21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 09:00

 

Événements poétiques | ReConfinement | Rêveries fleuries | Jour 23

 

 

 

 

 

Fleur de sel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mona Messine

 

 

 

Crédit photo : Fleur de sel, domaine public, Commons.

 


 

    Si tu ouvrais la porte et descendais les marches, tu serais la seule à errer dehors. Tu as cru pouvoir rencontrer d’autres passants hasardeux, comme toi. Mais c’est terminé. Alors, tu t’installes à la place sur le canapé gris que tu connais maintenant par cœur, pour y avoir vécu la moitié de ton année, éveillée. Tu inspires, comme on te l’a appris dans divers cours de yoga, et : tu rêves.

Tu es en équilibre. En équilibre. Sur un fil de beurre tranchant, sur la crête : en équilibre. Tes deux pieds posés sur une planche de surf. Tu es goofy : ton pied arrière est le gauche. En équilibre, peut-être un jour sauras-tu changer le croisement de tes jambes d’un petit saut de cabri, hawaïenne en fil de fer au-dessus du récif corallien. Sans perdre la vitesse de la vague claire ? Peut-être. Tu rêves.

Sous tes fenêtres, tu le sais : le noir de la nuit bleue, l’épilepsie des réverbères. Le silence. Les autres sont emprisonnés derrière les murs blancs, lacés dans des corps métalliques. Te rejoindront-ils au milieu de ton rêve ? Tu l’espères. La psyché n’aurait, paraît-il, pas de limites. Et la chair ? Tu n’oublies pas, qu’en premier lieu, un corps te compose. Tu le soulèves, tu l’étires, sur le molleton des coussins grèges.

Au bord du précipice mental, tu marches à présent sur la pointe. Ballerines ? ou bien sont-ce des méduses, pailletées, pour t’agripper sur la planche, patiner. Le wax n’est plus suffisant : le poids des souvenirs te leste. Il est deux heures du matin, deux heures et tu ne te couches jamais aussi tard. C’est la rupture de l’équilibre. Dans Paris, quelque chose cloche, est-ce un son, est-ce le vide, est-ce l’absence ? Cela cloche. Tinte, claironne, ne déraille pas, le timbre des jambes qui balaient les trottoirs sales ? Tu ne l’entends plus, le cristallin. Qui griffera la porcelaine de la ville, insupportable, équivalent craie sur tableau noir ? On est loin de la musicalité de la vague (flottaison auriculaire, apesanteur mélodique, murmure et battements de cœurs amplifiés par l’adrénaline qui coule, coule des branches de ton corps le long des coudes), de la forme et du but. Lorsque tu parviens à produire l’équilibre, tu es une forme, tu as un but, jonction des diverses perfections que tu te dois d’atteindre pour satisfaire les canons d’harmonie que l’on vénère ici-bas. Trop rarement tu te tiens droite, même ainsi couchée, tu virgules.

En équilibre sur le bois lissé, califourchonne, tu hésites souvent à te renverser dans l’eau simplement par plaisir. L’effort est trop douloureux pour remonter d’une main seule, et tu as peur du courant qui t’emporterait ; et puis tu te jettes à l’eau, car là aussi réside le hasard. Te feras-tu prendre par le soleil ? Ton nez te démange et pique. Tu rêves. En attente à nouveau, assise jambes écartées sur la planche, tu ne saisis qu’une chose : l’indécision coûte, propage la douleur. Tu ne devrais pas prendre le temps de lanterner, une seconde de non-choix sera un millimètre de mauvais placement. Tu vas tomber, catapultée dans les mers, roulée tourneboulée par la force aquatique qui t’échoue entre les coquillages. Sur le canapé ton bassin frissonne et se souvient du ruissellement de l’eau.

Lorsque tu chois, c’est à éclater de rire. Tu aurais dû être certaine, en confiance, pour tenir. Tu ne sais pas encore s’il faut être exemplaire ou inégale lorsque tu te redresses, quand puissance annule asymétrie. Tu te sens bornée, bancale lorsque tu es debout mais on te demande de te déployer, ployer sous bénédiction divine des éléments qui te meuvent, et le vent, et l’eau, et la terre d’où viennent réellement les vagues, formées par confrontation à la matière, fond de sable, albâtre.

La cuvette de l’océan qui tangue te fait parfois grincer la mâchoire. Palmiers dans ton dos, au loin, secoués en cadence dans le ciel, épongent tes larmes d’enfant qui a peur, dans ton appartement, enfermée. Tu rêves à l’espace, au large, aux dunes. Et enfin, tu es levée, malgré la propension à te tenir en avant, la roideur de tes jambes cagneuses, malgré la poitrine qui te renverse, ta taille bâtarde qui ne fera jamais de toi la déesse du Pacifique en laquelle tu te rêves dans ta caboche de fourchette. Tu n’as pas d’antennes pour capter une onde meilleure et c’est le peu d’informations t’atteignant qui nourrit ta façon de voir le monde. Tu n’es pas une alpha, te réfugies dans l’alphabet. L’écume te ravale et tu bailles. Ciel indigo, martelé nuages rouges. Radio des bateaux au loin que tu sens résonner dans tes artères.

Tu penses à l’équilibre, et contre la plume, un soubresaut fantasmé : c’est la vague, la vague que tu attends depuis toujours et que tu ne prendras pas ce soir, car à cette heure-ci, tu sombres. La lune n’est pas d’argent mais de bronze. Rien ne fait bruit, pas même les cris de détresse de ton estomac vide. Tu t’endors – seule. Tu te crois libre sur la planche mais tu as senti l’immensité protocolaire : un geste de travers ton corps titube. Tu as beau pourchasser la logique, si tu dérapes, tu flanches, c’est la règle. Si tu atteins l’absolu postural, te sera donnée la chance de glisser quelques secondes et d’oublier – de tout oublier, tout sauf le soleil, aimanté par ta pommette saillante, éblouissant ton œil face. Le bouillon disparaîtra : tu ne chercheras plus la secousse, tu n’attendras plus la prochaine vague. Elle est là. Tu la domines, des algues brunes collées sur tes chevilles.

Vitreuse revenue du lac noir et froid dans lequel flottait squelettes élaborés par des croyances sociétales. Tu survivais en bouche à bouche avec le sort, au blanc de l’air et tu n’attendais que l’envol. Retrouvé sur la planche, à la faveur de l’équilibre. Le surf t’a sauvée, non de la pénombre, mais de la mélancolie. Les embruns ont fouetté ton visage assez pour que le sang à nouveau y circule. Tu es gonflée de tout ce qui te nourrit : dopamine, endorphine, sels minéraux le savais-tu, que l’amour n’est qu’un monceau de chimie, que les oligo-éléments des rivages de Pors Carn te nourriront, fillette ? Étaient-ils si vivants, les pirates, qu’ils parcouraient les mers sans jamais chanceler ? Tu as été définie : tu es trop ceci, pas assez cela. Délimitée dans tes pas. La blessure du kilomètre unique, pour qui se désirait flibustière.

 

Crédit photo : ​​​​​"She sat motionless as though in a profound reverie", domaine public, Commons.

 

 

 

Ode à toi qui aimes trébucher, qui n’as pas peur du risque. Tu ne veux rien d’une résilience qui à nouveau t’emmènerait dans l’équilibre artificiel de ces êtres humains debout, soutenus par des fils de nylon imaginaires, en tyrolienne, marionnettes ou alpinistes, fausses passions. Tu aimes l’extérieur, et c’est là ton voyage. Sur la pointe et sur la berge, en fracas de rochers disséminés dans l’Égée. Tu ne feras pas l’énième rapprochement au naufrage amoureux : ce qui t’importe est la houle, les rosaces de sel sur ta peau brûlée, les cloques, les ongles incarnés, les hématomes. Fragments de bois qui crépitent autour de toi, ambiance enflammée dans ton salon, par le dernier élément : feu rugissant, qui s’éteint enfin doucement dans l’âtre et réchauffa ton corps soumis au déclin de l’oxygène. De l’équilibre. La sirène ondule sous draps vides, sirène du corps hurlant, constante : où se tient la chaleur des autres ? Où est-elle, entre le creux des foyers et le songe animal, c’est un mystère, ton corps aplani comme une planche. Tu rames, faisandée sous le soleil breton et ta peau néoprène, car tu n’es pas allée plus loin que là-bas : tu ne tiens pas l’équilibre, à quoi bon Tahiti.

Tes cuisses ont fini bleues et sur tes hanches, pointilléés de veines éclatées par le port de la planche, tout contre toi, sans plus jamais de contact avec le cuir des autres. Avec elle, tu as fait corps plus qu’avec les absents, deux fois par jour sous les astres de ton rêve indolore. Pas si sûre. Ils sont mouchetés tachetés piquetés dentelés, tes rêves, Calypso, et s’impriment sur tes bras comme arrache à tes poignets le vêtement étanche un peu de peau parfois. À son tour, cela te fait mal. Tu inventais les corps et l’équilibre, il n’est plus possible ; et ce qui te carence, ce sont les caresses, qui de la mer parcourent ton dos coco abricot, qui pourtant de ce faux lit qui balotte, comme un noyé abandonné au large, ne sont pas absentes. Ce sont les ténèbres qui te touchent et te bercent. Le lampadaire dehors clignote, les vapeurs se diluent dans le halo du petit jour, il ne reste même plus de nuit noire, noire et toi tu n’as rien compris. Aloha. Équilibre.

Après des heures trop peu nombreuses de sommeil, tu t’éveilles avec un peu de douleur sur les paupières frottées. Il fait froid, artifice. L’eau bout, l’avoine gonfle et tu prépares la fourchette à transpercer les myrtilles, diagonalisée par ton geste franc. Tu n’aimes rien de mieux que leur jus dégorgé, rigole infâme, couleur inarticulée, glauque. Tu as veillé seule, dormi seule, ta vie ne tient qu’en équilibre, sur l’axe des abscisses, car personne dans le même appartement que toi ne te sert de référentiel pour identifier le moment où tu débloques, manques de devenir folle. C’est à cela que te servent les gens, fixer démarche sur plancher. Tu apprends, yeux fermés, à faire dériver ta folie dans un sens, dans l’autre, on dit joie et désarroi, toi tu sais : solitude, manque de cœurs. Et toujours, tu as peur des interstices comme de la marée haute. Tu travailles le balancier en diverses poses pour te préparer à la planche. Bras, force, poussée, premier puis second pied, râteau, parfois tu oses le genou quand tu n’es pas sûre de toi. Le genou t’a permis de te lever quand cela était compromis, mais d’une façon qui ne t’amènera pas plus loin : instable à la remontée, tu t’apprêtes à valser tête première, décoiffée sans vergogne. Rien pour te repiquer, repêcher, l’épuisette étant pour les berniques et jusqu’ici, tu t’es préservée de l’insulte.

Tu n’aimes plus les diapasons, trouves grâce dans les changements de rythme, la vanité de la caisse claire. Tu ne cherches aucun contrepoids, tu aimes la fragile sensation d’être libre et de pouvoir déferler souvent. Sans remords, rejaillir, basculer dans les tubes, rubans de mer dont tu ne pourras sortir sans chavirer. Te redresser à l’envers, entourée d’horizon, sous le cri des mouettes. T’enfuir n’est pas important. Tu rêves.

 

 

***

 

Pour citer ce poème

 

Mona Messine, « Fleur de sel », poème en prose inédit,  Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événement poétique| Reconfinement « Rêveries fleuries », mis en ligne le 21 novembre 2020. Url :

http://www.pandesmuses.fr/reveriesfleuries/mm-fleurdesel

 

 

Mise en page par Aude Simon

 

 

© Tous droits réservés

 

Retour à la Table du Recueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Reconfinement

Publications

 

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

Rechercher

À La Une

  • No 10 | AUTOMNE 2021
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE & MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES & PRATIQUES N° 10 | AUTOMNE 2021 CÉLÉBRATIONS DES LAURÉATES & LAURÉATS* DE L'ACADÉMIE CLAUDINE DE TENCIN & DIX ANS DE CE PÉRIODIQUE AVEC LES INVITÉES...
  • Splendeur et solitude d'Isadora Duncan
    N°10 | Célébrations | Dossier mineur | Florilège Splendeur & solitude d'Isadora Duncan Mustapha Saha Sociologue, poète, artiste peintre Crédit photo : La danseuse, chorégraphe & auteure américaine "Isidora Duncan" S tadsschouwburg, 1904-1905, domaine...
  • Nos informations et publications depuis le premier septembre
    N° 10 | Célébrations | Agenda poétique Nos informations & publications depuis le premier septembre Crédit photo : "Roses", image de Wikimedia, Commons. Cher lectorat, LE PAN POÉTIQUE DES MUSES vous adresse son unique rappel pour prendre part au dixième...
  • NO 9| FIN D'ÉtÉ 2021
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE & MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES & PRATIQUES VOUS PRÉSENTE SON N°9 | FIN D' ÉTÉ 2021 FEMMES, POÉSIE & PEINTURE 2ÈME VOLET SOUS LA DIRECTION DE Maggy DE COSTER © Crédit photo : œuvre...
  • No 9 | Sommaire
    N°9| SOMMAIRE N°9|FIN D'ÉTÉ 2021 FEMMES, POÉSIE & PEINTURE 2 ÈME VOLET Sous la direction de Maggy DE COSTER Nous continuons la mise en ligne interrompue involontairement en 2018 avant la parution du numéro en version imprimée en octobre 2021. Le Pan Poétique...
  • Femmes en poésie et en peinture, rien de nouveau sous le soleil !
    N°9 | Femmes, poésie & peinture | Éditorial Femmes en poésie & en peinture, rien de nouveau sous le soleil ! Maggy de Coster Site personnel Le Manoir Des Poètes « La femme est l’avenir de l’homme » dit Aragon, donc impossible de ne pas compter avec elle...
  • Un Pan de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES VOUS PRÉSENTE L'ÉVÉNEMENT POÉFÉMINISTE UN PAN D E POÈMES POUR TOUTES À L'ÉCOLE & LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES DROITS DES FILLES ÉDITION 2021 QUI FÊTE LE 11 OCTOBRE 2021 LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES DROITS DES FILLES CET ÉVÉNEMENT...
  • La niña que sabe
    Événements poétiques | Un Pan de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles 2021 & N°10 | Célébrations | Dossier majeur | Florilège La niña que sabe Ciela Asad Crédit photo : Alexei Harlamov, "Girl with flowers.jpg",...
  • Et l'âme renaît
    N° 10 | Célébrations | Dossier majeur | Florilège Peinture sélectionnée pour le concours Et l'âme renaît Mariem Garaali Hadoussa Artiste plasticienne & poète Présidente de l ’ association "Voix de femme nabeul" © Crédit photo : Mariem Garaali Hadoussa....
  • Ma fille est mon bonheur et Toute fille est une vie
    Événements poétiques | Un Pan de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles 2021 & N°10 | Célébrations | Dossier majeur | Florilège Ma fille est mon bonheur & Toute fille est une vie* Hanen Marouani Docteure en langue...