 

 

Huguette Bertrand

 

Site personnel : http://www.espacepoetique.com/Espace/intime.html

Page dans Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Huguette_Bertrand

 

 

 

La poésie est une perception sensorielle qui simpose à soi en rapport avec ce qui nous entoure, à ce que nous vivons. Comme une urgence, un élan vous presse alors de venir montrer cette perception, vous emporte vers le geste de l’écriture. La Parole vous arrive à l’état brut et demande à être ciselée, élaguée, comme une sculpture des émotions humaines qui veut se montrer au monde, épurée. Une sculpture des émotions qui ne souffre pas d’arêtes, mais bien d'une forme lisse et directe qui viendra accueillir le regard de ceux qui savent voir avec les yeux du cœur. Il en va de même pour l’oreille de ceux qui préfèrent l’entendre.

 

En regard de cette Parole, le poète en est le contenant, le contenu et l’instrument tout à la fois. Il puisera dans son imaginaire les moyens pour faire ressortir l’essentiel de cette Parole donnée. Ces moyens sont sa sensibilité au non tangible qui rendra tangible la Parole par des mots agencés qui s’étaleront devant lui ou elle, souvent ébahi(e) !

 

Cet art qu’est l’écriture poétique sera l’œuvre d’une promesse venue de l’âme retournée à l’âme. C’est donc dire que la poésie comme moyen d’expression deviendra un état de vie, une façon autre de percevoir la vie autour de soi et de mettre en lumière ce que nos quotidiens nous empêchent de voir, c’est-à-dire, ces essentiels de nos histoires.

 

Cette voie poétique est pavée de sensations qui rassemblent la gamme complète des émotions humaines ressenties par le poète en son être entier. Il devient donc le miroir qui ose montrer toutes les facettes de notre humanité.

 

06/10/2017

 

***

Pour citer ce texte

 

Huguette Bertrand, « Les vers de l’essentiel », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°12 & Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 16 novembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/11/vers-essentiel.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm colloques en ligne
27 octobre 2017 5 27 /10 /octobre /2017 17:05

 

N° 7 | Dossier mineur | Invitation à se passionner pour

 

 

Premier colloque 2017-2018 | I – Parcours poétiques à découvrir

 

 

 

 

Jacquelyne Lepaul, son œuvre

 

 

extraordinairement moderne

 

 

à redécouvrir !

 

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

Illustrations de

 

Jacquelyne Lepaul

 

 

Illustrations et poèmes reproduits avec l’aimable autorisation de

 

Jacquelyne Lepaul et de l’Académie rhénane

 

(« Académie des Marches de l’Est »)

 

 

© Crédit photo : portrait en noir et blanc de Jacquelyne Lepaul.

 

 

Il arrive que les brocantes réservent d’étonnantes surprises à celles ou ceux qui ont coutume de les fréquenter. Ce qui est mon cas depuis mon adolescence !

 

C’est ainsi que flânant un dimanche matin dans un marché aux puces de ma région, je suis tombée sur un lot de vieux numéros du « Courrier des Marches ». L’intitulé m’a interpellée car l’Académie rhénane dont je suis membre se nommait, il y a quelques années encore « Académie des Marches de l’Est ».

 

En feuilletant le vingt-quatrième numéro de l’hiver 1950, ce sont les poèmes de Jacquelyne Lepaul qui m’ont médusée par leur modernité, leur sensualité, la magnificence des images qui s’accordaient à merveille avec la photographie de l’auteure, belle, altière, qui semblait me faire signe sur le papier jauni par les ans.

 

J’ai eu aussitôt l’idée un peu folle de retrouver cette femme d’un autre temps mais dont je me sentais si proche par l’écriture et la chance m’a souri car Jacquelyne n’avait pas quitté ses Vosges natales où elle avait vu le jour le 13 août 1926…

 

Quand j’ai entendu sa voix fraîche et gracieuse au bout du fil, j’ai très vite compris qu’il n’y avait pas de hasard !

 

Jacquelyne Lepaul qui m’a avoué avoir remplacé le i de son prénom par un y durant l’époque où elle écrivait, a illustré d’emblée l’image d’une femme espiègle, voire rebelle qui lui a fait dire que bien souvent elle a pensé être en avance sur son temps notamment dans l’écriture de pièces de théâtre qui n’ont jamais pu être montées très certainement pour cette raison.

 

Dessinatrice en textile, elle s’est tournée par la suite vers l’enseignement des lettres, de l’histoire et de la géographie. L’écriture est venue à elle avec l’adolescence et elle publie ses premiers poèmes dans de très nombreuses revues. Dès 1942, elle est remarquée par Paul Valéry qui lui déclare : « Vos poèmes révèlent des sensations vives et profondes et un sens poétique réels ». Quel plus beau compliment que celui de ce grand poète !

 

L’œuvre de Jacquelyne Lepaul dès cette date se construit et des poèmes paraissent dans des revues en France et en Belgique telles La Revue Neuve, La Cassette, Soleils, Cahier de poésie et bien d’autres dont on trouve quelques spécimens en effectuant des recherches sur le web. On note également une anthologie poétique où elle publie des textes aux côtés d’Angèle Vannier, Luc Bérimont ou Maurice Carême en 1957. Dans la revue «Sortilèges en 1953, ses poèmes côtoient ceux d’Henri de Lescoët (voir N° 6 du Pan Poétique des Muses), d’Edgar Morin, de Jean Rousselot… Quelques recueils parsèment son parcours tel « Poèmes d’Avion » paru en 1955 avec une préface de Louis Nottegheim.

 

Si Jacquelyne s’est arrêtée un jour d’écrire, elle n’en laisse pas moins une œuvre impressionnante qui ne demande qu’à être redécouverte, l’auteure elle-même au crépuscule de sa vie, souhaite renouer avec le fil des mots et se réjouit d’être à nouveau publiée et lue ! Voici dans cette première présentation de l’auteure, quelques uns des poèmes publiés dans le vingt-quatrième numéro du Courrier des Marches, la photographie parue dans ce même article et un dessin qui illustre son poème « Rondel » reproduits avec l’aimable autorisation de Jacquelyne Lepaul et de l’Académie rhénane ( « Académie des Marches de l’Est »).

 

***

 

Poèmes de Jacquelyne Lepaul

dans le vingt-quatrième numéro du Courrier des Marches

 

 

© Crédit photo : 1ère de couverture du recueil Poèmes d'avion de Jacquelyne Lepaul,

préface de Louis Notteghem

 

Espoir

 

 

Soleil voudrais-tu m’épouser ?

Je sens au travers de mes hanches

une force magique et zigzagante

je domine, statue nouvelle,

toute la vallée qui sèche

et mon front est léger comme jamais encore

Mon balancement de marche soulevée

rompt les avrils et les septembres

en plein milieu de leur altière tristesse

Soleil voudrais-tu m’épouser ?

les claviers nocturnes auraient-ils coupé

leurs cordes passives enfin ?

Vais-je voir mourir mon passé

qui traînait les saules

jusque même dans mon repaire hanté ?

Soleil voudrais-tu m’épouser ?

palpe mes deux mains ouvertes

d’où s’échappe ton chant clair et simple.

 

 

***

 

© Crédit photo :  1ère de couverture du périodique Soleils.

 

Soir

 

 

Non, le couchant lointain n’est plus qu’un lent mutisme

qui s’allonge en bâillant du mystère et du gris.

Non, le couchant perdu, d’un frêle idéalisme,

n’est même plus un point qui flamboie et sourit !

 

C’est du noir qui s’infiltre et qui rôde aux clôtures,

c’est du néant obscur qui s’enfance en forêt ;

c’est un souffle que le vague parfois sature,

qui trop las veut s’éteindre et s’étouffe à regret ;

 

c’est une voix d’enfant qui passe et qui s’emperle,

une voix fraîche encor qui tâte la douleur ;

c’est l’appel assourdi d’un merle qui éperle

sa grave mélodie où s’enchaînent des pleurs.

 

 

***

 

Rondel

© Crédit photo : Jacquelyne Lepaul, "Rondel" (Cliché S. P. E.).

 

 

Puisque tu n’es plus mon féal

ton indifférence me peine

page qui me divertis mal

et veux briser l’or de ta chaîne.

De notre danse dans le bal

 

j’aimais la langueur incertaine,

puisque tu n’es plus mon féal

ton indifférence me peine,

Et vers quelque noir Escurial

 

à travers montagnes et plaines

je vais partir, l’heure prochaine,

page, appelle mon blanc cheval

puisque tu n’es plus mon féal.

 

***

 

© Crédit photo : Couverture de la revue Flammes vives

 

Diable

 

 

Je pensais qu’il était le diable

avec ses grands baisers

avec ses mains fortes

 

j’ai entr’ouvert la porte

j’ai voulu le tenter

car je ne savais plus

qu’il ne faut pas tenter le diable

 

de notre maison d’argile

dans laquelle il faisait nuit :

dehors le printemps avait le fou-rire

dans ses arbres et les jambes

des filles étaient déjà nues

 

Comme il était aussi léger ce diable

ce diable, qu’une alouette,

dans le premier rayon

 

il s’est envolé d’un coup

Il ne faut pas tenter le diable :

mais par la porte qu’il a laissée ouverte

aussitôt le soleil m’a consolée.

 

 

***

 

Cette présentation est également classée dans le Calepin des personnes d'exception

 

***

 

Pour citer ce texte & ces poèmes

 

Françoise Urban-Menninger, « Jacquelyne Lepaul, son œuvre extraordinairement moderne à redécouvrir ! », illustrations par Jacquelyne Lepaul, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°7 | Automne 2017 « Femmes, poésie & peinture » sous la direction de Maggy de Coster & Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes » mis en ligne le 27 octobre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/jacquelynelepauloeuvre.html

 

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 7 colloques en ligne Calepins
21 septembre 2017 4 21 /09 /septembre /2017 11:21

 

Premier colloque 2017-2018 | I – Parcours poétiques à découvrir

 

 

 

 

Cecilia Mereiles : poète brésilienne avant-gardiste

 

 

 

Rédactrice : Maggy de Coster

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

 

 

 

© Crédit photo :  Cecilia Mereiles, image fournie par M. de Coster.

 


 

Cecília Mereiles naît à Rio de Janeiro le 7 novembre 1901 et meurt le 9 novembre 1964 d’un cancer à soixante-trois ans. Poète avant-gardiste, elle subit l’influence des symbolistes, des romantiques baroques et des parnassiens, et est considérée comme l’un des poètes lusophones les plus importants. Journaliste, elle tenait une chronique sur l’éducation et aussi sur ses voyages en Europe et en Asie. Tour à tour professeure de Littérature luso-brésilienne à lUniversité du District fédéral et de Littérature et culture brésilienne à lUniversité du Texas, conférencière, elle obtient en 1939 le Prix de poésie Olavo Bilac de lAcadémie brésilienne des lettres pour Viagem (Voyage). Suivront d’autres prix comme le Prix Machado de Assis en 1965 ainsi que d’autres distinctions.

 

C’est en 1919 qu’elle entame sa carrière littéraire avec la publication d’un ensemble de sonnets publiés à dix-huit ans sous le tire de Spectrum. Pour elle, le rêve et la réalité sont indissociables et forment une combinaison harmonieuse. Ce qui caractérise le lyrisme de Cecília Meireles c’est la musicalité de ses vers, la contemplation dans la solitude, le silence et aussi la place faite à l’éphémère vu qu’elle a été marquée par la perte de ses parents (son père meurt trois mois avant sa naissance et sa mère alors qu’elle n’avait que trois ans) sans oublier le suicide de son premier mari, le peintre Fernando Correia Dias, et père de ses trois filles.

Orpheline de père et mère, elle est élevée par sa grand-mère qui lui inculque l’amour d’autrui, aussi dit-elle, « La dignité, lélévation spirituelle de ma grand-mère a beaucoup influencé ma façon de considérer les gens et mon regard sur la vie ».

Elle apparaît toujours souriante sur les photos, elle cultivait la joie de vivre. Elle est habitée par le sentiment douloureux de voir le monde s’engluer dans le mal, un mal qui ne lui pas inhérent et Selon elle la vie peut être réinventée et c’est ce qu’elle a tenté de faire par la poésie.

Unanimement considérée par les critiques comme une figure incontournable du modernisme brésilien, elle a une bibliographie générale foisonnante qui compte une dizaine de recueils de poèmes. Mis en musique par le chanteur Fagner, ses textes sont des classiques de la littérature brésilienne qu’apprennent les écoliers, que déclament des amateurs de poésie ainsi que feu le célèbre acteur et comédien brésilien Paulo Autran.

Passionnée par le sanskrit et le hindi, elle traduit de Rabindranath Tagore, ce qui lui valut le titre de Docteur honoris Causa de l’Université de Delhi. Elle traduit également les œuvres de Federico García Lorca, Virginia Woolf, Alexander Pushkin et Rainer Maria Rilke. Elle fonde en 1934, la première bibliothèque pour enfants à Rio de Janeiro. Depuis 1963 une école Primaire du quartier Cangaiba à São Paulo porte son nom. Évoluant en solitaire, sans se rattacher à un cénacle, elle ne rejette pas pour autant les attributs littéraires de la littérature brésilienne même si elle s’accorde une grande liberté dans le rythme et la forme.

Selon lécrivain et poète Mario de Andrade (1893-1945), « le travail de Cecília Meireles est Un paramètre de qualité comme il en existe peu dans lhistoire de la littérature brésilienne. »

En mars 2014, un hommage bien mérité lui a été rendu à Brasilia lors de la XIème Rencontre Internationale des Femmes Écrivains, présidée par Nazareth Thunoli, à laquelle nous avions été conviée.

***

Les deux poèmes ci-dessous sont traduits et insérés ici pour illustrer notre propos. 

 

 

© Crédit photo : image de la version originale du poème & de C. Mereiles, fournie par M. de Coster.

 

 

"Versets I", in Cantiques, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER (NB. la version originale du poème est écrite en portugais) :

 

 

Peu importe que tu n’aies pas de Patrie.

Ne divise pas la Terre.

Ne divise pas le Ciel.

N’arrache pas à la mer des morceaux.

N’abuse de rien.

Élève-toi.

Que toutes les choses soient tiennes.

Que tu atteignes tous les horizons.

Que ton regard fixant tout,

Te mette dans tout,

Comme Dieu.

 

Cecília MEREILES

 

***

 

© Crédit photo : C. Mereiles, organisatrice de la Rencontre Nazareth Thunoli et Maggy de Coster dans la Rencontre Internationale des Femmes écrivains au Brésil en mars 2014,  

image fournie par M. de Coster.


 

 

Ce poème "Guerre" est traduit en français par Maggy DE COSTER à partir de la traduction en espagnol fournie par l’organisatrice de la Rencontre Nazareth THUNOLI lors de la XIème Rencontre Internationale des Femmes écrivains à Brasilia en mars 2014 :

 

 

Guerre

 

 

Il y a tant de sang

que les fleuves se détournent de leur rythme,

l’océan délire et repousse son écume rouge.

Il y a tant de sang que la lune elle-même se lève,

effroyable, errant en des endroits tranquilles,

somnambule aux halos rouges,

le feu de l’enfer dans ses cheveux.

Il y a tant de morts que les visages eux-mêmes,

côte à côte, ne se reconnaissent pas

et les morceaux de corps sont là

comme des épaves sans emploi.

II y a tant de morts que les âmes seules

formeraient des colonnes, ...

et atteindraient les étoiles.

Et les machines aux entrailles béantes,

et les cadavres encore armés,

et la terre avec des fleurs qui brûlent,

et les fleuves effarés, zébrés comme des tigres,

et cette mer folle pleine d’incendies

et de naufrages,

et la lune hallucinée de tout ce dont

elle a témoigné,

et vous et nous, indemnes,

pleurant sur les photos,

tout n’est qu’échafaudages –

parmi les temps longs,

rêvant d’architecture.

 

Cecília MEREILES

 

***

 

Pour citer ce texte

 

Maggy de Coster (texte, traduction & images), « Cecilia Mereiles : poète brésilienne avant-gardiste », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 21 septembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/cecilia-mereiles-avant-gardiste.html

 

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