21 septembre 2017 4 21 /09 /septembre /2017 11:21

 

Premier colloque 2017                                                       

Rubrique : "Colloques en ligne"

 

I – Parcours poétiques à découvrir

 

 

 

 

Cecilia Mereiles : poète brésilienne avant-gardiste

 

 

 

Rédactrice : Maggy de Coster

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

 

 

 

© Crédit photo :  Cecilia Mereiles, image fournie par M. de Coster.

 


 

Cecília Mereiles naît à Rio de Janeiro le 7 novembre 1901 et meurt le 9 novembre 1964 d’un cancer à soixante-trois ans. Poète avant-gardiste, elle subit l’influence des symbolistes, des romantiques baroques et des parnassiens, et est considérée comme l’un des poètes lusophones les plus importants. Journaliste, elle tenait une chronique sur l’éducation et aussi sur ses voyages en Europe et en Asie. Tour à tour professeure de Littérature luso-brésilienne à lUniversité du District fédéral et de Littérature et culture brésilienne à lUniversité du Texas, conférencière, elle obtient en 1939 le Prix de poésie Olavo Bilac de lAcadémie brésilienne des lettres pour Viagem (Voyage). Suivront d’autres prix comme le Prix Machado de Assis en 1965 ainsi que d’autres distinctions.

 

C’est en 1919 qu’elle entame sa carrière littéraire avec la publication d’un ensemble de sonnets publiés à dix-huit ans sous le tire de Spectrum. Pour elle, le rêve et la réalité sont indissociables et forment une combinaison harmonieuse. Ce qui caractérise le lyrisme de Cecília Meireles c’est la musicalité de ses vers, la contemplation dans la solitude, le silence et aussi la place faite à l’éphémère vu qu’elle a été marquée par la perte de ses parents (son père meurt trois mois avant sa naissance et sa mère alors qu’elle n’avait que trois ans) sans oublier le suicide de son premier mari, le peintre Fernando Correia Dias, et père de ses trois filles.

Orpheline de père et mère, elle est élevée par sa grand-mère qui lui inculque l’amour d’autrui, aussi dit-elle, « La dignité, lélévation spirituelle de ma grand-mère a beaucoup influencé ma façon de considérer les gens et mon regard sur la vie ».

Elle apparaît toujours souriante sur les photos, elle cultivait la joie de vivre. Elle est habitée par le sentiment douloureux de voir le monde s’engluer dans le mal, un mal qui ne lui pas inhérent et Selon elle la vie peut être réinventée et c’est ce qu’elle a tenté de faire par la poésie.

Unanimement considérée par les critiques comme une figure incontournable du modernisme brésilien, elle a une bibliographie générale foisonnante qui compte une dizaine de recueils de poèmes. Mis en musique par le chanteur Fagner, ses textes sont des classiques de la littérature brésilienne qu’apprennent les écoliers, que déclament des amateurs de poésie ainsi que feu le célèbre acteur et comédien brésilien Paulo Autran.

Passionnée par le sanskrit et le hindi, elle traduit de Rabindranath Tagore, ce qui lui valut le titre de Docteur honoris Causa de l’Université de Delhi. Elle traduit également les œuvres de Federico García Lorca, Virginia Woolf, Alexander Pushkin et Rainer Maria Rilke. Elle fonde en 1934, la première bibliothèque pour enfants à Rio de Janeiro. Depuis 1963 une école Primaire du quartier Cangaiba à São Paulo porte son nom. Évoluant en solitaire, sans se rattacher à un cénacle, elle ne rejette pas pour autant les attributs littéraires de la littérature brésilienne même si elle s’accorde une grande liberté dans le rythme et la forme.

Selon lécrivain et poète Mario de Andrade (1893-1945), « le travail de Cecília Meireles est Un paramètre de qualité comme il en existe peu dans lhistoire de la littérature brésilienne. »

En mars 2014, un hommage bien mérité lui a été rendu à Brasilia lors de la XIème Rencontre Internationale des Femmes Écrivains, présidée par Nazareth Thunoli, à laquelle nous avions été conviée.

***

Les deux poèmes ci-dessous sont traduits et insérés ici pour illustrer notre propos. 

 

 

© Crédit photo : image de la version originale du poème & de C. Mereiles, fournie par M. de Coster.

 

 

"Versets I", in Cantiques, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER (NB. la version originale du poème est écrite en portugais) :

 

 

Peu importe que tu n’aies pas de Patrie.

Ne divise pas la Terre.

Ne divise pas le Ciel.

N’arrache pas à la mer des morceaux.

N’abuse de rien.

Élève-toi.

Que toutes les choses soient tiennes.

Que tu atteignes tous les horizons.

Que ton regard fixant tout,

Te mette dans tout,

Comme Dieu.

 

Cecília MEREILES

 

***

 

© Crédit photo : C. Mereiles, organisatrice de la Rencontre Nazareth Thunoli et Maggy de Coster dans la Rencontre Internationale des Femmes écrivains au Brésil en mars 2014,  

image fournie par M. de Coster.


 

 

Ce poème "Guerre" est traduit en français par Maggy DE COSTER à partir de la traduction en espagnol fournie par l’organisatrice de la Rencontre Nazareth THUNOLI lors de la XIème Rencontre Internationale des Femmes écrivains à Brasilia en mars 2014 :

 

 

Guerre

 

 

Il y a tant de sang

que les fleuves se détournent de leur rythme,

l’océan délire et repousse son écume rouge.

Il y a tant de sang que la lune elle-même se lève,

effroyable, errant en des endroits tranquilles,

somnambule aux halos rouges,

le feu de l’enfer dans ses cheveux.

Il y a tant de morts que les visages eux-mêmes,

côte à côte, ne se reconnaissent pas

et les morceaux de corps sont là

comme des épaves sans emploi.

II y a tant de morts que les âmes seules

formeraient des colonnes, ...

et atteindraient les étoiles.

Et les machines aux entrailles béantes,

et les cadavres encore armés,

et la terre avec des fleurs qui brûlent,

et les fleuves effarés, zébrés comme des tigres,

et cette mer folle pleine d’incendies

et de naufrages,

et la lune hallucinée de tout ce dont

elle a témoigné,

et vous et nous, indemnes,

pleurant sur les photos,

tout n’est qu’échafaudages –

parmi les temps longs,

rêvant d’architecture.

 

Cecília MEREILES

 

***

 

Pour citer ce texte

 

Maggy de Coster (texte, traduction & images), « Cecilia Mereiles : poète brésilienne avant-gardiste », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 21 septembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/cecilia-mereiles-avant-gardiste.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans colloques en ligne
19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 07:32

 

Premier colloque 2017                                                       

Rubrique : "Colloques en ligne"

I – Parcours poétiques à découvrir

 

 

 

À propos de la poésie de Matilde Espinosa

 

 

Rédactrice : Maggy de Coster

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

 

 

© Crédit photo : Hommage à Matilde Espinosa. Assises, de gauche à droite :

Clara Rojas, Maggy De Coster et Bella Clara Ventura, image fournie par Maggy de Coster.

 

 

 

 

 

Quel bonheur de pouvoir traduire la poésie de Matilde Espinosa, cette grande poète avant-gardiste née le 25 mai 1911 à Huila, au bord du fleuve Páez, dans le département du Cauca en Colombie, qui a ouvert la voie de la liberté aux femmes colombiennes !

J’ai été invitée à Bogota en Octobre 2010 par l’Ambassade de France en Colombie à représenter ce pays à la IXe rencontre Internationale des Écrivains (es) autour de Matilde Espinosa, à la demande de Bella Clara Ventura qui présidait l’événement, commémorant le deuxième anniversaire du décès de la poète. C’est à ce moment-là que j’ai découvert cette femme d’exception dans ses multiples facettes. J’ai été séduite par son engagement en tant que poète militante et aussi par sa personnalité et la portée de son œuvre.

Sa poésie nous remue, elle résonne tantôt comme un appel en faveur de ses compatriotes martyrs tantôt comme un cri de douleur d’une mère aux entrailles déchirées. Matilde s’imprégna de la littérature française puisqu’elle vécut pendant quatre ans en France où naquirent ses deux fils.

Donc, elle ne mérite pas moins d’être connue par les poètes français. Nous lui rendons un hommage posthume, en vulgarisant sa poésie dans la langue de Molière en réunissant quelques–uns de ses poèmes sous le titre de : Le métier à tisser des étoiles, (inédit en français).

Puisse-t-elle se réjouir de notre travail, là où elle est en ce lieu de lumière !

Je remercie Guiomar Cuesta Escobar, sa légatrice testamentaire qui m’a facilité ce travail en me fournissant les textes dont nous vous donnons à lire quelques-uns.

 

***

Les poèmes ci-dessous sont reproduits avec l'aimable autorisation des maisons d'édition, des ayants droit et de la traductrice Maggy de Coster

 

 

 

© Crédit photo : Matilde Espinosa, image fournie par Maggy de Coster.

 

 

Extrait du recueil Le monde un une longue rue, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER, Bogota, Éditions Tercer Mundo, 1976, pp. 27-27.

 

 

Les enfants en exil

 

 

Quelqu’un pense-t-il à nous ?

à nos rêves,

à notre vol raté

et à cette marche

sans savoir qui ou qui

nous attendent ?

 

 

Qui s’est arrêté

quand on nous arrache du lit

dans le frisson du petit matin

alors qu’une forte voix

nous pousse vers le seuil de la porte

et un grand silence

ferme la maison, nos vieux jouets

demeurant au fond ?

 

 

Il faut être légers pour le voyage.

Et le coin (de jeu) dans les cours,

et les amis du pâté de maison,

les petits voisins se demanderont :

Quel méchant vent les arracha

en assombrissant les dernières étoiles ?

 

 

Toutes les patries ont un ciel,

un nom : le Vietnam, le Chili, la Colombie,

et un paysage, un lieu

qui nous paraît plus beau.

 

 

Que deviendront nos choses,

sans propriétaire connu ? Quelque chose que nous oublions :

un cahier boueux, une affiche, un souvenir.

 

 

On parle toujours des grands,

de leurs peines, de leurs travaux, de traités

que nous ne parvenons pas à comprendre,

et nous, à qui nous plaignons-nous ?

 

 

Nous ne nous demandons plus si

les persécuteurs auront des enfants.

Si les bandits auront des enfants.

Peut-être leur diront-ils

des mensonges ?

 

Mais nous

nous n’allons pas rester petits,

nous grandirons

et un jour nous foulerons l’herbe,

l’herbe qui niera leurs corps

pour que, la lumière, l’air,

n’aient pas honte

ni le ciel de la patrie

qui commence à devenir chanson,

notre chanson,

comme le pain et la paix

que nous cherchons pour le monde.

 

Matilde ESPINOZA

 

***

 

Extrait du recueil La Poésie de Matilde Espinosa, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER, Bogota, Éditions Tercer Mundo, 1980, p. 131.

 

 

L’enfant qui demeura aveugle

 

 

Désormais tout sera pareil, nuages et papillons,

et le monde aura perdu les joies d’un enfant

qui fit des révolutions avec les oiseaux.

 

 

Sous la paupière immobile se blottit la nuit.

Désormais tout sera pareil.

Jamais la lumière n’eut grande tristesse

ni la couleur n’eut grande solitude.

 

 

Et la fête des feuilles avec le vent

se poursuit en naufrage

ainsi que le peuple de comètes

et les nids endormis ou défaits.

 

Jamais la lumière n’eut grande tristesse

ni la couleur n’eut grande solitude.

 

Matilde ESPINOSA

***

 

Extrait du recueil La Poésie de Matilde Espinosa, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER, Bogota, Éditions Tercer Mundo, Bogota, 1980, pp. 211-212.

 

 

De la sereine transparence

 

Je repense à l’amour,

non seulement pour toi, non seulement pour moi,

mais pour l’étoile et son insistance,

pour la pluie et son tintement

et c’est pour regarder la porte ouverte.

 

 

Dans la sereine transparente

du mot qui s’en va

il reste une rumeur d’un ancien fleuve

où vécurent des poissons rouges

qui dans la tiédeur de l’écume

furent emportés par la mort.

 

 

Comme à la fin des rêves

le réveil est douloureux

j’éteins la lumière de la fenêtre

et je vois passer tous les visages

dans l’ivresse des silences.

 

 

Non seulement pour toi, non seulement pour moi,

mais pour l’étoile et pour sa fuite,

pour l’ombre passagère,

pour le fleuve et son courant

et pour la pluie qui ne cesse pas,

qui ne cesse pas de tomber.

 

Matilde ESPINOZA

***

 

Extrait du recueil : Les héros perdus, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER, Bogota, Trilce Éditeurs, 1994, p. 73.

 

 

Le nuage blanc

 

 

À la mémoire de mon fils, Fernand Martínez Espinosa

 

Un jour et un autre jour

sans toi mon fils.

Et les silences

et le pourquoi sans sens

et savoir seulement

qu’il y avait un assaut dans mon chemin.

 

 

Pourquoi m’as-tu précédé

le pas, finalement mon fils,

peut-être tu ignorais que cette douleur

n’a pas d’égal

ne s’exprime ni par les mots.

 

 

C’est la plus solitaire de toutes les douleurs

et l’écho de ses pleurs

traverse les siècles

comme des frissons anciens et nouveaux.

 

La solitude accoucheuse de la mort

devait t’éteindre les paupières remplies de soleils

et de cieux vagabonds.

Elle a dû te fermer les pupilles

qui me cherchent

dans ce labyrinthe où je berce

ton ombre.

 

 

Dans le nuage le plus blanc

je te rends à l’enfance

et t’attends.

 

Matilde ESPINOZA

 

***

 

Extrait du recueil La crue des fleuves, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER, Bogota, Antares, 1955, pp. 51-52.

 

 

À Paul Éluard

 

(Au cimetière du Père-Lachaise, Paris, 1953)

 

 

Tu es si jeune en ce monde

que ta mort n’est que le début

de ta verte récolte.

On t’entend respirer sous l’herbe

que ton cœur défend, comme une autre peau.

 

Ta langue universelle était le courant

qui transportait ta lutte sous les drapeaux,

et nous voyions ta tête illuminée

de rossignols et de bocages rouges.

 

À travers ton espérance et tes veines hardies

circulaient les hymnes et les forges,

dans l’enceinte bleue de tes mots,

les fronts se joignaient

en un vol espacé de colombes.

 

Tu règnes de profil dans les ombres,

en recueillant le silence de la nuit

qui fixe dans tes pupilles

la splendeur infinie de ton étoile.

 

J’entends monter à travers chaque tige tendre

le flux implacable de ton sang,

et je te vois comme tu étais, haut et grand,

parmi les enfants des quartiers pauvres.

 

Le territoire de l’amour te couvre,

la Liberté marche avec ton nom,

et dans tes yeux ouverts

la Paix veille sur ton aspiration profonde.

 

Je viens d’un pays où les arbres

précipitent leur origine

dans les rêves de l’homme,

et je t’apporte un message :

une poignée de terre,

une poignée d’amour

pour ta couche verte.

 

Matilde ESPINOZA

 

 

***

 

Extrait du recueil Dehors, les étoiles, traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER, Bogota, Éditorial Guadalupe, 1961, pp. 5-6.

 

 

Dehors, les étoiles

 

 

Dehors, les étoiles, les statues dénudées,

les chiens errants, l’ombre de la lune.

Dedans, l’amertume, l’esclavage, les meubles,

Une table dressée et beaucoup de faim dans l’âme.

 

Dehors, la beauté, l’honnêteté des arbres,

les mains de la terre, la douceur de l’air.

Dedans, le mensonge, comme une lampe aveugle,

tendresse contenue sans se donner aux mots.

 

Dehors, l’espérance, les pauvres avec leur froid,

la liberté de l’eau, les pierres et la rosée.

Dedans, l’agonie, conque peureuse

qui pulvérise l’essence des choses.

 

Dehors, tout est joie qu’ exultent les prairies,

la gloire des vents, les amours des pâtres.

Dedans, la mesure squelettique et vaine

qui verse dans le vin une larme gelée.

 

Dehors, le cloches, les nuages, les horloges

montent avec les heures inaugurer les tours.

Dedans, la nostalgie des temps inutiles

ignore la bataille de celui qui sème les roses.

 

Dehors, tout le monde, les mers, les navires,

les bras des hommes grands comme des forêts.

Dedans, tout est ombre qui mutile les rêves,

mort qui tombe les yeux ouverts.

 

Matilde ESPINOSA

***

 

Bibliographie de Matilde ESPINOSA

 

 

La poésie de Matilde Espinosa s’est déclarée en 1954 et parmi ses livres on peut citer :

Les crues des fleuves (Bogota, Antares, 1955)

Pour tous les silences (Bogota, Éditions Minerva, 1958)

Dehors, les étoiles (Bogota, Éditions Guadalupe, 1961)

Le vent passe, (1970)

Le monde est une longue rue (Bogota, Éditions Tercer Mundo, 1976)

La poésie de Matilde Espinosa (sélection) (Bogota, Éditions Tercer Mundo, 1980)

Mémoire du vent (Bogota, Éditions Tercer Mundo, 1987)

Saison inconnue (1990)

Les héros perdus (Bogota, Trilce Éditeurs, 1994)

Des signaux dans l’ombre (Bogota, Arango Éditeurs, 1996)

Le mur de l’ombre (1997)

La ville entre dans la nuit (Bogota, Trilce Éditeurs, 2001)

La Terre obscure (Bogota, Arango Éditeurs, 2003)

Un jour parmi tant d’autres (Bogota, Beaumont Éditeurs, 2006)

(NDLR : Ces titres sont les traductions des titres originaux en espagnol).

 

***

 

Pour citer ce texte

 

Maggy de Coster (texte, traduction & images), « À propos de la poésie de Matilde Espinosa », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 19 septembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/poesie-matilde-espinosa.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans colloques en ligne
14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 09:20

 

Premier colloque 2017                                                       

Rubrique : "Colloques en ligne"

 

 

 

Diana Morán : panaméenne,

 

 

 

universitaire et poète de l'exil

 

 

 

Maggy de Coster

 

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

 

© Crédit photo : Photo de l'auteure fournie par la famille de Diana Morán

 

 

 

Figure charismatique de la littérature panaméenne, Diana Morán laisse à la postérité une œuvre littéraire d’envergure. C’est en 2012 lors de la Xème Rencontre Internationale des Femmes Écrivains, présidée par la poète panaméenne Gloria Young (actuellement Ambassadeur du Panama au Maroc), où j’ai été invitée à représenter la France en tant qu’écrivaine, poète et journaliste, que j’ai eu le bonheur de découvrir l’importance et la qualité de l’œuvre de l’écrivaine et de visiter sa maison natale à Cubaya. Ladite rencontre avait pour but de mettre en lumière cette femme d’exception qui fut contrainte à l’exil au Mexique après le coup d’État du Colonel Omar Torrijos au Panama le 11 octobre 1968.

 

 

 

Qui est Diana Morán ?

 

 

Poète, enseignante universitaire, chercheuse, philologue et essayiste, Diana Morán est née le 17 novembre 1929 à Cubaya, une ville du Panama où elle enseigna à l’Institut Fermín Naudeau. Elle s’affirme aux côtés du chanteur de dizains et d’ahans, Pille Collado, elle fonde une école primaire à Antón qui porte aujourd'hui la dénomination de Premier Cycle Salomon Ponce Aguilera. Elle s’exile à Mexico en 1969 où elle continue son travail de création littéraire. Jusqu’en 1968 elle était lune des dirigeantes remarquables de lAssociation des Professeures de la République du Panama. Elle s’évertue non seulement à transmettre les savoirs académiques à la jeunesse mais aussi les valeurs indispensables au maintien de l’identité culturelle nationale, chère au peuple panaméen. La même année, elle fonde l’Atelier de Théorie et de Critique littéraire, auquel se joignent des femmes mexicaines et centraméricaines du Collège de Mexico, lesquelles décident de baptiser l’atelier, du nom de « Diana Morán ». En 1993, l’atelier devient un groupe de travail indépendant. En 1979, elle présente sa thèse de doctorat en Lettres hispaniques, intitulée : Cien año de soledad : novela de la desmitificación (« Cent ans de solitude : roman de la démystification »).

 

L’œuvre de Diana Morán bien qu’empreinte de militantisme, n’est pas dénuée de qualité esthétique. C’est une créatrice qui invite la perfection dans ses écrits. Sa poésie engagée, aux accents révolutionnaires, a été publiée dans plusieurs pays latino-américains et aussi en Espagne. Poète et enseignante, elle était l’incarnation de la justice et de l’équité, aussi plaidait-elle pour une juste et équitable répartition de la richesse nationale. Elle ne se borna pas à l’écriture d’une poésie plate et insipide dictée par les circonstances, donc axée uniquement sur les revendications mais elle avait également le souci de la perfection du point de vue formel et esthétique. Elle cultivait un lyrisme sur fond de revendication nationale. Pour donner du poids à sa lutte, elle alliait sa voix à celles d’autres poètes incontournables comme le Nicaraguayen Ernesto Cardenal, le Salvadorien Roque Dalton et le Dominicain Pedro Miro. Elle avait mille et un tours d’adresse dans ses écrits pour fustiger et dénoncer l’impérialisme américain lors du débarquement des Marines le 9 janvier 1964 au Panama. Elle introduisait même quelques innovations au niveau du registre littéraire de la langue espagnole qu’elle défendait dans le milieu universitaire.

 

 

La poésie de Diana Morán est une poésie moderne, formellement transgressive, et éclectique qui se nourrit tant du langage dramatique que du langage narratif et même populaire. À l’instar de Prévert, des surréalistes, elle explore les formules d’assemblage, de collage, en référence aux arts visuels très prisés à son époque. Comme le souligne J. R. Fernández de Cano dans son article en espagnol sur le site MCN. Biografias.com que « Diana Morán pousse à l’extrême limite sa recherche sur de nouvelles voies thématiques et génériques afin de surprendre le lecteur en lui offrant une écriture d’un genre particulier donc difficile à mettre dans les catégories poétiques traditionnelles ». Pour conclure, disons que Diana Morán demeure un cas d’espèce pour être la seule femme poète panaméenne à connaître l’exil après avoir été incarcérée pour ses idées progressistes. Elle restera sur sa terre d’accueil jusqu’à son décès survenu le 10 février 1987 à Mexico où elle mena avec brio et sans désemparer sa carrière littéraire. Nous avons sélectionné et traduit quelques-uns de ses poèmes en français. Notons qu’aucune traduction de ses poèmes n’a été préalablement faite en français.

 

 

Une délégation d’écrivains et poètes reçue en 2012 dans la maison de Diana Morán à Cubaya (Panama)

 

© Crédit photo : Photo de la délégation de 2012 fournie par Maggy de Coster

 

 

Femme … Ève assoiffée d’espérance

 

Femme… Ève assoiffée d’espérance

Je débarque dans tes courants matériels

pour boire les eaux syndicales,

leaders de chair déchirée.

 

Et donc ... tout simplement amoureuse

d’être la fiancée des miels corporels

épouse des fleurs d’oranger verticales –

en extase dans la terre libérée.

 

Je veux boire l’aube collective

gorge de tendresse combative –

de la calebasse fraîche de tes mains.

 

Nourrir le nouvel isthme de mes enfants

avec la révolution des baisers fixes,

synthèse des bouches et des grains.

 

Diana Morán

Extrait de son recueil Eva Definida, 1957

Traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER

 

***

 

Ascanio décoré par une lame de mer

 

(Au martyr Ascanio Arosemena)

 

PIGEONNIER DES NUAGES

 

Les pigeons pleuvent et pleuvent,

tandis que le tournesol s’en aille…

Ascanio avance,

les autres reculent.

 

ALOUETTE EN LARMES

 

Les moineaux sont en rang,

quand on les voit passer,

ils tendent les jasmins

et les étoiles de mer.

 

MARÉE BASSE D’ENCENS

 

Bateau à fleurs,

bateau à sel,

bateau à quatre aubes

et un agneau d’autel.

 

PIGEONNIER DES AUBES

 

Les pigeons roucoulent

et roucoulent encore:

Ascanio est le drapeau,

emblème de ceux de derrière.

ALOUETTE EN EXULTATION

 

Le tournesol est ici

la roue des moineaux,

volent au vent des harpes de trille

et des coquelicots d’amour.

 

MARÉE HAUTE D'ÉTOILES

 

Bateau qui devient rouge,

bateau sur des vagues de tulle,

bateau qui devient blanc

avec un agneau bleu.

Diana Morán

(Extrait de son recueil Gaviotas de Cruz Abierta, 1965)

Traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER

 

***

 

Ô Homme-Isthme… Adam de boue verte !

 

O Homme-Isthme… Adam de boue verte !

De tes humides yeux de coriandre

et de ta peau sauvage de menthe verte

germe l'aube de la patrie pure

Pentagramme sensuel de chlorophylle…

 

Tes notes révolutionnaires forment

le cœur triomphant du prolétariat –

la symphonie sociale des hommes.

 

Salomé-guide du myrte ouvrier

j’attends sur les bords de tes lèvres

l’éclairage rouge des sons

qui donnent le contenu à mes pupilles

Laisse-moi…Laisse-moi venir vers toi !

Diana Morán

(Extrait de son recueil Eva Definida, 1957)

Traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER

 

***

 

Tu dois surgir en moi goutte à goutte

 

Tu dois surgir en moi goutte à goutte,

je rêve de retour à l’essence charnelle,

de la pluie que le doux feu précipite

en pleurs fécondés à la naissance.

 

Je dois vivre la courbe dilatée

dans la plénitude d’une sagittaire,

vivante fleur croissante,

tu mûriras en moi

os par os,

jusqu’à ce que des limbes soit extraite ta présence

Je me dédouble...

Tu es...

Nous sommes...

 

La montée victorieuse d’une pleine lune

embaume la source des seins comme le jasmin.

Diana Morán

(Extrait de son recueil En El Nombre Del Hijo, 1966)

Traduit de l’espagnol par Maggy DE COSTER

 

***

 

Bibliographie de Diana Morán

Eva Definida (Ève définie) en collaboration avec Ligia Alcázar, 1959

Soberana Presencia de la Patria (Souveraine présence de la Patrie), 1964

Gaviotas de Cruz Abierta (Mouettes en Croix Ouverte), Prix Ricardo Miró en 1965, édité en 1992 aux Éditions Mariano Arosemena, INAC

En el nombre de Hijo (Au nom du Fils), 1966

Poesía Joven de Panamá (Jeune Poésie de Panama), (co-auteure de), XXIème siècle Éditions, Mexico, 1971

Ficción e Historia (Fiction et Histoire) : La Narrativa de José Emilio Pacheco, en collaboration avec Ivette Jiménez de Báez et Edith Negrín

Reflexiones Junto a tu Piel (Réflexions sur ta peau), poèmes d’exil, Collection Portobelo, Éditions Signos, Mexico. D.F.,1982

Manual de iniciación literaria (Manuel de d’initiation littéraire), utilisé dans l’enseignement secondaire au Panama, Éditions Librairie Culturelle de Panama, MONFAR et Lemania, 1983

***

Pour citer ce texte

 

Maggy de Coster, « Diana Morán : panaméenne, universitaire et poète de l'exil », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 14 août 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/diana-moran-poete.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans colloques en ligne
23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 10:40

 

Premier colloque 2017

Rubrique : "Colloques en ligne"

 

 

De Sappho à Annie Leclerc :

 

 

« Le visage de l’amour »

 

 

Paul Tojean

 

 

PARTICIPATION AU COLLOQUE INTERNATIONAL & MULTILINGUE SUR

 

LES THÉORICIENNES DE LA POÉSIE

 

ORGANISÉ PAR LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE D’ÉTUDES DES FEMMES

ET D’ÉTUDES DE GENRE EN POÉSIE (SIÉFÉGP)

EN PARTENARIAT AVEC LA REVUE FÉMINISTE DE POÉSIE

LE PAN POETIQUE DES MUSES (LPPDM)

 

 

 

Résumé

 

Cet article tente d’éclairer une facette méconnue de la poésie française selon les femmes qui y voient « Le visage de l’amour », voire son expression matérialisée et esquissée par les mots. Ainsi, la poésie est définie par l'intermédiaire de sa puissance d’agir symbolique sur les cœurs et sur la mémoire. Elle est à la fois la séduction, l’art de séduire et de sublimer l’autre. Elle tient ses pouvoirs mythiques non pas d’Apollon mais d’Éros, de Vénus et de Psyché. Cette définition de la poésie est à la fois classique et moderne car elle renvoie à l’inconscient, à l’intériorité, au désir et au plaisir.

 

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Crédit photo : Sandro Botticelli (1445–1510), "La naissance de Vénus" (environ 1485), domaine public, image trouvée sur Commons : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/69/La_naissance_de_V%C3%A9nus.jpg

Crédit photo : Sandro Botticelli (1445–1510), "La naissance de Vénus" (environ 1485), domaine public, image trouvée sur Commons : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/69/La_naissance_de_V%C3%A9nus.jpg

 

« On a illusion que l’art permet de sublimer » écrit Catherine Cusset dans son roman Jouir. Cette manière de sublimer tout comme l’art de la séduction se manifeste dans les ouvrages depuis l’apparition de la typographie. « Les Muses ont fait ma gloire en m’offrant leur art » peut-on lire dans Le désir (Sappho, Le désir, éd. Mille et-une-nuits, 1993). Ainsi, le chant sensuel et envoûtant de Sappho s’élève au-dessus des cités grecques pour parcourir les civilisations : « L’amour a ébranlé mon cœur, tel un vent de montagne s’abattant sur des chênes. » Sa poésie romantique traduit des sentiments passionnels où l’approche du désir éveille sensualité et érotisme : « L’amour à nouveau me trouble et me paralyse... Tu es venue et moi je te désirais. Tu as enflammé mon cœur qui se brûle de désir…Puisse cette nuit compter double ! ». Car « Le désir est le serviteur de la rusée Aphrodite... Ainsi s’exprime Sappho qui revendique un amour presque exclusif : « Venez, jolies Grâces et Muses aux beaux cheveux… Pures Grâces aux doigts de rose, filles de Zeus… Venez, Muses, quittez votre palais doré… Et toi-même Calliope… » puisque assure-t-elle : « La lune et les Pléiades se sont couchées, l’heure passe et moi, je suis seule au lit, au milieu de la nuit… Je vais chanter harmonieusement pour charmer mes amies » car écrit Sappho : « Mes sentiments pour vous, mes belles, sont immuables. » Tandis que dans les plaisirs de l’amour chaque muse apparaît « Plus mélodieuse qu’une lyre. Plus dorée que l’or » naissent inévitablement des sentiments de jalousie : « Y aurait-il quelqu’un que tu aimes plus que moi ? » s’interroge la poétesse. « Je ne sais que faire : mon cœur est partagé... » Mais « Éros descendit du ciel vêtu de pourpre » pour laisser apparaître dans ces jardins du plaisir une « Divine Aurore… »

 

 

Plus proche de nous, je citerai ces vers d’Albertine Sarrazin extraits de son poème La Vierge au cou des hommes. Une poésie que l’écrivain a composé en 1959, alors en prison à Amiens et qui évoque la période entre deux cavales ou la poétesse a dû se prostituer : « Être frêle et serrée / Ténue comme un parfum / Tenue debout par une ceinture d'or / Large bracelet pour les hanches / N'ôter jamais la même robe pour le même amant / Venger oh oui tous les battus / En riant de pleurer / Car ton rire habille / Tes seins de jonquille / Toi la froide si fraîche / Comme on aimerait t'apprendre / Àne plus qu'aimer ». Laissons-nous ensuite emporter par la spontanéité, l’éclat et la pertinence de ce quatrain : « Elle m’a pris toute ma préférence / Son corps charmant tout plein de réticence / Auquel son vieux tailleur noir va si bien / Son corps dit oui mais son cœur ne dit rien » ou encore dans Verona Lovers ces vers d’une beauté remarquable : « Sur les frais oreillers de marbre ciselé / Où fane un lourd feston de corolles savantes / Se confondent sans fin les amants aux amantes / Qui se sont fait mourir du verbe ensorcelé… »


 

Poursuivons notre aventure avec une poétesse majeure du XXe siècle. La poésie de Joyce Mansour nous procure cette impertinence du bonheur pour atteindre ce désir charnel tant convoité : « Les machinations aveugles de tes mains / Sur mes seins frissonnants / Les mouvements lents de ta langue paralysée / Dans mes oreilles pathétique / Toute ma beauté noyée dans tes yeux sans prunelles / La mort dans ton ventre qui mange ma cervelle / Tout ceci fait de moi une étrange demoiselle. » Mais pour Joyce Mansour l’amour doit se mériter. Il doit être l’ultime récompense pour aboutir à la pleine jouissance des corps : « Je veux me montrer nue à tes yeux chantants / Je veux que tu me voies criant de plaisir… » L’auteure de « Déchirures » explore le désir sous toutes ses formes afin d’accroître les sensations de vertige : « Invitez-moi à passer la nuit dans votre bouche / Racontez-moi la jeunesse des rivières / Pressez ma langue contre votre œil de verre / Donnez-moi votre jambe comme nourrice / Et puis dormons frère de mon frère / Car nos baisers meurent plus vite que la nuit ».

Certainement une nouvelle forme poétique comme dans L’art d’aimer d’Ovide ! Les auteurs féminins, très souvent, décrivent leurs propres situations dans les récits, y compris les romancières et nouvellistes. Elles évoquent leurs vies, leurs désirs, leurs combats, leurs sentiments... En réalité, elles ont inventé une forme d’écriture plus pertinente que Le Nouveau Roman en voie de dépassement. Il s’agit dès lors de s’immerger dans La Nouvelle Littérature. C’est pourquoi le lecteur, avec passion, les accompagnent jusqu’au bout de leurs histoires, de leurs aventures romanesques…

 

Parmi tous les genres littéraires, certains écrits ont la particularité de se situer entre la philosophie et la poésie. Ainsi, dans Hommes et femmes, (paru en 1985) Annie Leclerc semble se joindre à Sappho pour écrire à deux mains sur le thème du désir. De sa plume poétique émane un romantisme passionnel, sensuel et érotique : « Femme : premier rivage où s’éveille le désir, puis mer opaque hantée de désir, île lointaine enfin, Ithaque à la douceur ultime où s’en va jusqu’à mourir le désir… » (p. 18) ou encore ces extraits de manière plus manifeste : « Le désir nous déborde de toutes parts. Il ne naît pas de nous, il nous saisit, il nous traverse et va bien au-delà de ce corps, à qui nous l’adressons… » (P. 81). Puisque « Le féminin s’épuise dans le masculin » (p. 41), Annie Leclerc évoque l’amour comme un sacerdoce, LE fondement de la vie : « Il y a une religion d’amour. C’est Éros », car revendique-t-elle « L’amour est notre religion… les caresses, les regards, les sexes échangés sont les sacrements… » (p. 35) et de préciser : « L’amour est une passion… il est aussi notre chant, notre ravissement, notre apothéose » (p. 37). Pour ce faire, l’écrivain rallume la flamme : « C’est Éros le fondateur de la différence des sexes » (p. 19) « Il n’y a qu’une langue d’Éros et c’est bien ainsi que tous l’entendent… Il est conquérant. Elle est gardienne, prêtresse de l’amour » (p. 39). « Femme, c’est à toi que va le désir, que va tout désir... Réjouis-toi, car tu détiens le filtre et le secret…

 

Dans La femme de papier, la romancière Françoise Rey écrira, quant à elle, quelques années plus tard : « Je suis à fond pour les religions phalliques ; je me ferai prêtresse, je célébrerai ton culte… » Mais pour autant, Annie Leclerc offre de précieux conseils à l’homme : « Acharne-toi à te faire aimable, affirme ton être et ta personne jusqu’à briller d’un éclat incomparable. Alors Femme s’ouvrira à toi et tu la mettras en feu d’amour et tu seras baigné, noyé dans son vaste secret et ce sera délice, délice inouï. Homme, réjouis-toi, car si c’est elle qui détient le secret, qui garde l’amour, c’est toi qui mets le feu, c’est toi dont le désir embrase, c’est toi qui fais l’amour. » (p. 63-64).

 

La militante féministe rappelle ensuite ce principe fondamental : « Les femmes ont assuré dans l’ombre non seulement la continuité de l’humain, mais la pérennité de la présence et des fruits de la seule jouissance » (p. 46). La philosophe poursuit : « L’amour auquel chacun des sexes est convié par une voie qui lui est propre s’envisage comme le jardin ultime où se déferaient enfin les différences non par réduction à une identité commune, mais dans l’effacement de toute identité ; épreuve partagée de l’autre en soi et du plus qu’humain dans l’humain » (p. 69).

Dans cette quête de l’amour, il est bien entendu question de la séduction : « Pour elles, l’amour n’est pas à conquérir, il est à déployer, comme expansion indéfinie d’elles-mêmes. L’amour constitue leur forme ; forme indéterminée de l’ouverture et de l’attente ; disposition entière, mais vague, à accueillir l’amour, à l’exhaler, à le répandre. C’est en nous promettant le jardin d’une jouissance demeurant à jamais aussi vive qu’en sa source que nous consentons à accomplir en nous le masculin ou le féminin… » (P. 71-72).

Lorsque Annie Leclerc conforte son analyse philosophique avec un récit dont l’histoire semble bien réelle, voire personnelle, c’est de la poésie qu’elle écrit : « Le peignoir a glissé des épaules… Elle ne pense rien… Elle apprend qu’elle est désirable, qu’elle sera désirée… Elle sait que lorsque l’autre verra son corps elle n’aura plus de nom. Que son corps ne sera plus son corps mais corps de femme. Elle approuve tout entière déjà cette confusion dans laquelle elle s’égare. Ce corps sera la chance bénie, la grâce occasionnelle, la forme un instant miraculeusement offerte au désir ». (P. 79).

 

L’auteur définit le féminin singulier dans le féminin pluriel. Sa poésie se donne à voir comme une scène cinématographique dans la pure élégance du romantisme, de l’amour sensuel et du plaisir charnel : « Oh ! comme elle aimerait abandonner ce corps au délire de l’autre ; car c’était aussi le sien. Son corps de femme dénudé ne s’était-il pas ouvert tout entier jusqu’à s’anéantir au désir de l’autre, désir d’atteindre Femme en son plus noir secret ? » (P. 82). « Elle veut être prise pour Femme. Ce qui fait qu’elle préfère si souvent un homme pour la conduire au rivage ultime de son désir, de leur désir, du désir lui-même. C’est d’ailleurs plus qu’un homme, c’est cet homme… Elle sait que ce qu’il implore, c’est elle… mais ce fut et pourrait être une autre. Et elle sait qu’elle est sa toute autre préférée entre toutes quand il l’étreint et se fond en elle. Car elle connaît son désir autant qu’il le connaît. » (P. 110-111).

 

Le thème du désir sous la plume d’Annie Leclerc prolonge l’œuvre de Sappho et l’intensifie pour mieux le glorifier : « Devançant l’un et l’autre leur rencontre, ils s’éprouvent dans le désir de l’autre bien avant de l’avoir rencontré, le devinant intimement bien avant de le connaître… Ils communient l’un et l’autre au désir bien avant le désir, elle sous l’espèce de la beauté et lui sous l’espèce de la gloire. » (P. 116).

Le désir et la jouissance sont les thèmes majeurs dans l’œuvre d’Annie Leclerc. Ils nous conduisent comme le chant de Sappho sur l’île de l’amour ou vers Cythère : « Comment ne pas désirer, une fois et encore une fois et indéfiniment, ce regard d’élection suprême, ce serment ébloui dont le nom est Amour ? » (P. 118). « L’amour a son assise dans le monde… il est l’orgasme le plus délicat de la vérité, foyer de toutes les jouissances et source infinie d’intelligence généreuse » (p. 144).

À l’égal de Sappho, Annie Leclerc considère que « L’amour d’une femme accomplirait le désir… » (p. 127). « Selon la langue d’Éros… – poursuit l’écrivain « une femme est désirée, aimée… parce qu’elle est femme. Parce qu’elle est pour l’amant, l’incarnation la plus vibrante, et comme achevée de toute-femme. » (P. 156).

Les poètes chantent l’amour, cette passion du feu, dont la Femme est la principale destinataire puisqu’elle EST LA poésie. Comme l’affirme merveilleusement Annie Leclerc : « Les femmes ne sauraient manquer de valeur, elles sont la valeur. »


 

Source bibliographique : tous les passages en italiques sont extraits de Hommes et Femmes

 

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Quelques mots sur les auteurs cités (source : Wikipédia)

 

« ANNIE LECLERC (21 juillet 1940 - 13 octobre 2006) s'est imposée comme une figure majeure du féminisme de l'après Mai-68. Entre 1963 et 1975, elle exerce son métier de professeur de philosophie mais elle met sa carrière entre parenthèses pendant quatre années afin de se consacrer à l'écriture. Elle collabore à différentes revues dont Les Temps modernes. Son succès vient avec le livre Parole de femme dans lequel, à travers un discours enraciné dans la subjectivité propre aux multiples jouissances du corps et spécialement celui féminin. Elle enseigne à nouveau, dès 1979, les techniques d'expression écrites et orales à l'IUT de Sceaux. Elle milite pour la liberté de la femme. Influencée par les recherches de Michel Foucault, elle s'engagera aussi dans une autre cause, celle d'offrir une dignité aux prisonniers. Aussi animera-t-elle des années 1970 aux années 1990 des ateliers d'écriture dans les prisons de la région parisienne. Elle veut redonner aux prisonniers une fierté et une humanité par l'entremise de la redécouverte de leur émotivité dans les situations les plus ordinaires que la prison propose, ainsi que la joie de vivre à travers des exercices d'évocation poétique qui relèvent parfois de l'auto-psychothérapie. »


 

« ALBERTINE SARRAZIN a raconté sa vie de prostituée et ses années passées en prison, au fil de ses romans (Journal de Fresnes, La Cavale, La Traversière, L’Astragale…ou encore ses Poèmes). Au moment de son évasion en 1957, de la forteresse de Doullens, elle rencontre sur la route Julien Sarrazin qui la cachera chez sa mère. Ils se marieront le 7 février 1959. Ils ne se quitteront plus jusqu’à la mort tragique d’Albertine, le 10 juillet 1967, des suites d’une intervention chirurgicale. ''Tu étais mon amant tu demeures mon maître / Et cette certitude est chère infiniment / Savoir que n’importe où et n’importe comment / Nos yeux sauront un jour enfin se reconnaître ».


« JOYCE MANSOUR, née Joyce Patricia Adès, à Bowden, Angleterre le 25 juillet 1928 et morte à Paris le 27 août 1986, est une poétesse égyptienne d'expression française liée au surréalisme. En 1953, les éditions Seghers publient son premier recueil de poèmes Cris qui est remarqué par la revue surréaliste "Médium" Elle rencontre André Breton qui la compare à celle « que le conte oriental nomme la tubéreuse enfant ». Par son intermédiaire, elle fait la connaissance de Pierre Alechinsky, Wifredo Lam, Matta, Henri Michaux, André Pieyre de Mandiargues et participe aux activités des surréalistes. Jean-Louis Bédouin voit dans la poésie de Joyce Mansour ''Une puissance à l'image de l'antique terre-mère : c'est parce qu'elle engloutit la graine, qu'elle peut rendre le baiser d'une fleur ardente.'' Pour Alain Jouffroy, son absence de pudeur ''marque une sorte de révolte, essentiellement féminine, contre le despotisme sexuel de l'homme, qui fait souvent de l'érotisme sa création exclusive’’. »

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Pour citer ce texte

Paul Tojean, « De Sappho à Annie Leclerc : « Le visage de l’amour » », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 23 février 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/visage.html

Dernière mise à jour : 15 juin 2017

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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 17:57

 

Premier colloque 2017

Rubrique : "Colloques en ligne"

 

 

Portrait de Monsieur de La Motte

par feue Madame la Marquise de Lambert*


 

 

[PDF p. 19 / Livre p. I] Monsieur de La Motte me demande son Portrait ; il me paraît très difficile à faire ; ce nest pas par la stérilité de la matière, cest par son abondance. Je ne sais par où commencer, ni sur quel talent marrêter davantage. M. de La Motte est Poète, Philosophe, Orateur. Dans sa poésie il y a du génie, de linvention, de lordre, de la netteté, de lunité, de la force, & quoiquen aient dit quelques Critiques, de lharmonie et des images : toutes les qualités nécessaires y entrent ; mais, son imagination est réglée ; si elle pare tout ce quil fait, cest avec sagesse ; si elle répand des fleurs, cest avec une main ménagère, quoiquelle en pût être aussi prodigue que toute autre : tout ce quelle produit, passe par lexamen de la raison.

M. de La Motte est Philosophe profond. Philosopher, cest rendre à la raison toute sa dignité, et la faire rentrer dans ses droits ; [PDF p. 20/ Livre p. II] cest rapporter chaque chose à ses principes propres, et secouer le joug de lopinion et de lautorité. Enfin, la droite raison bien consultée, et la nature bien vue, bien entendue, sont les maîtres de M. de La Motte. Quelle mesure desprit ne met-il pas dans tout ce quil faut ? Avec quelles grâces ne nous présente-t-il pas le vrai et le nouveau ? Naugmente-t-il pas le droit quils ont de nous plaire ? Jamais les termes nont dégradé ses idées ; les termes propres sont toujours prêts et à ses ordres.

Son éloquence est douce, pleine et toute de choses. Il règne dans tout ce quil écrit, une bienséance, un accord, une harmonie admirables. Je ne lis jamais ses Ouvrages, que je ne pense quApollon et Minerve les ont dictés de concert. Un Philosophe a dit que quand Dieu forma les âmes, il jeta de lor dans la fonte des unes, et du fer dans celle des autres. Dans la formation de certaines âmes privilégiées, telles que celle de M. de La Motte, il a fait entrer les métaux les plus précieux : il y a renfermé toute la magnificence de la nature. Ces âmes à Génie, si lon peut parler ainsi, nont besoin daucun secours étranger ; elles tirent tout delles-mêmes. Le Génie est une lumière et un feu de lEsprit, qui conduit à la perfection par des moyens faciles.

[PDF p. 21/ Livre p. III] Lâme de M. de La Motte est née toute instruite, toute savante ; ce nest pas un savoir acquis, cest un savoir inspiré. On sent dans tous ses ouvrages cette heureuse facilité qui vient de son abondance; il commande à toute les facultés de son âme, il en est toujours le maître, aussi bien que de son sujet. Nous navons pas vu en lui de commencement ; son Esprit na point eu denfance ; il sest montré à nous tout fait et tout formé.

Ses malheurs lui ont tourné à profit. Quand ce monde matériel a disparu à ses yeux par la perte de la vue, un monde intellectuel sest offert à son âme ; son intelligence lui a tracé une route de lumière toute nouvelle dans le chemin de lEsprit. La vue, plus que tous les autres sens, unit lâme avec les objets sensibles. Quand tout commence a été interrompu avec eux, lâme de M. de La Motte destituée de ces appuis extérieurs, sest recueillie et repliée sur elle-même ; alors elle a acquis une nouvelle force, et est entrée en jouissance de ses propres biens.

Laissons lhomme à talents et envisageons le grand homme. Souvent les talents supérieurs se tournent en malheur et en petitesse ; ils nous exposent à la vanité, qui est lennemie du vrai bonheur et de la vraie [PDF p. 22/ Livre p. IV] grandeur. Ce sont les grands sentiments qui font les grands hommes. Nulle élévation sans grandeur dâme et sans probité. M. de La Motte nous a fait sentir des mœurs et toutes les vertus du cœur dans ce quil a écrit ; ses qualités les plus estimables nont rien pris sur sa modestie ; cet orgueil lyrique quon lui a reproché, nest que leffet de sa simplicité, un pur langage imité des Poètes ses prédécesseurs, et non un sentiment. M. de Fénelon, cet homme si respectable, dit de Monsieur de La Motte que son rang est réglé parmi les premiers des modernes ; quil faut pourtant linstruire de sa supériorité et de sa propre excellence.

Cest un spectacle bien digne dattention, disaient les Stoïciens, quun homme seul aux mains avec les privations et la douleur. Quelle privation que la perte de la vue, pour un homme de Lettres ! Ce sont les yeux qui sont les organes de la jouissance ; cest par les yeux quil est en société avec les Muses ; elles unissent deux plaisirs qui ne se trouvent que chez elles, le désir et la jouissance. Vous nessuyez avec elles ni chagrin, ni infidélité ; elles sont toujours prêtes à servir tous vos goûts, et nous offrent toujours des grâces nouvelles ; mais nous ne jouissons de la douceur de leur commerce, que quand lesprit est tranquille [PDF p. 23/ Livre p. V] et que le cœur et les mœurs sont purs. Non seulement M. de La Motte soutient de si grandes privations, mais sil est livré à la plus vive douleur, il la souffre avec patience ; il est doux avec elle, il fait sentir quil na point usé dans les plaisirs, ce fond de gaieté que la nature lui a donné, puisquil sait la retrouver dans ses peines. dans la douleur, il faut que lâme soit toujours sous les armes, quà tout moment elle rappelle son courage, et quelle soit ferme contre elle-même.

Il a passé par lépreuve de lenvie. Quand lâme ne sait pas sélever par une noble émulation, elle tombe aisément dans la bassesse de lenvie. Quelle injustice na-t-il pas souffert quand ses Fables parurent ? Je crois que ceux qui les ont improuvées navaient pas en eux de quoi en connaître toutes les beautés ; ils ont crû quil ny avait pour la Fable que le simple et le naïf de M. de la Fontaine ; le fin, le délicat, le pensé de M. de La Motte leur ont échappé, ou ils nont pas su le goûter. À ses Tragédies, on a vu les mêmes personnes pleurer et critiquer ; leur sentiment, plus sincère, déposait contre leur injustice ; ils se refusaient à ses douces émotions, et mettaient limprobation à la place du plaisir.

Avec quelle dignité et quelle bienséance [PDF p. 24/ Livre p. VI] n’a-t-il pas répondu à la Critique amère de Madame Dacier ? Enfin, nous jouissons de son mérite et de ses talents, et la malignité du siècle lempêche de jouir de sa gloire et de son immortalité. Pour moi, je le vois avec les mêmes yeux que la postérité le verra.

La constante amitié de M. de Fontenelle pour M. de La Motte, fait léloge de tous les deux ; le premier ma dit que le plus beau trait de sa vie était de navoir pas été jaloux de M. de La Motte. Jugez du mérite dun Auteur, quun aussi grand homme que M. de Fontenelle a trouvé digne de sa jalousie.

 

 

* Il s'agit d'Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert (1647-1733).

 

Source bibliographique : LA MOTTE, Antoine Houdar de (1672-1731), Œuvres de Monsieur Houdar de La Motte, l'un des Quarante de l'Académie française, dédiées à S.A.S.M. Le duc d'Orléans, première Partie, premier tome, Paris, Prault l'aîné, 1754, 9 tomes en 10 vol. ; in-12, format document PDF, domaine public, Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z-23372, http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30729954k, Bibliothèque nationale de France. Transcription et remaniement par Dina SAHYOUNI.
 
 

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Pour citer ce texte

Mme de Lambert, « Portrait de Monsieur de La Motte par feue Madame la Marquise de Lambert », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 23 janvier 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/lamotte.html

Dernière mise à jour : 15 juin 2017

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 09:19

 

Premier colloque 2017                                                        Rubrique : "Colloques en ligne"

 

 

Quid de la poésie ?

 

Maggy de Coster

 

 

 

Depuis La Cantilène de Sainte Eulalie, premier texte littéraire français de 880, qui exhale les complaintes d'une martyre, la poésie française a fait du chemin. Du Moyen Âge à nos jours, elle a évolué dans la forme mais demeure l'expression des sentiments humains rythmés par la musique des mots, lesquels puisant leurs racines dans le vécu du poète.

 

La poésie, exprimant des situations observables de par sa morphologie, sa constitution, peut tendre vers l'abstraction. Elle rend compte également des faits tangibles, traduit le schéma affectif du poète, en ayant recours à des images qui peuvent se former par analogie ou par opposition ou contraste.

Ce sont autant d’éléments qui entrent dans son organisation et qui la distinguent d'une pensée prosaïque, somme toute concrète ou accessible au commun des mortels. À l'égard de ces derniers, le poète doit jouer le rôle d'éclaireur en ce sens qu'il leur dessille les yeux pour mieux appréhender le réel qui, tant de fois, leur paraît flou.

 

 

La poésie : un élan du cœur

 

« Quand la main écrit c’est le cœur qui parle et qui soupire » avance Musset. Donc, on écrit pour panser les morsures d’un vécu malheureux ou pour sublimer ou transmuter une souffrance en harmonies spirituelles par la musique des mots.

« Ah ! frappe-toi le cœur, là est la poésie ! » lance Victor Hugo. Cela dit, la poésie répond à un besoin de traduire les émotions de l’âme, les élans du cœur. Ainsi, le poète ne saurait se soustraire à cet appel venant du tréfonds de son être à des moments inattendus. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux / Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots » s’exclame Musset. N’est-il pas vrai que certaines évocations douloureuses de l’existence nous font déboucher sur la voie royale de la poésie.

 

La poésie : une arme qui ne tue pas

 

Elle appelle plutôt à « changer la vie » comme l'avisait Rimbaud sans mettre en péril la vie des uns et des autres. Tantôt elle berce en remuant les sens, tantôt elle est comme un ferment qui porte à l'élévation, à la transcendance. Elle reflète les préoccupations du poète et lui octroie une place particulière dans la société, place au nom de laquelle il revendique ses droits : se fait entendre, se faire comprendre.

La poésie s’empare de vous, elle frappe à votre porte au moment le plus inattendu. L’on s’ouvre à elle et elle envahit votre espace vital en faisant corps avec votre personne. Elle peut vous solliciter le matin, au réveil, dans le silence de la nuit, dans des moments de contemplation ou à la suite d’une situation implacable qu’il faut dépasser en déversant son trop-plein intérieur en harmonies verbales, véritable chant de l’âme. Elle peut naître aussi d’un vide apparent puisque la nature a horreur du vide. Dans ce cas, elle se fait l’écho de votre inconscient. Elle peut aussi naître d’un élan de joie. Un rien ou un tout peut flatter l’inspiration jusqu’à donner naissance à un poème qui est le fruit de la sensibilité et de l’imaginaire du poète. Dans cette optique, il y a un conditionnement ou ce que je pourrais appeler « un état poétique qui est en rapport avec l’être en soi ».

La poésie dans sa diversité peut revêtir différentes fonctions : didactique, satirique, épique, lyrique, narrative... Par ailleurs, le poète dans sa quête perpétuelle de changement, peut impulser le sentiment de partage, qui va de pair avec la justice et le bonheur pour tous.

 

La poésie : porteuse d’idéaux

 

La poésie peut donner lieu à un cadre de réflexion, à savoir qu'elle est porteuse d'idéaux qui la mettent en confrontation avec la philosophie. À ce compte, elle est dispensatrice de bienfaits immatériels dans un monde trop matérialisé. Elle devient indispensable et Ionesco de convenir que : « Les poètes sont inutiles mais indispensables. »

Si la connaissance des formes classiques s'avère un passage obligé pour un poète, il n’en demeure pas moins que les préoccupations de ce dernier ne se résument pas qu’à l’art pour l’art. Ne pas négliger la valeur esthétique qui lui est un atout. C'est un credo juste. Néanmoins, il est louable que le poète se penche sur la dictée de l'heure afin de retranscrire ou traduire pour tout un chacun les Vérités qui s'imposent. La poésie est événementielle, dans ce cas, elle prend la forme d'un chant qui s'entend dans tous les champs.

La poésie est un concert de mots dont participent le réel et l'imaginaire. la compréhension de la poésie ou du discours poétique s'éloigne de celle du langage courant. De ce fait, le poème se décline en musicalité, en sonorité, en rythmique et en images qui lui confèrent une morphologie propre.

 

La poésie : un don qui se cultive

 

Et pour cause, la valeur d'un texte poétique se mesure par le degré d'émotions déclenchées à sa lecture, par le transport causé, grâce à la cadence des mots et enfin par la poussée d'admiration suscitée chez l'auditeur, eu égard à sa qualité esthétique. Ainsi, disons que la poésie est un don qui se cultive avant de s'installer durablement comme un comportement voire une manière d'être, de se connaître et de s'appliquer. Elle incarne le sens des réalités auxquelles nous sommes assujettis. Elle est la vague qui berce nos tympans et caresse nos cœurs. Elle est aussi la pulsion qui s'éveille en nous quand tout nous déchante. Elle est certes, cet élan d'humanité qui entraîne les incompris, les illuminés, les maudits, les voyants comme Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Lautréamont et bien d'autres, à tout chambarder pour donner l'alerte, pour faire éclore un règne nouveau.

 

Qu’en est-il du vrai poète ?

 

Il se doit d’assurer la transmission des valeurs en images réelles capables de produire un effet sur les sensibilités. C’est un éclaireur dont le flambeau (la plume) doit élucider les réalités tangibles. Il doit pouvoir se démarquer des bâtisseurs d’inepties en opposant son refus de la contre-vérité poétique. Dans cet ordre de pensée, la poésie en tant que manifestation du schéma intrinsèque du poète, répond à une nécessité, un impératif et ne peut nullement se situer dans un contexte de préfabrication de la pensée intellectuelle.

Disons pour finir, que nul ne saurait anéantir cette force (un cadeau de la nature à l’égal de la Vie) qui fait se mouvoir les poètes. On a martyrisé les poètes comme Lorca, Chénier..., pour leurs idées. On les a marginalisés et jetés dans l'oubli pour les ressusciter à la veille de leur mort physique (comme c'est le cas de Rimbaud) et les immortaliser mais on ne réussira jamais à engloutir cette citadelle fortifiée qu'est la poésie, laquelle a su traverser tous les siècles. Honni soit qui mal y pense !

***

Pour citer ce texte

Maggy de Coster, « Quid de la poésie ? », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes », mis en ligne le 15 janvier 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/quid.html

 

Dernière mise à jour :  15 juin 2017

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