23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

[Article inédit]

 

De l’art porétique comme langue apoétique 

Beckett, Bataille, Roche, Prigent

 

 

 

 

Joaquim Lemasson     

 


 

 

La poésie est inadmissible [1], refus définitif que lance l’art porétique, à savoir un art poétique aporétique ou une pratique et une conception de la poésie comme aporie,  tel un défi, à la sacralité littéraire par excellence : la Poésie. Nous aborderons ce refus de la langue apoétique selon une approche exogène et notre analyse portera sur le corpus extra-poétique des auteurs convoqués. Nous nous interdisons donc à cet instant de mobiliser les productions poétiques de nos auteurs pour nous contenter de leurs œuvres non-poétiques dans lesquelles ils expriment leur conception de la poésie. Cependant, nous nous autoriserons, concernant Denis Roche, à convoquer les préfaces [2] qu’il a pu insérer dans ses différents recueils bien que celles-ci jouissent également d’un statut poétique; mais leur position liminaire, malgré leur ambiguïté générique, nous autorise à qualifier ceux-ci de péritextes auctoriaux [3] qui sont donc, par définition, extérieurs au texte qu’ils présentent et témoignent bien de ce que nous avons appelé un refus exogène.

 


Le refus de la langue apoétique est celui de la Poésie (la majuscule témoignant de cette conception sacralisante et mythique de la Poésie comme perfection rhétorique du bien-dire esthétisant), de l’Art Poétique [4] au sens où l’entendait, par exemple, Boileau (nous reviendrons sur ce point) ; refus en un mot du poétisme c’est-à-dire de cette poésie précisément qualifiée de poétique : la tautologie soulignant la clôture définitive, l’être a priori du concept. Ainsi, face à l’existence historique du genre poétique (en perpétuelle évolution tout comme l’Histoire, toujours en cours, in progress), l’Art Poétique définit la poésie non plus dans son existence mais dans son essence, admise une fois pour toutes, éternelle (ce qui gomme l’historicité du genre), véritable doxa littéraire. Comme si celle que l’on a qualifiée de langue des dieux flottait au-dessus des cieux littéraires au sommet d’un zénith hors d’atteinte, sorte de flou artistique qui permet à son propos de dire à peu près tout et n’importe quoi (et surtout n’importe quoi). Comme a pu le préciser Paul Valéry : certains se font une idée si vague de la poésie qu’ils prennent ce vague pour l’idée même de la poésie[5]. Malheureusement, ce poétisme continue de faire des ravages autant parmi les poètes que parmi la critique (nous verrons, plus loin, comment ce refus du poétisme nous amènera au refus d’une certaine posture critique qui découle directement de cette conception convenue de la poésie et qu’on pourrait appeler un « criticisme » tant il semble irriguer tout un courant de la critique littéraire)[6]. Ainsi, dans la pourtant récente anthologie critique[7] d’Henry Deluy on peut lire à propos du poète[8] (on peut déjà noter combien la sacralisation implique l’idée de pureté de la langue des Muses dont on verra, dans le chapitre consacré à la dénudation, comment elle est souillée par l’art porétique) : Un pur poète ? oui, car nombreuses sont les pages qui ont la légèreté d’un parfum, et sa tenue, et sa grâce[9]. On retrouve tout le lexique du vague dont parlait Valéry, de l’évanescence et enfin de l’irrationnel. Ce subjectivisme impressionniste n’a évidemment pas de grande validité scientifique mais semble la démarche dominante des critiques de poésie. Ceci est d’autant plus regrettable chez Henry Deluy qui a conscience de ce que cette lacune révèle en creux :Ceux qui dénient toute idéologie poétique, comme toute théorie, ont une idéologie poétique, et une théorie : c’est même l’idéologie dominante sur ce terrain.[10] Tout comme le poétisme est la doxa poétique, le criticisme est la doxa critique, opinions communes contre lesquelles va s’ériger le paradoxal art porétique qui revendique l’existence et surtout l’exigence d’une poésie qui renonce à quelque essence que ce soit, à un poétisme donné d’avance.


D’ailleurs, on pourrait dire conformément à l’injonction rimbaldienne que la poésie n’est jamais donnée d’avance mais qu’elle se donne en avant, au-delà d’elle-même, vers son impensé, vers son inconnu, vers ce qu’elle n’est pas[11]. Ce poétisme est illustré par l’un des topoï préférés de la poésie, à savoir le clair de lune :  D’une manière générale, on peut invoquer comme condition favorisante de la poéticité tout « effet de voile », tout ce qui dissout les formes, exténue les couleurs, noie les différences.[12] On voit donc comment la volonté de définir une essence du poétique (« l’effet de voile » est poétique ; on retrouve l’équation de Valéry : le vague est poétique parce que mon idée du poétique est  vague) conduit à interpréter un fait culturel (le topos du clair de lune dans la poésie notamment romantique) comme un fait naturel (le clair de lune est poétique), attitude typique du criticisme. Jean Cohen va même jusqu’à conclure péremptoirement que sont « poétiques » : la lune, la mer, la forêt, les ruines, les navires[13], tant pis pour la tour Eiffel, l’éponge, le verre d’eau, la charogne, les cheminées d’usine, la table de dissection, la machine à coudre et le parapluie…[14] Attitude face à laquelle nous rétorquerons avec Gérard Dessons : La poésie n’est ni dans les mots, ni dans les choses. Elle est une appropriation du monde par les mots, elle est un acte sémantique : un discours[15], ce que confirme Pierre Reverdy : La poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’évanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher de soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie.[16] C’est d’ailleurs cette possibilité de dire tout et son contraire à propos de la poésie qui légitime notre volonté de sortir d’un lexique qui est un piège conceptuel puisqu’il oppose des théories qui ne parlent même pas de la même chose :  Nous prononçons tous les mots « littérature », « style », « écriture ». Mais décidément, nous ne parlons pas, pas du tout, de la même chose !…[17]. Le but ultime étant l’appropriation du terme par les différentes théories qui veulent ainsi clôturer l’espace de la poésie dans l’enceinte de leur analyse.


C’est pourquoi nous tenterons d’opposer à cette clôture l’ouverture d’un champ de recherche qui ne s’applique plus à défendre ce qu’est la Poésie et ce qu’elle doit être mais qui montre ce qu’elle peut ne pas être. La Poésie n’est pas la poésie, l’apoésie. La lecture tout autant que l’écriture doit sortir des limites conventionnelles imposées par la doxa littéraire pour intégrer toutes les conséquences que ce refus implique et faire de la lecture poétique une pratique critique qui dépasse le divertissement esthétique : Je le crois : seule l’épreuve suffocante, impossible, donne à l’auteur le moyen d’atteindre la vision lointaine attendue par un lecteur las des paroles imposées par les conventions.

Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ?[18]. C’est évidemment cette contrainte qui confère à la poésie toute l’exigence qu’elle nécessite pour aller au-delà du simple passe-temps pour adolescent(e)s pré-pubères en quête d’amour ou pour retraité(e)s en quête d’éternité ; la poésie n’est plus, dès lors, qu’une simple activité de loisir, parmi d’autres, dont le ronron roucoule à l’infini : J’ai rêvé d’une fleur / Qui ne mourrait jamais. / J’ai rêvé d’un amour / Qui durerait toujours. […] Pourquoi faut-il, hélas, que sur la Terre / Le bonheur et les fleurs soient toujours éphémères ?[19]. Le Bleu du ciel expose ainsi clairement le refus du poétisme à travers ses clichés les plus usés dont il abuse à souhait (la beauté éphémère de la fleur, de l’amour étant sauvée par l’éternité de la Poésie). De la même façon, Beckett va utiliser la dérision pour signifier ce refus en ridiculisant typographiquement la bonne prononciation des récitations scolaires ou autres : Ouayseau bleheu, couleurre du temps / Vole à mouay, promptement[20]. Le Beau et Bien dire devant s’accompagner d’un Beau et Bien lire. L’exigence de la poésie est ainsi rabaissée, en voulant l’élever à la sacralité esthétique, au pâle rabâchage d’un catéchisme littéraire. Face à cette attitude pieuse, Bataille va opposer le refus du sacrilège : On représenterait ainsi la fleur la plus admirable non, suivant le verbiage des vieux poètes, comme l’expression plus ou moins fade d’un idéal angélique, mais, tout au contraire[21], comme un sacrilège immonde et éclatant.[22] C’est la raison pour laquelle la poésie doit défier les lois du genre et devenir l’apoésie : La poésie est hors la loi.[23].

 


C’est ce passage hors la loi c’est-à-dire hors-la-Poésie que Roche, comme Beckett et Bataille, va préconiser dans un refus clair et radical :  Le propos est de dévoiler par une suite de rapports antinomiques entre des discours idéologiquement différenciés (trois ou quatre ici nettement distincts) qu’il y a une mesure à prendre, en fin de lecture, d’une INADMISSIBILITE immédiate d’une certaine sorte d’intelligence de la poésie telle qu’elle fonctionne depuis 1868 (Publication du chant I de Maldoror). D’une intelligence SYMBOLARDE de la poésie dont l’écriture n’a jamais été vue que comme puérilement évocatrice d’une activité personnelle esthétisante (nous parlons ici d’une esthétique sociale / morale). Nous prétendons dire précisément par des poèmes que cette conception de la poésie n’est pas. Car elle n’est évidemment plus à partir du moment où on peut mettre le doigt sur le fait même de son inadmissibilité.[24] On comprend clairement ici notre distinction initiale entre la négation pratique (endogène) et le refus théorique (exogène) qui l’implique et qui va permettre de sortir de cette conception idéalisante de la poésie qui enferme celle-ci dans le cercle (d’autant plus) vicieux (qu’il est admis comme loi implicite) de son éternelle redite : C’est à partir du symbolisme, en gros, que la poésie est devenue la concrétisation écrite de l’idéalisme bourgeois : écrire alors de la poésie c’était étaler et vivre du même coup ces aspirations multiples à un ailleurs que l’on a eu vite fait d’appeler, justement, « poétique ». […] La poésie « moderne » est la paraphrase incessante du « poétique ».[25] Face à l’inutilité de ce radotage sénile (Poésie la gâteuse[26]), nous proposerons une approche de la poésie moderne comme l’écriture incessante du porétique dont la manifestation première se situe dans le refus de la double convention poétique :  Défigurer la convention écrite c’est, en écrivant, témoigner de façon continue que la poésie est une convention (de genre) à l’intérieur d’une convention (de communication)[27]. C’est bien à partir de ce postulat théorique que va s’effectuer la démonstration Denis Roche[28] dont la conclusion logique est le rejet et l’annulation de l’idéalisme du poétisme et de tout ce qu’il engage de topoï surannés.

Parmi eux, on peut dénoncer, en premier lieu, la poésie du terroir qui consiste à lire la poésie sous l’angle des rapports du poète à sa région ; le fils du pays célébrant sa terre (qu’il aimait tant[29]) qui le lui rend bien en le célébrant à son tour afin de constituer son propre panthéon littéraire local. Galerie soi-disant prestigieuse des chantres du gazouillis des oiseaux et du cliquetis des ruisseaux si agréablement évoqués « avé l’accent ». Ainsi Henry Deluy nous parle de Francis Combe, le chantre de : cette lumière des hautes terres méridionales […] Robert Lafont, dans une préface élégante et fraîche, conclut : « la poésie a besoin de pays. » Oui.[30] Et bien, non, la poésie n’a pas plus besoin de pays qu’elle n’a besoin de clair de lune, de ruines ou de couchers de soleil. Dans notre perspective, on peut même dire que la poésie a besoin de ce qu’elle n’est pas. La poésie a besoin de l’apoésie. Ce que nous considérons comme une dérive du criticisme est compréhensible dans la mesure où celui-ci conçoit la poésie dans son essence, sa nature. Cette poésie naturelle devenant « naturellement »[31] une poésie de la Nature (l’idéalisme n’en finissant plus de créer ses divinités) qui se réduit le plus souvent à la mièvre évocation du locus amœnus si cher aux troubadours.

 


Non qu’il faille nécessairement prôner une pratique révolutionnaire de la poésie, il convient malgré tout, ici, de dénoncer la poésie comme pratique traditionnaire[32]. Ce dont précisément ne s’était pas privé Beckett à propos de ces bardes irlandais, ses concitoyens poètes qu’il n’avait pas hésiter à traiter d’ antiquaires qui livrent leur marchandise ossianique avec la complaisance pleine de hauteur de Gaëls victoriens.[33] Par conséquent, Beckett, dès ses débuts littéraires, positionne sa production poétique sous l’angle rebelle du refus d’une poésie disons « folklorisante » : « Home Olga » n’est donc pas seulement l’hommage fasciné d’un disciple respectueux, c’est aussi une violente prise de position, une déclaration de guerre, la profession de foi d’un tout jeune poète, qui a choisi son camp – esthétique plus que politique : un manifeste littéraire, ou, plutôt, un programme de résistance esthétique à la poésie nationale officielle.[34] Mais au-delà de ces spécificités nationales, la poésie officielle (qui se confond le plus souvent avec la doxa littéraire du poétisme) se présente comme la parole du cœur, le mode de communication privilégié de l’intime, de l’émotion sincère et profonde. Ces émois du cœur faisant de la poésie « l’éternelle jeunesse du monde » : C’est la qualité de cette émotion et l’aptitude du poète à la transmettre qui constituent « la valeur » d’un poème, quelque soit la technique utilisée […][35]. Définir la poésie par la qualité de l’émotion revient au même que la définir par la grâce d’un parfum ou le charme d’une fleur. Bien que ce préfacier reconnaisse une compétence technique au poète, il l’assimile à la capacité de « transmettre » cette émotion, comme si le langage était l’expression pure et transparente de la pensée, de l’émotion…[36] De l’émotion avant toute chose, semble dire Jacques Charpentreau qui nous rappelle l’évidence de l’émotion la plus noble : De tous les sentiments qui ont inspiré[37] les poèmes de La Fleur de l’âge[38], le plus fort et le plus fréquent est évidemment celui de l’amour qu’il soit comblé (quel émerveillement !) ou malheureux (quelle tristesse !)[39]. Il est vrai que notre exemple peut paraître un cas extrême et caricatural de critique émotive ; malheureusement, celui-ci est loin d’être isolé et l’épanchement intime dont font preuve certains poètes semble mesuré face à l’épanchement d’une critique qui assimile le recueil poétique à un journal intime, un livre de confidences dans lequel, plus ou moins secrètement, le poète ouvre son cœur, avoue son amour : Car le poète, sans espoir, certes, aime le monde. Et il aime qu’on l’aime.[40] Cet acquiescement du poète au monde, du critique au poète et au monde souligne bien cette tautologie d’une poésie que l’on qualifie de poétique au nom du caractère soi-disant immuable des sentiments humains[41] qui suffisent à définir le poète. Le poète : l’article défini porte mal ici son nom puisqu’il renvoie à l’hypothétique et improbable homogénéité (qui n’est concevable que dans une perspective essentialiste de la poésie) d’une communauté imaginaire formée par tous les poètes de tous les temps et de tous les pays qui se retrouvent dans la figure syncrétique du poète, homme de cœur : le poète, on le sait, est un homme de cœur[42].

 


La fausse évidence du pronom impersonnel, on le sait, ramène l’appréciation de la poésie à une question de bon sens, ce qui, comme la tautologie, caractérise, selon Barthes, l’idéalisme bourgeois à l’œuvre dans ce que nous avons appelé le poétisme et le criticisme :  La tautologie est ce procédé verbal qui consiste à définir le même par le même [en ce qui nous concerne : la poésie est ce qui est poétique][…]on se réfugie dans la tautologie comme dans la peur, ou la colère, ou la tristesse, quand on est à court d’explications.[43] et plus loin : Le mythe tend au proverbe. L’idéologie bourgeoise investit ici ses intérêts essentiels : l’universalisme, le refus d’explication, une hiérarchie inaltérable du monde […]. Le fondement du constat bourgeois, c’est le bon sens, c’est-à-dire une vérité qui s’arrête sur l’ordre arbitraire de celui qui la parle.[44] Ainsi, la poésie est présentée « naturellement » comme le langage du cœur et des sentiments éternels. Même Jean Cohen, qui a pourtant intitulé le livre en question Structure du langage poétique[45], nous parle bien peu « structurellement » de la grâce et du cœur : Il est une « intelligence poétique » qui est, comme l’autre, une grâce de la nature, avec cette différence que celle-là dépend de ce que l’on appelait d’un mot dépassé[46] mais toujours suggestif, le « cœur », ou capacité de réponse émotionnelle au spectacle du monde.[47] Poésie du terroir, donc, poésie du cœur mais aussi, quand la situation historique l’impose, poésie engagée (qui est un moyen de retrouver, sous un biais différent, cette conception du langage comme véhicule transparent de la pensée) : En poésie, la Résistance n’a pas été un coup de clairon, ni même la sonnerie aux morts. Elle fut la voix de mon pays. Elle est, elle demeure « L’Honneur des Poètes », tous les salauds n’y peuvent rien.[48] On retrouve sans surprise les sacro-saintes majuscules (Résistance, Honneur, Poète) qui, le plus souvent, annonce le pire et qui asservissent la poésie à une cause qui la dépasse. La poésie devient alors « au service de » (que ce soit la Résistance, la Révolution, le Nazisme) : simple voire vulgaire propagande. Ce genre d’aveuglement n’est malheureusement pas limité aux heures les plus sombres de notre Histoire (de tels abus sont pardonnables étant donné certaines situations historiques paroxystiques qui semblent interdire de parler d’autres choses ; le langage n’étant plus perçu que sous son versant utilitariste) et continue d’émerveiller une critique que l’on qualifiera poliment de réactionnaire ; ainsi Georges-Emmanuel Clancier à propos des littératures étrangères : que de chants héroïques pour glorifier l’exemple des preux défendant jusqu’à la mort la liberté de leur peuple[49], vient alors l’exemple qu’il propose pour illustrer la grandeur de ces chants héroïques : Par tous les chemins de la guerre / Pour mon pays, j’ai bien lutté / Pour lui garder sa liberté ![50] [51]

 


Dès lors qu’elle s’assimile à la propagande, la poésie devient naturellement la langue non plus du terroir mais du pouvoir : L’extrême importance de la poésie résistante est célébrée le 27 octobre 1944 au cours d’une soirée de gala placée sous la présidence du général de Gaulle. On y lit des textes de Pierre Emmanuel, Aragon, Eluard, Seghers, Audisio, Tardieu, Loys Masson…[52] On n’a pas dû y lire de textes de Benjamin Péret dont la lucidité critique (à une époque où une dénonciation si virulente de la poésie résistante pouvait être mal interprétée comme une dénonciation de la résistance elle-même) est tout à son honneur : Mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège. Tout au contraire, c’est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents.[53] Ce que n’ont pas fait à son goût les propagandistes qui se sont rangés derrière l’auguste figure paternelle du général au bénéfice probablement de la résistance mais au détriment de la poésie : Pas un des ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique et ce n’est pas un hasard si leurs auteurs ont cru devoir, en leur immense majorité, revenir à la rime et à l’alexandrin classiques. […] En définitive, l’honneur de ces « poètes » consiste à cesser d’être des poètes pour devenir des agents de publicité.[54] Etant donné la période historique considérée on imagine aisément que la cause de la résistance supplantait celle de la poésie ; seulement, quelque soit la tragédie historique en cours, il ne fait jamais oublier la sentence impitoyable de Bataille : « La littérature est l’essentiel ou n’est rien ». Ce que confirme l’exemple d’Eluard et de son fameux poème « Liberté »[55] qui était, à la base, un poème amoureux dédié à Nush et qui, sur proposition d’un tiers qui y voyait un intérêt politique, s’est converti en un joli poème de résistance (les occurrences du prénom étant remplacées par le mot : Liberté). Par cette conversion, au-delà de la qualité poétique ou non intrinsèque du texte, Eluard, de poète, est devenu agent de publicité[56]. Ceci dit, notamment depuis la fin des années soixante-dix et des utopies politiques, le débat est d’une actualité moins brûlante, ce qui permet à Prigent de le clore définitivement : Penser ce rôle [du poète] en termes de génie civil, d’efficacité sociale immédiate, « d’engagement » ne peut plus que faire rire.[57] Il règle, par ailleurs, dans ce petit opuscule fort précieux la triple question de la langue du terroir, du cœur, de l’engagement : Pour le contemporain, leur prédilection va à des vaticinateurs pompiers (Char), des grands manitous atmosphériques (Saint-John Perse) ou des instituteurs attendris par la botanique (Cadou). Au bout pointe l’adoration pour des clones clownesques du poète : des chansonniers mélancoliques, des bardes protestataires. La boucle est alors bouclée, dont la poésie s’étrangle - de rire, on espère.[58] Mais toutes ces confusions proviennent d’une source plus profonde, d’une cause en amont dont découlent toutes les aberrations que l’on a pu souligner, à savoir l’assimilation de la poésie au lyrisme.

 

Assimilation d’autant plus dangereuse qu’elle a véritablement réémergé à la fin des années quatre-vingt avec ce que l’on a appelé le néo-lyrisme[59]. Mais cette réduction de la poésie à la poésie lyrique ne date pas des années quatre-vingt, elle irrigue tout le siècle (on ne peut pas dire que les surréalistes aient totalement contribué à son dépassement bien qu’ils se soient revendiqués de Rimbaud et Ducasse qui furent parmi les premiers pourfendeurs de cette poésie subjective). Ainsi, Jean Cohen, dans son livre Structure du langage poétique, n’hésite pas à affirmer : Mais dès qu’on arrive au poème lyrique, c’est-à-dire au poème purement poétique […][60], ce qui n’est pas une erreur mais réellement une conviction puisqu’il récidive trente ans plus tard : […] la théorie proposée ici se contentera de la poésie lyrique, qu’elle tient pour le genre le plus spécifiquement poétique.[61] Ce qui atténue quelque peu la portée de la théorie puisqu’elle s’élabore à partir de choix théoriques déjà définis et réducteurs. Affirmer que l’on propose une théorie de la poésie à partir d’une théorie qui réduit la poésie au lyrisme conduit sans surprise à une théorie réductrice de la poésie (on retrouve la clôture du cercle tautologique : la conception lyrique de la poésie permet d’élaborer une théorie du lyrisme présentée comme une théorie de la poésie ou de la « poéticité », afin de procurer le mirage de la caution scientifique)[62]  Il n’est donc pas étonnant que le subjectivisme du lyrisme soit transposé au criticisme et au « criticiste » chez qui l’apparition de la poésie produit : cette forme limite de la joie esthétique que Valéry encore[63] appelle « enchantement »[64]. Définir ainsi la poésie par la grâce et sa lecture par l’enchantement[65] revient à dire : la poésie c’est beau. Il ne s’agit pas ici de réduire ce que Barthes a appelé Le plaisir du texte et qui est (l’)essentiel ; seulement, ce plaisir, cette « joie esthétique » doit être le point de départ de l’analyse et non son point d’arrivée (sinon elle ne sert à rien ; ou plutôt elle sert à dire ce qu’on pouvait dire sans elle). Cette approche est d’autant plus dépassée qu’elle associe le lyrisme à une poésie du cœur, de l’émotion et de l’effusion[66] c’est-à-dire une poésie personnelle (alimentée par le phantasme d’une langue transparente).

 


Or, cette transparence et cette coïncidence à un sujet homogène est une illusion et selon Yves Vadé, au contraire : Le sujet lyrique apparaît finalement comme la résultante des différentes postures d’énonciation assumées par le « je » du texte. Il n’est identifiable ni à l’écrivain, ni à un personnage fictif. Il est bien, comme le dit Käte Hamburger, un sujet d’énonciation réel, mais décalé par rapport au « je » autobiographique[67]. De la même façon, contre la profondeur de l’introspection du poème lyrique qui cherche au fond de son cœur la pureté de l’émotion vraie, Michel Collot nous parle d’un sujet lyrique hors de soi : C’est seulement en sortant de soi, qu’il coïncide avec lui-même, non, sur le mode de l’identité[68], mais sur celui de l’ipséité, qui n’exclut pas mais au contraire inclut l’altérité, comme l’a bien montré Ricœur[69]. Finalement, on retrouve les griefs qu’avait déjà formulés Rimbaud dans sa fameuse lettre du 13 mai 1871 à Georges Izambard : votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, - bien d’autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! JE est un autre[70]. Cet idéalisme du lyrisme ne s’en tient finalement qu’à maintenir des conventions obsolètes dans une sorte de sécurité littéraire, confortable, certes, mais guère intéressante : La poésie subjective semble bien celle qui s’en tient à l’idéalité, à l’esthétisme « artiste » et au jeu ; et celle, sentimentale et lyrique, qui ne retient de l’émotion que sa part domesticable, celle en un mot qui enferme l’homme dans sa nature conventionnelle, sans l’ouvrir à l’obscur de ce qui est.[71] C’est bien cette ouverture à l’obscur de ce qui est  que les surréalistes ont tenté d’explorer (notamment à travers l’exploration de l’inconscient). Ainsi, dès 1919, Les Champs magnétiques[72] écrits par Breton et Soupault ruinent la notion subjective d’auteur lyrique[73]. On ne peut plus, dès lors, parler de profondeur du cœur humain d’un sujet lyrique. Seulement, on a déjà vu qu’Aragon et Eluard, par exemple, avaient cautionné une poésie de la résistance qui se rattache à une conception classique. De plus, leur quête d’une surréalité a permis une lecture idéalisante de leurs productions poétiques (dans lesquelles l’inflation de l’image poétique, notamment de la métaphore, projette, là aussi, la poésie vers un ailleurs qualifié justement de poétique ; processus déjà rencontré au sujet du poétisme, c’est pourquoi l’on peut parler d’une véritable doxa surréaliste de la poésie dans la seconde moitié du XXème siècle). Par conséquent, tout en le réfutant dans ses fondements, le surréalisme a malgré lui permis l’entretien de l’illusion lyrique et de la poésie subjective : A noter ensuite, sans doute, qu’une confusion au niveau de la théorie explique seule le débordement de bas lyrisme issu du surréalisme ; l’exploitation par celui-ci du fantastique inventé et du rêve réitéré (écriture soi-disant non contrôlée) servant d’alibi à une sorte de logorrhée de l’imagination supérieure (nostalgie de l’espèce de transcendance immédiate qu’on attribue avec tant d’empressement à la création poétique).[74] Le lyrisme contamine donc autant une certaine critique poétique qui juge la valeur du poème sur la qualité du chant[75] qu’une majorité de poètes qui s’acharnent à célébrer dans leurs vers : la Beauté, la Nature et l’Amour. Ces poètes-là me font penser aux chiens chinois qui rongent de vieux os tout blancs sur lesquels il n’y a plus depuis longtemps rien à ronger. Mais à force de s’énerver les dents sur eux, ils se blessent les gencives et finissent ainsi par leur trouver du goût. Le goût de leur propre sang.[76] La poésie classique se contente donc d’être la paraphrase du poétique, se cantonnant aux Lois inviolables de l’Art Poétique.

Il nous faut donc, ici, évoquer cette conception classique énoncée par Boileau. On ne sera pas surpris d’y retrouver l’ensemble des poncifs du poétisme, à commencer par l’élection céleste ; ne parle pas la langue des dieux qui veut et il ne sert à rien à l’apprenti poète de saisir la plume : Si son astre en naissant ne l’a formé poëte[77]. Ainsi, on ne le devient pas, on naît poète. Conception essentialiste de l’existence (qui devient destin) qui se projette sur celle de la poésie. On entre ainsi dans la poésie comme on rentre dans les Ordres[78]. D’où cette déférence excessive qui témoigne d’une vision raisonnable et surtout morale de la poésie, conformément à l’idéal bourgeois : Boileau, le « législateur du Parnasse », fait bonne figure rassurante : rationalisme moraliste, moralisme rationaliste… voilà qui convient à une bourgeoisie éprise de « mesure » et de « bon sens ».[79] En effet, Boileau précise lui-même : Quelque sujet qu’on traite, ou plaisant ou sublime / Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime.[80] Cet idéal d’accord et de mesure débouchant (on retrouve l’assimilation à la musique) sur une douce harmonie : Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée / Ne peut plaire à l’esprit quand l’oreille est blessée[81]. Le but de la poésie étant la satisfaction de l’esprit qui advient par l’évidence du sens grâce à la fameuse clarté[82] de la langue française : Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément[83]. On retrouve ici la théorie du langage comme expression de la pensée, sorte d’instrument transparent ; la transparence de la lisibilité : Et tout ce qu’il dit, facile à retenir / De son ouvrage en nous laisse un long souvenir[84]. La lisibilité étant la condition idéale de l’apprentissage par cœur d’un modèle considéré comme un absolu littéraire. Vision édifiante de la littérature qui a conditionné des générations de poètes. Et c’est précisément cet Art Poétique que Roche va défigurer afin de débarrasser la poésie : des exposants moraux, affectifs, sentimentaux et philosophiques qui l’accablent aujourd’hui, les poèmes étant généralement rapportés à un Bien, à un Bon ou à un Beau.[85]

 

C’est bien contre cette est-éthique classique (qui lie intrinsèquement le Bien, le Bon, le Beau) héritée de l’idéalisme platonicien (qui asservit l’art à une finalité morale) que va se déployer le mécrit rochien. En effet, cette est-éthique gomme à la fois la spécificité des discours considérés comme simples supports d’une finalité (morale) qui leur est extérieure et l’historicité des discours qui sont appréhendés dans une optique essentialiste. On comprend donc que la stylistique classique rate cette spécificité et cette historicité en s’attardant à définir un Style perçu comme l’expression du Beau. Il apparaît dès lors nécessaire de tenter de repenser un nouvel outil critique qui intègre ces dimensions de l’écriture ; outil qu’a élaboré Henri Meschonnic dans sa critique du rythme : le rythme apparaît non un opposé du sens, mais la matière du sens, ou plutôt de la signification. L’organisation de la spécificité et de l’historicité d’un discours.[86] Cette notion de rythme est d’ailleurs fort utile pour dépasser l’ancestrale dichotomie du fond et de la forme qui pourrit encore la réflexion des criticistes (englués qu’ils sont dans leur approche du langage comme expression des sentiments, véhicule transparent de la pensée) qui, même quand ils semblent proposer une lecture structurelle ou structurale[87], retombent, du fait de leurs a priori périmés, sur une lecture platement sémantique d’œuvres qui sont l’exemple même du dépassement de cette simple lecture sémantique : Le premier connu sous le nom de « poème en prose » pourrait être appelé « poème sémantique ». Il ne joue en effet que sur cette face du langage et laisse la face phonétique poétiquement inexploitée[88]. A ce type appartiennent des œuvres esthétiquement consacrées, telles que Les Chants de Maldoror ou Une Saison en enfer, ce qui prouve que les ressources sémantiques suffisent, à elles seules, à créer la beauté cherchée[89]. [90]Par conséquent, les deux exemples proposés par Jean Cohen invalident, dès le départ, sa dichotomie arbitraire qui est l’héritage culturel d’illusions qui ne sont plus tenables mais que le criticisme perpétue pourtant : La substance du contenu, c’est la signification ; la forme, c’est le style[91]. Cette théorie s’intéresse donc essentiellement à ce que dit un poème et éventuellement (comme on peut s’intéresser à des fioritures) à comment il le dit alors qu’on peut penser que l’intérêt de la lecture d’un poème se situe dans la saisie de la spécificité et de l’historicité de comment il dit ce qu’il dit, c’est-à-dire dans la saisie de son rythme propre, ce qui permet de dépasser la dichotomie illusoire du fond et de la forme qui rate l’épaisseur du langage en lui conférant une transparence illusoire qui est, comme on l’a vu, la transparence de la lisibilité : Le langage est communication, et rien n’est communiqué si le discours n’est pas compris. Tout message doit être intelligible.[92] C’est pourquoi le criticiste réduit son analyse à une simple paraphrase qui est la traduction fidèle du sens du poème qu’il croit ne pas changer. La critique redevient à ce moment une herméneutique, une quête des intentions de l’auteur, de ce qu’il a vraiment voulu dire. Le criticiste s’apparente dès lors à l’exégète qui délivre Le Sens du texte : La paraphrase n’a d’ailleurs généralement pas d’autre but que de faire passer un texte de l’obscurité à la clarté, donc d’en garder le sens tout en le changeant : conserver le contenu ou l’être du sens, en transformant la forme ou l’apparaître.[93] On retrouve toutes les oppositions du dualisme platonicien : fond /forme, être /paraître, âme /corps, intelligible /sensible… et l’obscurité de la littérarité /la clarté de la lisibilité qui redouble l’opposition poésie /prose qui fait l’objet d’une démonstration peu convaincante puisque selon Jean Cohen : La poésie est la totalisation de la prédication tandis que la prose en est la partition. Là est le trait structural de la différence prose /poésie.[94] […] A aujourd’hui n’est opposable aucun autre jour, à maman nulle autre personne. Ainsi est assurée la totalisation de la prédication.[95] Il démontre donc la totalisation de la prédication caractéristique selon lui de la poésie par une phrase de roman (en l’occurrence l’incipit de L’Etranger) en prose, exemple qui contredit sa distinction initiale. Finalement, face à ces dichotomies périmées, il convient d’adopter, sur ce point, la position d’Henri Meschonnic : Seule une conception de l’œuvre comme écriture, non ornement, peut se garder du vieux dualisme du « fond » et de la « forme », et montrer l’œuvre comme forme-sens –rhétorique traversée prenant le nouveau visage d’un style.[96] C’est bien cette analyse de l’écriture qui sauve la poésie de sa réduction à une simple ornementation : le joli vêtement de la pensée.

 

Conception ornementaliste qui culmine dans la fameuse figure, justement, de style appréhendée sous l’angle de l’écart ; mais écart par rapport à quoi ? Tel est le paradoxe que souligne judicieusement Gérard Genette : La figure est un écart par rapport à l’usage, lequel écart est pourtant dans l’usage : tel est le paradoxe[97] de la rhétorique. [98] Si bien que cette notion apparaît difficilement opératoire si elle n’était en plus, et avant tout, historiquement invalide, ce qu’a fort bien démontré Roland Barthes dès 1953 : Si j’appelle prose un discours minimum, véhicule le plus économique de la pensée, et si j’appelle a, b, c, des attributs particuliers du langage inutiles mais décoratifs, tel que le mètre, la rime ou le rituel des images, toute la surface des mots se logera dans la double équation de M. Jourdain :

 

 


                        Poésie = Prose + a + b + c

                        Prose = Poésie- a – b – c

 

 

 

 

 

 

Suite

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Après

 




j'en ai assez du soleil                
    terne pétochard
        garrotté ligoté bâillonné de nuages
          qui s'émiettent s'effritent
            lentement se délitent
              comme un prince de lu dans les mains d'un petit
               pleurnichard
               j'en ai marre
              pleurnichard sur le tard
            graillonne son verjus
          jus zyclombatomique
        purule boursouflé et débile labile 
    et puis froid (véreux)
j'en ai assez du soleil

 

 

 

 


 

 

Pour citer ce(s) poème(s)

 

 

 

 


Alexandre Vasseur, Après (poème reproduit avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011.

URL. http://0z.fr/sEaeX            ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poeme-visuel-d-alexandre-vasseur-85814080.html

 



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 Alexandre Vasseur

 

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 

 

 

Silence

 


 

 

 

J’embrasse le silence et ses réminiscences,
Ses lèvres au goût âpre, son parfum si futile,
Je ressens ces frissons et cette douce impuissance,
Et mes tendres sentiments ne tiennent qu’à un fil.

 

 

 
La tristesse fait rage, dans ce royaume divin,
Réitérant sans cesse sa promesse perfide,
Sans remords elle offre mon âme au malin,
Abreuvant sans répit son gosier si avide.

 

 

 

Orphary


 

 

 

 

 


Décadence

 

 

 

 



Au fil du temps, les roses, lentement
Douces et frêles peignent l'amertume
Peines et regrets ne sont plus maintenant
Que des poussières sur les vagues telles l’écume.

Les sentiments délaissés, oubliés
Ont été exilés de la mémoire
Mais leur séjour a laissé des effets
Qui réapparaissent par malheur le soir.

Terre d’exil des âmes compagnes
Leur cœur accueille ces nouveaux arrivants
Les prisonniers se prélassent dans le bagne
Puis s’évadent dans la nuit en chantant.

La folie, grande princesse des ombres
Séduit la victime et lui creuse une tombe
Les âmes s’épouvantent
Lassées de leur attente
Et apportent
Leur aide à la
Mort.

 

 

 

 

Orphary

 


 

 

 


 


Adieu

 


 

 

 

 

Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Compagne des premiers jours, heureuse voyageuse
Étrange créature, tu avais tout pour plaire
C’est au bord de l’eau que tu sommeillais, rêveuse.
 
Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Déesse solitaire dansant dans mon esprit,
Prêtresse de l’enfance, pauvre âme éphémère
Complice de mon cœur tu m’as déjà trahie
 
Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Douce amie de l’aurore,  magicienne de l’écume
Tu ornais mon berceau de ta poussière nacrée
Glissant du ciel doré frêle comme une plume
 
Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Je t’oublie, tu n’es plus qu’un lointain souvenir
Idées, pensées, regrets, achèvent cette ère
Adieu insouciance, il est temps pour moi de fuir

 

 

 

 

 


  Orphary


 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)



 

 

Orphary, Silence, Décadence, Adieu  , (poème(s) reproduit(s) avec l’aimable autorisation   de l’auteure), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/Co33m       ou 

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-d-orphary-85418002.html

 

 


 


 

 

 

 


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  Orphary



 



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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 


 


 

Une Lyre du temps

 

 

 

 


Je n’écris plus comme avant,

Je murmure des mots émouvants

Au je féminin de mon être.

Je n’écris plus comme avant,

J’emprunte le ciel touffu

Et en fabrique des tas de plis,

Je me replie sur moi-même.

 

 

 

 

J’embellis l’espace des tracas poétiques tressés au creux du langage,

Là où les sens se propagent, puis s’engagent dans le tourbillon des rêves…

Une diaule apparaît et façonne la glaise…

 

 

 

Quand la diaule s’empare de mon corps,

Le cor des supports qui blesse,

Je me nomme en Esse

Et je m’oublie en Isme.


 

Quand la diaule s’envole,

Les larmes exultent et triomphent de moi.

Toi, tu es…

La diaule des jours, l’enfant qui ne viendra plus,

L’instant qui enlace les larmes

Puis les macère dans l’air…

 

La mort est là…

Palpitante, agaçante, repoussante, aimante…

La mort est là…

Un trop-plein déguisé en trompe-l’œil,

Un essor du support qui suit mon être là où il ne peut plus être.

Un presque rien formé de presque tout.

 

 

Si les mots s’attirent comme des aimants, l’effort poétique reste la chaîne qui les enchaîne dans le langage.

Les mots dégoulinent du moi, ressassent l’histoire du vivant, défait ses cultures puis happe son essence quand la balance ne génère que des chiffres…

 

 

 

Une larme en mot fragile frappe à ma porte, entre puis se loge au fond…

La diaule enchanteresse fait des prouesses et déclanche des torrents d’émoi.

La mort est là…

Belle, charnelle, palpitante, parlante, fatale,

Secrète, muette, en quête du sens de la vie.

Je vis en cor mais elle aussi,

Vit en moi.

Sans les mots, j’erre sur Terre

Je pèse les sens sur la balance éphémère du temps,

Puis je m’émeus du vent…

 

 

 

 

 

 

  [Poème inédit]

 

L’Après

 


 

 

En papyrus le je sort de mes moi

J'erre sur Terre

Malade d’être moi-même

D’être des sources de souvenirs ruisselants

En larmes de crocodiles

N’être qu’un être

Qui naît pour mourir

Et entre temps, souffrir…

Lasse de temps des regrets,

Qui se propulse en reflets

Saillants sur le visage

Il m’engage dans les rouages

Des lassitudes…

 

N’être qu’un être

Qui naît pour mourir

N’être que ses soupirs

Traduits en sourires

Pourquoi naître si ce n’est

Pour mourir de l’auparavant

Du temps…

L’Après m’appelle de son au-delà :

Viens, viens, enfin,

Viens.

Ô Petite fille de mon lendemain

Si futile, viens enfin…

 

 

 

 

 

 

[Poème inédit]

 

Méduse

 

 


 

 

Disons adieu

Pars et laisse mon corps

Sur son nouveau support

Un morceau musical rendu fatal

Pour lui-même.

 

Disons adieu

Le temps s’écroule

Noue la gorge nue,

D’une femme éphémère

Sévit au sein de l’enfer

Et qui, derrière le voile sommaire

De l’omnipotent Chronos,

Décompte en silence ses maux.

 

Disons adieu

Veux-tu

On dit d’elle qu’elle

Selon le mystère divin,

De je ne sais quel dieu,

Rend maudit celui

Qui la voit sourire

Et jeter un regard avare

De ses deux yeux barbares

Sur tout ce qui l’entoure.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)




 

Dina Sahyouni, Une lyre du temps, L'Après, Méduse , in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/Fsy-y                                ou   URL. 

 

 

 

 

 

 



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Dina Sahyouni

 

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Alma Rosé !! 




Camp Birkenau
Plus aucun mot !
Noir barbelé
Corps entassés
Calme funeste
Odeur de peste !
Crisse la cendre !
Naître ou comprendre
Gronde tonnerre !
Brûle l'enfer !
Peur indicible
Saigne la bible !
Ces dépouillés
Ces humiliés
Femme, Homme, Enfant
Anges vivants 
Persécutés !
Assassinés !
La mort qui danse !
En délivrance
La bête immonde
Crève ce monde !
Yeux de satan
Fixent le temps
Croix englouties
Alma survit !
Vienne en violon
Fuis l'abandon
Ses doigts de fée
Vibre l'archet !
Sonate en " cri "
Sauve ces vies !
Son, pour parole
Tremble geôle !
Son nom s'inscrit
Jamais l'oubli 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)

 

 

 

 


Bruno Krol, Alma Rosée !!  (poème reproduit avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/YBOKM     ou                URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poeme-de-bruno-krol-85225219.html

 

 


 

 

 



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 Bruno Krol

 

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 

 

 

La petite fille aux allumettes

 

 

 

 

 


Parfois, dans la splendeur d'un soir
En fumant votre cigarette
Peut-être pourrez-vous la voir
Faire craquer une allumette
 
Égarée dans le turbulent
Appuyée sur ses rêves bleus
Recroquevillée sur un banc
Cherchant à réchauffer ses yeux
 
Et, sa brindille au bout des doigts
Elle laissera parler la flamme
Qui viendra attiser l'émoi
Qu'elle transporte au fond de l'âme
 
Moi, je l'ai aperçue, un soir
C'était Avril, il faisait froid
Ses yeux n'étaient plus que miroirs :
Il avait gelé ce jour là
 
A l'ombre de l'arbre incliné
Trois petits feux étincelaient
L'originel et les reflets
Au creux des yeux se confondaient
 
Mais soudain un vent maladroit
Rendit plus éphémère encor
La vie du petit bout de bois
Qui se noircissait dans la mort
 
Alors ses yeux de terre sienne
Se laissèrent envahir de nuit
Comme un volet dont les persiennes
Savent dissimuler la vie
 
Elle leva les yeux doucement
Pour leur éviter de pleurer :
A l'embrasement du couchant
Elle faisait face, abandonnée...
 
Des flammes tant qu'elle en voulait
Se débattaient sur le coteau
Un volcan céleste brûlait
Les meurtrières du château
 
Et du cratère rougeoyant
S'échappaient de grands oiseaux noirs
Ses yeux, tout en se rassasiant,
Brûlaient d'un invincible espoir...
 
A la mort de l'astre de vie
Elle venait chercher la lumière
Son cœur luisait dans l'incendie
Et elle baissa les paupières...

 


Jodelle

 



 

Une année sabbatique 

 

 



Seule une année de peine a mon destin transi :
Douze mois conjugués en aride saison…
Un corps parcheminé luttant pour sa raison,
Tant d’obscurs traitements talonnent l’amnésie.
 
Douze mois conjugués en aride saison,
Des foulards chamarrés pour seule fantaisie ;
Tant d’obscurs traitements talonnent l’amnésie
Dans les couloirs blanchis de blouses en foison.
 
Des foulards chamarrés pour seule fantaisie,
Je caresse des mains ce rêve de toison ;
Dans les couloirs blanchis de blouses en foison,
De moins vivants encor j’ai frôlé le déni.
 
Je caresse des mains ce rêve de toison,
Au front des compassions, j’inspire et je souris ;
De moins vivants encor j’ai frôlé le déni :
Les mains entrelacées en votive oraison.
 
Au front des compassions, j’inspire et je souris,
Je badine à l’affront des viles perfusions !
Les mains entrelacées en votive oraison,
Je déverse mon fiel et maudit l’agueusie !
  Je badine à l’affront des viles perfusions,
De l’astre Lucifer je combats l’étisie.
Je déverse mon fiel et maudit l’agueusie !
Je resterai d'aplomb face à cette invasion.
 
De l’astre Lucifer je combats l’étisie,
Dans l’estival hiver niche la guérison ;
Je resterai d'aplomb face à cette invasion,
Tant de miroirs confus me renvoient un sosie.
 
Dans l’estival hiver niche la guérison :
Je m’éveille à demi, surprise du sursis,
Tant de miroirs confus me renvoient un sosie
Mais voici les beaux jours, temps de la frondaison.
 
Je m’éveille à demi, surprise du sursis,
L’aube est au pied du lit, frêle comme un oison
Mais voici les beaux jours, temps de la frondaison :
Je relève les yeux sous des cheveux blanchis.
 
L’aube est au pied du lit, frêle comme un oison ;
Revenant de galère en esclave affranchi,
Je relève les yeux sous des cheveux blanchis :
Enfin, je vois le bout d’une morte-saison…
Revenant de galère en esclave affranchi,
Ma tête, sous la pluie, offre un discret frison ;
Enfin, je vois le bout d’une morte-saison :
Seule une année de peine a mon destin transi…

 

 

 

Jodelle

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s) 




 

Jodelle, La petite fille aux allumettes, Une année sabbatique, (poème(s) reproduit(s) avec l’aimable autorisation   de l’auteure), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/25avO                 ou  URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-de-jodelle-85225157.html

 

 

 

 

 

 



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Jodelle




 




 

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Tu dors ma belle





Tu dors, ma belle
Enlacée dans les songes éloignés
Tu es, ma belle, d’au-delà des ailleurs
Ensorcelée dans les eaux délétères
Lavée, lessivée par leurs imbécillités
Où es-tu, ma belle ?
 
Tu dors, ma belle
Alanguie dans les rêves perdus
Tu es, ma belle, d’au-delà des lointains
Anéantie dans l’attente finale
Pâle, si pâle dans le cauchemar
Où es-tu, ma belle ?
 
Tu dors encore, ma belle
Mais à ton réveil dans le soleil
Tu seras, ma belle, la reine dans ses bras
Epanouie au-delà des vaines lunes
Ravie, enchantée, conquise,
Ma belle sur la terre de l’homme.

 

 

 

 

Hervé-Léonard Marie

 

 

 

 


 


Petite fille du bout du monde

 

 





Petite fille du bout du monde
Fragment d’étoile en plein océan
Il s’en est fallu d’une minute
Que nos routes se croisent, alors
Lorsque ton chagrin débordera sur les vagues
Sauras-tu nicher tes larmes
Au fort de mon épaule ?
 

Petite fille du bout du monde
Eclat de lune en plein jour
S’il vient une heure de peine
Où, simple souvenir,
Je m’estomperai dans ton oubli
Sauras-tu consoler mon âme
Au doux de ton regard ?
 

Petite fille du bout du monde
Parcelle de vérité en plein trouble
Combien de nuits encore
Sous les voiles arrachées
Dans nos tempêtes
Te faudra-t-il attendre
Au creux de son absence ?

 

 

 

   

Hervé-Léonard Marie

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)




 

Hervé-Léonard Marie, Tu dors ma belle, Petite fille du bout du monde, (poèmes tirés de son recueil Tas de Cailloux et reproduit(s) avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre  2011. URL  http://0z.fr/o1zW6                  ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-d-herve-leonard-marie-85225078.html

 

 

 

 



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Auteur(e)




 Hervé-Léonard Marie

 

 

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Le pan poétique des Muses - dans n°0|Automne 2011
23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 

   

 

[Poème inédit]

 

 


             

 Féminin masculin   

 

 

 

 

 

 

                  Ma fée ma féminine
                  Croisons nos doigts et rimes

                  Sur ce vieux parchemin
                  De traverse et de lin
                  
                  Mon mât mon masculin
                  Couvrons les vents salins
                  Sur nos yeux bleu marine
                  Du voile de l’ondine
                  
                  Ma peau ma poésie
                  Sucrons de fantaisie
                  Tous les mots enfantins
                  Féminins masculins
                  
                  Ma peau mon mât ma fée
                  Le mât le mal est fait
                  La paupière fermée
                  La fée s’en est allée

 

siamchinois

Si ce n'est

 


Si ce n’est la caresse
Le geste et la nuance
Le moment incertain
De l’à peu près des choses
 
Si ce n’est la tendresse
La fleur de l’enfance
La goutte de satin
D’un pétale de prose
 
Si ce n’est la souplesse
La courbe d’innocence
Qui frôle le matin
Dans la métamorphose
 
Si ce n’est tout cela
Si ce n’est tout ceci
 
Quelle est donc cette larme
Sur la joue du poème

 

 

 

 

siamchinois

 

 

 

 


 

Pour citer ce(s) poème(s)




 

Siamchinois, Féminin masculin (inédit), Si ce n'est, (poème reproduit avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011.

URL. http://0z.fr/TeKGL            ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-de-siamchinois-85224968.html

 

 

 

 

 



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Auteur(e)




  Siamchinois 

 

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revue-de-poesie-le-pan-poetique - dans n°0|Automne 2011
23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

[invité de la revue]

Qu'est-ce que la poésie ?

 ou que dire de la poésie* 

 

 

 

 

 

 

  Jean-Michel Maulpoix

Article reproduit avec l’aimable autorisation  de l’auteur 

 

 

 

 

 

 

 

 


"Les prétendues définitions de la poésie ne sont, et ne peuvent être, que des documents sur la manière de voir et de s'exprimer de leurs auteurs" (Paul Valéry)

 

 

 

 

 

 

La poésie est mal aimée de la critique. Elle constitue un objet d’étude difficile à cerner, en constante mutation à travers l’histoire, et sur lequel la théorie a peu de prise. Bien qu’elle donne lieu à ces nettes découpes de langue qu’on appelle poèmes, si solidement établis dans leur forme propre qu’on n’y pourrait changer un seul mot, il semble qu’elle refuse toujours de s’enclore. De sorte que parler de la poésie conduit la plupart du temps à tenir un discours mal approprié : trop technique ou trop subjectif. Le théoricien désireux de construire un système rigoureux doit se résigner à une navrante déperdition d’efficacité critique.

Comment, pour la décrire, pourrait-on se satisfaire des formules qui fleurissent dans les manuels, telles que « chant de la nature », « célébration des dieux », « expression des sentiments personnels » ou « dérèglement du langage » ? Ce sont là autant de stéréotypes qui étouffent les enjeux véritables de l’écriture. Sans être tout à fait dépourvus de sens, ils négligent les singularités. L’indéfini y trouve refuge. Par les discours qu’on tient sur elle,  la poésie se voit dissoute dans les généralités, plutôt que placée au centre d’une réflexion cruciale sur le langage.

Les « Dictionnaires de poétique » n’offrent guère pour leur part que des outils qui facilitent l’observation des formes, sans ouvrir de véritable accès à la question du sens… À maints égards, la poésie reste l’orpheline de la critique. C’est plutôt dans l’œuvre même des poètes, sur les marges ou au cœur de leurs poèmes, que des clefs nous sont proposées : les préfaces de Victor Hugo, les lettres de Rimbaud, les Divagations de Mallarmé, les Cahiers de Valéry, la Correspondance ou les Elégies de Rilke, etc…

Il n’existe pas, à ma connaissance, de sérieuse étude des discours critiques sur la poésie. Nulle histoire, à proprement parler, n’en a été écrite. Celle-ci pourtant réserverait d’étranges surprises. On y vérifierait combien les commentaires oscillent entre subjectivisme, mysticisme, spontanéisme et formalisme ; mais on y découvrirait également que la poésie suscite autant de vagues discours que de partis pris tranchants. Tout au long de l’époque moderne, il semble que le fossé n’ait cessé de se creuser entre la rigueur des analyses conduites par les poètes eux-mêmes et le caractère approximatif des propos tenus par la tradition universitaire ou par les critiques de profession. Vague au dehors, dur au dedans, est-il un art qui ait vu autant que celui-là son histoire jalonnée de querelles, de ruptures et de manifestes, ni qui se soit autant retourné contre lui-même ? En procès intense avec elle-même, la poésie doit sans cesse rendre des comptes, s’auto justifier et répondre à la question de son pourquoi.

Les fulminations de Charles Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud contre Alfred de Musset, les propos rageurs de René Char contre les « paresseux », la vindicte de Francis Ponge contre le lyrisme élégiaque, le soupçon d’Yves Bonnefoy contre l’image, la radicale mise en cause par Philippe Jaccottet des leurres du poétique, autant d’exemples qui vérifient que la poésie est un terrain d’affrontements, voire un champ de bataille à propos du langage et de ses enjeux…

Cette intransigeance intellectuelle est le fait de poètes devant à tout moment réaffirmer bien plus que leur conception de l’art qu’ils pratiquent ou leurs partis pris esthétiques : c’est leur raison d’être même qui est en cause. Parce qu’ils touchent à la langue. Parce qu’ils y nouent le subjectif et l’objectif. Parce qu’ils prennent le risque du mensonge et de l’illusion. Parce qu’ils font souvent parler les choses inanimées et les morts. Parce qu’ils se tournent vers autre chose, sur quoi la raison n’a pas prise.  Parce qu’ils se laissent conduire par la chair et écrivent sans autre contrôle que celui de leur propre vigilance…

Une fois reconnus ces enjeux que l’époque moderne a mis en pleine lumière, il n’est pas étonnant que la poésie se dérobe à toute définition… Son objet n’existe que dans le travail même qu’elle accomplit, tel une cible mouvante que chaque poème localise à sa façon sans l’atteindre jamais. Nul ne peut prétendre définir la poésie, si au sens strict cela consiste à en dégager l’essence, et donc à dire ce qu’elle ne peut pas ne pas être. L’écriture poétique a pour principe de toujours passer outre : il s’agit de « brûler l’enclos », affirmait René Char.

Pourtant, il est aussi dans la vocation de la poésie de travailler sans cesse à se définir, se redéfinir. Ainsi que l’écrit Michel Deguy : « l’inquiétude de la poésie sur son essence habite la poésie dès son commencement grec. » Elle est étrangement ce travail à la fois aveugle et inquiet du langage qui ne peut que chercher toujours à en savoir plus sur ce qu’il fait et sur ce qui se joue en lui. À travers les propositions formelles du poème, elle remet à la fois la langue en jeu et sa propre existence en question.

 

 

C’est à coup sûr l’un des traits particuliers de la modernité que d’avoir dégagé la poésie de motivations extérieures, telles que « la morale » et « l’enseignement », pour la conduire à se pencher de plus en plus sur elle-même : s’observer, se scruter, se décrire… Égarant ses anciens repères, ils l’ont mise hors d’elle-même, hors du vers par exemple, voire hors du poème. Sortie du bien et du beau, ils l’ont retournée contre le « poétisme ». Ils lui ont fait jeter ses richesses aux orties. Ils l’ont dénudée, simplifiée, aplatie à l’extrême.

Désireuse d’isoler ce qui lui est spécifique, pour savoir davantage ce qu’elle peut et ce qu’elle est, la poésie moderne a exaspéré sa propre dimension critique. Plus « problématique » que jamais, elle a engagé elle-même le procès de ses excès, jusqu’à remettre durement en cause certains de ses plus anciens attributs : l’image, le sentiment, l’espérance, la célébration… Chez quelques-uns de nos contemporains les plus lucides, elle s’est voulue possible autrement : en prenant à rebours les excès et les chimères dont elle avait depuis longtemps fait son ordinaire, sans rien sacrifier cependant de ce rapport singulier à l’inexprimable qu’elle autorise, voire en le renforçant par un implacable travail de mise à nu de la parole.

On pourrait aussi bien dire que le poète moderne ne cesse d’en finir, ou qu’il continue en s’efforçant d’en finir : en retournant la poésie contre elle-même, il en éprouve la résistance.

Comme l’écrit encore Michel Deguy : « La poésie est suspendue ; mise en question, aujourd’hui par elle-même au centre d’elle-même. » Il semble que l’on puisse ainsi observer, au long de la modernité, une pression croissante du questionnement philosophique dans la poésie : la question de son sens et de sa raison d’être se voit posée par le poète dans le poème même qui en vient parfois à ne plus exister qu’à travers ces questions. Voici, à titre d’exemple, un extrait d’À la lumière d’hiver de Philippe Jaccottet :

  


Parler est facile, et tracer des mots sur la page, 

en règle générale, est risquer peu de chose : 

un ouvrage de dentellière, calfeutré, 

paisible (on a pu même demander 

à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse), 

tous les mots sont écrits de la même encre,

« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,

et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas

de la page, elle n’en sera pas tachée,

ni moi blessé.

 


Que la poésie moderne réfléchisse ainsi à haute voix ne signifie pas qu’elle soit devenue spéculative (elle l’a été largement aux temps classiques et romantiques), mais qu’elle est plutôt de plus en plus spéculaire : toute attachée à la mise en œuvre de la réflexivité interne au langage. Procéder au « nettoyage de la situation verbale » : la célèbre formule de Paul Valéry résume assez bien cette exigence.  Où la philosophie définit des concepts, la poésie découpe des objets de langue où se renouvelle notre entente du réel, du sujet et du langage.

 

Je ne peux trouver à la poésie de raison d’être plus évidente que le simple fait que nous soyons des créatures qui parlent. Par cette parole humaine qui nous constitue, nous nous tenons au bord du monde, d’une tout autre manière que les animaux, liés et séparés, à la fois immergés en lui et y faisant face, aussi curieux de ce qui existe que tracassés par ce qui n’existe pas. Puisque nous sommes des créatures parlantes, taraudées par le désir et le souci, une place s’est faite en nous pour ces espèces de notions étranges que sont l’idéal, l’absolu, l’impossible ou l’éternité… La poésie existe parce que le langage articulé inscrit en vérité en nous beaucoup plus que ce que nous pouvons dire, ou parce que les mots ne sont pas une simple monnaie d’échange, mais nous portent au-delà de ce que nous pouvons penser ou saisir. Elle est par excellence le lieu où s’articule notre insatisfaction, notre contradiction. Elle trace, de poème en poème, nos lignes de fuite et donne à entendre notre marche boiteuse et contrariée. Réel et idéal, coupure et liaison, avancée et retournement, chercherie et trouvaille, voilà autant de couples de notions opposées que le travail poétique ne cesse de confronter, tirant de leur contradiction sa force. Le poème est la scène sur laquelle vient se jouer le drame de l’expression propre à la créature parlante. On y voit la langue se débattre. On y entend l’effort de la créature pour s’orienter dans son propre inconnu. Souvenez-vous, par exemple, de l’étrange ouverture de La Jeune Parque de Paul Valéry :

 


Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure

Seule, avec diamants extrêmes ?… Mais qui pleure,

Si proche de moi-même au moment de pleurer ?


 

Loin donc de m’attacher ici à quelque improbable définition de la poésie, j’ai choisi de la décrire aux prises avec les forces contraires qu’elle met en jeu. Décrire ce que je pourrais appeler ses faits et gestes, en observant quelques-uns de ces couples de notions qui reviennent avec insistance sous la plume des poètes. Telle sera ma façon, nécessairement limitée, de répondre à l'inépuisable question Qu'est-ce que la poésie ?


1. Avancer / se retourner


Quiconque ouvre une anthologie de poésie ne peut qu’être frappé par l’insistance de deux motifs apparemment antagonistes :  l’en-avant et le retournement. D’un côté une célébration de l’éveil, du départ et de l’en allée, orientée vers le futur. De l’autre, une mélancolie crépusculaire, tournée vers la remémoration du passé. Parfois étroitement conjugués l’un à l’autre (comme dans le célèbre poème de Victor Hugo « Demain dès l’aube »), ces deux motifs ont une valeur structurelle forte : ils nous renseignent sur les enjeux de l’expérience lyrique.

Ces deux motifs sont présents dès le mythe d’Orphée que la poésie occidentale n’a cessé de reprendre et de styliser, reconnaissant de longue date en lui quelque chose comme la fable de ses origines.

On se souvient qu’après avoir perdu Eurydice, morte de la morsure d’un serpent, Orphée descendit avec courage aux Enfers dans l’espoir de la ramener. Il y charma de ses chants le passeur, adoucit les trois Juges des Morts, suspendit les supplices des damnés, et finit par obtenir du cruel Hadès la permission de ramener son épouse parmi les vivants. À cela, Hadès mit une condition : qu’Orphée ne se retourne pas jusqu’à ce qu’Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Or, par coupable impatience, Orphée ne tint pas sa promesse : entrevoyant la lumière du jour, il se retourna pour s’assurer que sa compagne le suivait et il la perdit pour toujours. C’est alors que commença la douloureuse errance qui fit de lui ce chanteur éploré capable d’entraîner à sa suite ces vies muettes que sont les arbres et les animaux sauvages…

Tel que ce mythe le laisse entendre, le chant d’amour naît de la perte : pour ramener à la lumière l’Objet perdu, la poésie va parmi les ombres et traite avec elles. Il peut arriver qu’elle les charme et soit tout près de les vaincre ou de les convaincre… Elle ne descend pas aux Enfers par esprit de conquête, mais par amour, pour tenter de sauver l’amour…

Son en-avant perpétuel a pour origine un regard tourné vers la mort. La « voix errante » d’Orphée prend appui sur le vide. Elle est celle du premier grand « échec », tel qu’il fonde la lyrique. Tordu comme un thyrse, Orphée est à la fois mémoire et prophétie : il invente à partir d’une perte. Le veuf inconsolable est aussi un civilisateur : on l’a dit législateur, philosophe, inventeur à la fois de l’alphabet, de la musique et de la poésie. Première figure de la réflexivité élégiaque, il transforme sa solitude fatale et désespérée en dons pour la communauté des hommes. Il est donc celui qui retourne la perte en don. Aux Enfers déjà, sa douleur et son chant avaient eu la capacité d’émouvoir les ombres sans consistance : une communauté fugace avait pu se créer autour de sa douleur. À partir d’une séparation, il suscite du rapprochement.. Il remembre ce qui s’est disjoint. Il rappelle ce qui s’est perdu. Sa légende raconte une histoire de mots et de créatures qui affluent autour d’un chant. Son père naturel Oeagre était un dieu-fleuve.

À l’instar d’Orphée, le poète apparaît d’abord comme un homme qui se retourne : Orphée vers Eurydice, Villon vers les « neiges d’antan », Du Bellay vers son Petit Liré, Lamartine vers la voix d’Elvire, Baudelaire vers le « vert paradis des amours enfantines « , Rimbaud cherchant « la petite morte derrière les rosiers », Apollinaire au fil du Rhin, voyant se défleurir les cerisiers de  « Mai »  qui  « se figeaient en arrière », ou encore s’exclamant « Je me retournerai souvent »… Telle est la déclinaison assidue d’un ubi sunt qui alimente la dimension élégiaque de l’écriture : « Où sont nos amoureuses ? », « Que sont nos amis devenus ? »… La poésie dit aussi bien “ je me souviens ” que « Nevermore »…

Que voit, que montre le poète en se retournant ? Ce qui naguère fut réuni : une conjonction, une conjoncture. C’est vers des liens qu’il se retourne, aussi bien que vers des lieux ou vers un temps. Le retournement sollicite conjointement l’espace et le temps. Il est un travail de mémoire. Ainsi le poète s’avère-t-il, selon la formule de Mallarmé, « le Montreur des choses passées », celui qui donne à voir le temps, un professeur de finitude. Son regard se porte sur ce qui n’est plus, aussi bien que sur ce qui est destiné à s’éteindre.

Pour Nietzsche pourtant, ce retournement est aussi une façon d’alléger la vie :

« Les poètes, étant donné qu’eux aussi veulent alléger la vie à l’homme, détournent leur regard du présent pénible ou aident le présent à prendre, par une lueur qu’ils font briller du passé, des couleurs nouvelles. Pour y réussir, il leur faut être eux-mêmes à beaucoup d’égards des êtres tournés en arrière : en sorte qu’ils peuvent servir de pont, pour mener à des époques et à des idées très lointaines, à des religions et à des civilisations mourantes ou mortes. »[1]

Ces époques, ces « idées très lointaines » dont parle Nietzsche, c’est ce que Pascal Quignard appelle le jadis[2]. Il observe que les plus anciennes figurations humaines sont des rétrospections.[3]  « Un présent intense est du jadis vivant » écrit-il.

Sans doute la poésie a-t-elle pour fond la nostalgie. Nostalgie du jadis et du naguère, nostalgie du perdu, de l’origine, de l’impossible.  « Nostalgie » provient d’un mot grec, nostos, qui signifie « retour ». Comme l’écrit encore Quignard « le nostos est le fond de l’âme. La maladie du retour impossible du perdu – la nostalgia – est le premier vice de la pensée, à côté de l’appétence au langage. »[4] Ce sont de très vieux liens qui dans la poésie ne cessent de se dénouer et de se renouer : chant d’amour de la mère, berceuse par quoi les mots se voudraient de souffle et de chair, chaleur du discours et lyrisme donc… Il appartient au poème, par sa musique comme par ses images, de nous lier encore à ce qui a disparu.

Le poète ne se contente pas d’évoquer, de veiller ou de commémorer avec nostalgie le jadis, il le travaille comme une substance vivante, un matériau précieux, mental et verbal : il en réveille l’éclat perdu, il en dessine la scène, il le ramène vers le présent, jusqu’à la présence.

Ce jadis, c’est l’originaire, le fondateur, c’est-à-dire l’assise obscure de l’existence du sujet, aussi bien que la mémoire enfouie de la culture. A la façon du baiser du Prince, l’écriture réveille une mémoire heureuse, aussi bien qu’un jadis endormi dans la langue, dissimulé par exemple dans l’étymologie des mots, la règle syntyaxique, ou dans les mythes et les symboles auxquels s’accordent les images…

Mais si le jadis est de l’originaire, se retourner, c’est aussi bien recommencer. Répéter la façon dont le chaos fut ajointé en monde. C’est reproduire la genèse de la personne et de son désir, aussi bien que celle, toujours imaginaire, de la terre même où nous vivons. Et c’est encore regarder vers le pourquoi du poème. En poursuivre l’indéfinie chercherie.

« Chercher » sera donc mon deuxième motif…

 


2. Chercher / trouver



Nous nous souvenons qu’au Moyen-âge, le poète était dit troubadour ou trouvère, c’est-à-dire trouveur. Les romantiques faisaient encore de lui un élu, un inspiré recevant de la nature et de la rêverie cette espèce de parole heureusement « trouvée » que naguère lui dispensaient les muses. Déconcerter par la surprise comme le souhaitait Baudelaire, être un inventeur d’inconnu comme le voulait Rimbaud « laisser la place à la trouvaille » comme le réclamait Apollinaire, ce sont là quelques-uns des motifs qui placent la poésie au plus près du don gratuit, telle un phénomène d’entente et de réception singulier, dépourvu de cause précise. Cette grâce de la trouvaille, appliquée cette fois au monde extérieur, constitue d’ailleurs un des sujets préférés de l’écriture poétique : qu’il s’agisse de l’éveil de la nature, de l’apparition soudaine d’une figure aimée ou de « l’objet trouvé » cher aux surréalistes, elle privilégie les imprévisibles points de rencontre, les instants où la trajectoire ordinaire de la vie se voit tout à coup traversée par quelque émerveillement.

Mais si le poète est trouveur, il est aussi chercheur. Curieusement, l’une des étymologies parfois proposées du mot « rime » le rapproche non de rythme mais du verbe latin « rimare » qui signifie « rechercher, examiner avec soin ».

 « Il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? » écrivait Baudelaire à propos du « peintre de la vie moderne » Que cherche donc la poésie, sinon, comme Henri Michaux, à « approcher le problème d’être » ? En posant des questions qui portent moins sur l’être que sur la circonstance : « Où sommes-nous ? » « Quand sommes-nous ? » Ainsi de Rilke demandant dans sa cinquième Élégie : « Où donc, où est le lieu ? » , ou Verlaine faisant dialoguer l’âme et le cœur dans la septième « Ariette oubliée » des Romances sans paroles :

 


Mon âme dit à mon cœur : Sais-je

Moi-même que nous veut ce piège

D’être présents bien qu’exilés,

Encore que loin en allés ?

 


­

Moins chantante qu’interrogative, moins inspirée que questionneuse, la poésie moderne est un tissage de mots dans la perplexité. Par la précision de ses tours, elle entrouvre un peu la langue sur notre ignorance. Peut être dit poète, celui qui nous rappelle, dans le vif du langage, que ce monde n’est pas maîtrisé. Celui qui nous rouvre (en sa profondeur) cet espace que nous croyions fermé. Celui qui nous invite à nous remettre en chemin. Celui qui nous enjoint d’exister, tout simplement. « Que reste-t-il ? Sinon cette façon de poser la question qui se nomme la poésie » écrit Philippe Jaccottet dans Éléments d’un songe. Il illustre à nouveau ce motif dans un texte d’A la lumière d’hiver intitulé « Autres chants » dont voici un extrait :

 


Cherchons plutôt hors de portée, ou par je ne sais quel geste,

quel bond ou quel oubli qui ne s’appelle plus

ni « chercher », ni « trouver »



C’est ainsi à une espèce de retournement radical que la modernité nous donne à assister : l’inspiré naguère protégé des dieux est devenu l’être perplexe qui protège la question.

Dans un de ses essais, Heidegger affirme « Etre poète, c’est mesurer »[5]. La poésie, en effet, est un langage métré, qui arpente le site de « l’habiter » humain, dans « l’entre-deux du ciel et de la terre ». La  créature y prend la mesure de ce qui lui appartient et s’y mesure à ce qui la dépasse. Elle tourne son regard vers les êtres et vers les objets du monde proche, aussi bien que vers d’invisibles lointains ou vers les hauteurs de l’azur. Mesurer l’entre-deux, tel serait le travail du poète dont le parcours est familier autant que périlleux puisqu’il lui faut dire les choses ordinaires de la vie aussi bien que s’acheminer vers des régions extrêmes où s’égare le sens.

Le péril encouru par le poète serait de perdre le (bon) sens et de s’égarer dans l’insensé. De se trouver, par exemple, comme Rimbaud, le passant d’un Enfer, la victime d’une folie…  Car le parcours du poète est bien différent de celui du philosophe. Quand celui-ci se fixe pour objet de retracer les limites qui bornent la condition humaine, il s’attache d’abord méthodiquement à faire tomber les illusions. Quand il demande « Que peut un homme ? », c’est en se détournant avec fermeté de l’impossible. La poésie reste au contraire au contact de l’illusion, elle s’écrit à partir de ce qui perturbe, inspire, mobilise et met en crise le sujet : le sentiment, la passion, la sensation… La raison n’est pas son maître.

La poésie cherche à savoir à travers une inflammation. Elle tend vers la clarté, mais reste solidaire des ténèbres. Son objet n’est pas de fixer des conduites, ni de prescrire des bornes, mais plutôt de savoir à travers quelles sortes de vacillements nous nous tenons debout.

Il me semble en définitive que l’enjeu de la chercherie ne soit ni plus ni moins que la raison d’être. En sa visée ultime, et quel que soit son prétexte, son point de départ plus ou moins circonstanciel, la poésie ne vise rien moins qu’à réévaluer sur le vif (dans le vif d’une expérience) nos raisons d’être. En tenant le réel et l’idéal vis-à-vis l’un de l’autre, en confrontant sur l’axe du temps ce qui est, ce qui a été, ce qui pourrait être, en faisant donc la somme du possible et de l’impossible, la poésie fait valoir et évalue nos raisons de vivre. Elle évolue du côté de la valeur. Ou elle tend vers la valeur.

Faire en sorte que cette vie soit un peu moins absurde, voilà ce que l’on pourrait demander au poète. Ne l’embellissez pas artificiellement, ne nous trompez pas sur la vérité des choses, mais montrez-nous plutôt de quelle pâte nous sommes faits et combien il entre de rêve et de désir dans la composition de nos jours. Expliquez-nous d’un mot, dans le regard de la passante, les conditions de l’espérance et de l’amour. Dites-nous ce qu’est le temps de vivre et de mourir. Empêchez-nous donc de nous perdre et de nous jeter dans ce qui nous dévore. On ne doit attendre rien moins du poète que la vérité toute nue et tout entière, non pas abstraite et générale, mais concrète et radicale, et telle surtout que s’y trouvent ainsi réévaluées nos raisons de vivre.

Au poète d’établir l’espace où puissent entrer la plainte et la louange : tenir le langage de la valeur et du sentiment.

Au poète d’instaurer la résistance du mètre au chiffre, de la mesure à la spéculation et du rythme de la parole humaine aux bruits de la technique et du négoce.

Au poète de faire montre d’une certaine tenue (autre forme de résistance) dans ce qui existe aussi bien que de ce qui existe : cohésion et cohérence, en définitive, de l’être et du milieu en son parler soutenu.

Au poète de montrer les liens, puisque l’homme à travers l’histoire n’a fait qu’accroître la distance et la séparation.

Ce motif constituera le dernier temps de mon développement…

 


3. Couper / lier

 

Depuis le milieu du XIXème siècle, la part de la coupure n’a cessé de s’accentuer dans la poésie. Ecrit au couteau,[6]  ce titre de Christian Prigent est à maints égards emblématique du geste poétique moderne où la conscience critique et la séparation ont pris le pas sur la parole inspirée et chantante. Coupure, plutôt que couture, tel serait le sort moderne :

Le fragment, il faut le faire. Casser, fracturer, fragiliser, tracer l’arête : affaire de décision tranchante de coupures : écrire.[7]

 Présente cependant dès la fable originaire de la poésie occidentale, avec la tête coupée d’Orphée, la coupure est en vérité inhérente à tout travail d’écriture poétique. Elle en conduit le rythme syncopé. Les poèmes sont des objets de langue nettement découpés : des objets dont on pourrait dire qu’ils font image sur la page car c’est à l’œil qu’ils se donnent pour commencer. A la différence du romancier, le poète travaille par « arrêts fréquents » : il lui faut renouer sans cesse avec des commencements de langue, établir un nouveau rapport à l’originaire.

La poésie est une langue mise en coupe, et qui brise la prose usuelle par l’interruption, la segmentation des vers qui sont comme autant de segments ou de phrases plus ou moins rompues, emportées dans une « tourne ». C’est par l’hétérogénéité, la juxtaposition, l’anacoluthe et toutes sortes de court-circuits que la poésie prend les armes contre la rhétorique et parvient à électriser le langage. Au ciseau des figures, elle évide ou fait saillir des creux, des bosses, des lignes de force.

Faite d’élans, de surprises et d’intensités, l’expérience poétique impose elle-même à l’existence une espèce de violente scansion, ponctuée d’emportements et de chutes. Elle cadre des instants, focalise l’attention sur des objets de rencontre et prend « l’exister » sur le fait. Ses épiphanies ressemblent à des flagrants délits. Elle espace et fracture la répétitive unité de la vie commune. Ainsi dessine-t-elle ce que Christian Prigent appelle « un lieu d’indécision, un espace d’indétermination du sens, pour témoigner de ce lieu (et affirmer que ce lieu est le lieu spécifiquement humain) »[8]

La parole poétique tient à la connaissance (sourde, confuse, obscure…) que l’homme a de ses brisures. Aussi conduit-elle souvent le langage jusqu’à son point de rupture. Elle vient heurter le silence, ou se découpe en lui. Tout près de se taire à son tour. Menacée de rendre dans le délire son dernier « couac » : « je ne sais plus parler » s’exclame Arthur Rimbaud.

Peut-être les plus touchants poèmes sont-ils ceux où l’on entend une voix tout près de se briser. Une langue qui se brise ou qui est faite de bris : « Mon verre s’est brisé dans un éclat de rire »,  écrit Apollinaire.

Pourtant, si segmentée soit-elle, la parole poétique demeure un travail de filage. En vérité, le poète rivalise avec les trois Parques de la mythologie antique : il file la destinée dans la langue, il la mesure et il la coupe. À moins qu’à l’exemple de Pénélope il ne cesse de tisser puis de détisser sa toile…

La création poétique a pour fondement la capacité à discerner, établir, multiplier et révéler des rapports. De ces rapports viennent les images. Pierre Reverdy définit ainsi l’aptitude du poète :



Sa faculté majeure est de discerner, dans les choses, des rapports justes mais non évidents qui, dans un rapprochement violent, seront susceptibles de produire, par un accord imprévu, une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner.[9]

 


Il s’agit donc de produire une émotion seconde, de nature esthétique, issue du rapport lui-même, et dont la force tient aussi bien au renouvellement de la vision qu’à son extension inattendue : voici qu’en ce nouveau phrasé, le réel se montre à la fois plus large et plus serré, plus étendu et plus cohérent. C’est là une manière de réplique à l’usure du temps quotidien : à la monotonie de la répétition, la servitude de la fatalité.

Plus étroitement que tout autre objet littéraire, le poème trame ses motifs au gré de la navette du son et du sens, en métaphores filées, assonances, allitérations, au gré des interruptions et des répétitions qui emportent la tourne des vers. Ce faisant, il tisse sur la page une espèce de toile sombre, semblable à celle de l’araignée, et dont les trous et les blancs valent autant que les lignes. En cette toile faite de vers étrangement soudés les uns aux autres, se laissent prendre, comme dans le piège tissé par l’insecte, quantité de passants imprévus : la toile du poème est pour les choses du monde un danger, autant qu’une espèce de dernière demeure…

Pour définir son travail, le poète Jacques Dupin a recours dans Échancré à la métaphore du ver à soie.  L’écriture est "une oeuvre de manducation et de métamorphose insatiable, qui n'opère, qui ne s'accomplit que dans la solitude, l'obscurité, le silence (...)." Il reconnaît dans le ver à soie cette manière qu'ont aussi les mots de ronger le monde "pour accoucher d'une impondérable et tourbillonnante bouchée de fil", cette boulimie désinvolte qui conduit  à manger la feuille pour dévider le fil, à avaler des monceaux de papier pour juste "l'acuité d'un trait de soie". Écrire consiste à tirer de soi  un "embrouillamini de traces", un "nuage de filaments" qui défie la raison et que l'écrivain a pour tâche de suivre, sans céder à "l'obsession de la prise", en acceptant de demeurer dans l'indécidable.  Certes, l'écrivain répète sur la page le geste ancien de la Parque, mais il dévide cette fois un fil aléatoire qui sort de lui et dont il ne connaît que trop l'extrême fragilité. Voué à la dépossession, à la disparition et à l'effacement, il règne le temps de quelques pages sur un dérisoire empire de déchets : comme le ver collé à sa feuille, il fabrique un diaphane début de beauté. Et s'il écrit parfois en vers, c'est que sa vie même ne tient qu'à ce fil. Sa figure propre n'existe pas: il la nie, la piétine et la consume; elle se diffracte, s'échancre et se perd...  Tel est bien le sort moderne du "sujet" dont Roland Barthes écrivait déjà dans Le Plaisir du texte  qu'il se défait dans l'écriture "telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les sécrétions constitutives de sa toile".

Tout autant que le dehors, ses circonstances, ses objets et ses passants, c’est donc le plus intime et le plus obscur du sujet lui-même qui dans cette toile se trouve pris. En filant et en découpant la langue, le poète constitue un rythme auquel se reconnaîtra sa voix : il constitue comme la secrète signature de son identité.

De curieux enjeux psychiques travaillent l’écriture poétique, ouverte au régressif aussi bien qu’à l’en avant, à même tout à la fois de rétablir du fusionnel à travers son système de répétitions que d’accentuer l’expression des coupures.

Dans son « Apologie du poète », Pierre Jean Jouve la définit comme un état d’agglutination :

 


 « La Poésie est une pensée — un état psychique — d’agglutination ; c’est-à-dire que des tendances, des images, des échos de souvenir vague, des nostalgies, des espérances, y apparaissent en même temps et comme collés ensemble, provenant de hauteurs tout à fait différentes. » [10]

 


Le poétique conjugue le distinct et l’indistinct, la détermination (l’accentuation, le soulignement, la bordure) et l’hésitation prolongée. Il semble que ce soit du sein d’une plongée dans l’indistinct que le poète travaille à rétablir ou établir de la distinction. Il ressaisit de l’ipse dans de l’idem, du singulier dans de l’identique. Mais il est, plus que tout autre celui qui entre et se déplace tout d’abord dans l’indistinct, voire celui qui affronte le plus directement la confusion intime : nulle clarté ne s’ouvre pour lui  qui ne suppose d’avoir cédé d’abord à l’illusion.

 

Ecrire poétiquement consiste donc à coudre de fil noir la page blanche, aussi bien qu’à en découdre avec le sens, le non-sens, le réel, la chimère… Et c’est encore s’efforcer de recoudre nos déchirures, nos séparations, nos blessures. C’est incessamment reprendre ­ et repriser une couture qui se défait. C’est répéter ainsi indéfiniment le geste qui fut celui de notre naissance. C’est aussi bien se remettre au monde que faire perdurer le lien avec la langue maternelle. S’efforcer de rentrer, de retourner en elle. Parfois se retourner contre elle : aller donc et venir, à mi-chemin de la naissance et de la disparition, dans l’entre-deux qui est le nôtre.

Écrire, c’est avancer sur un fil, un filet de voix, dans la double ignorance de l’origine et de la fin. C’est dire et questionner la vie entre les deux inconnus qui la bordent. C’est nommer avec précision le présent, tel qu’il ignore ce qui le précède et ce qui le suit.

On sait la prédilection des poètes pour les lieux et les moments lisières : ce qui tout à la fois sépare et relie. Ce qui borde, délimite, mais peut aussi bien s’ouvrir, à la façon d’une plage, sur l’illimité. La poésie est une bordure de langue, qui fait face au débordement. Elle dit notre vie bordée de noir par la mort. La vie dans la lumière noire de la mort, « goutte sombre » au fond de l’encrier. Telle qu’elle nous est infiniment précieuse, puisqu’elle doit nous être retirée. Fenêtre de jour entre deux nuits. « Entre la terre et moi je rencontre la mort », écrivait André Chénier.

 

Si je devais parvenir un jour à quelque définition du poète ou de la poésie, celle-ci aurait l’allure d’une mosaïque : elle serait faite de morceaux ajointés, de couleurs et de formes différentes, mais solidaires les uns des autres par quelques côtés. Et s’il me fallait rassembler autour d’un motif central les propositions fragmentaires qui la constituent ce ne pourrait être sans doute qu’une question qui serait celle de notre destinée.

Volontiers, je définirais le poète comme celui qui reste en éveil dans le temps, plus attentif que tout autre à ce qui passe et change, et désireux de retrouver ce qui demeure à travers le passage même du temps qui n’est jamais pour lui un milieu impur, mais un espace sensible où toute forme de vie se montre à la fois précieuse et menacée. En mobilisant toutes les ressources de la langue, le poète donne de la présence à ce qui s’absente inexorablement : ce qui n’existe pas, ou que le temps emporte, ce qui n’est déjà plus, ou ne sera jamais.

Si la tristesse prévaut dans les poèmes, si la pure expression de la joie y est si rare, c’est que la poésie saisit toute chose dans la fuite même du temps. Elle n’a pas affaire à des idées ni à des concepts. La présence n’est pour elle si vive que de se perdre. Un poème est un pont jeté en travers du temps : tous les reflets qu’on y peut voir par en dessous sont ceux de son écoulement. Poète : celui que rien ni personne ne peut consoler de mourir et que la connaissance de la disparition conduit à s’emparer fiévreusement du langage pour y fixer ce qui s’efface, aussi bien que pour y filer à tombeau ouvert sur les routes mêmes du temps.

 



[1] Humain, trop humain, éd. Denoël Gonthier, p. 150.

[2] Pascal Quignard, Sur le jadis, éd. Grasset, 2002.

[3] Id., p. 107.

[4] Abîmes, p. 44.

[5] “L’homme habite en poète”, Essais et conférences, coll. Tel, p. 235.

[6] Publié aux éditions P.O.L en 1993.

[7] Michel Deguy, L’Impair, Farrago éd., 2000, p.57.

[8] Christian Prigent, À quoi bon encore des poètes ?, éd.P.O.L, 1996, p.39.

[9] Cette émotion appelée poésie, op. cit., p. 57.

[10] Apologie du poète, Ed. Le temps qu’il fait, p. 9.

 

 

*Article publié sur le site de l'auteur: Qu'est-ce que la poésie ?

 

 

Pour citer cet article



 

 

Jean-Michel Maulpoix, « Qu'est-ce que la poésie ? ou que dire de la poésie ? » (article reproduit avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre  2011. URL. http://0z.fr/X8lTS                   ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-qu-est-ce-que-la-poesie-ou-que-dire-de-la-poesie-85220227.html




Pour visiter le site de l'auteur(e)

 


Jean-Michel Maulpoix & Cie, poésie moderne, écritures ... (http://www.maulpoix.net/)

 




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Jean-Michel Maulpoix


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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

   

[invité de la revue]

 

 

Neuf questions à propos de la poésie

d'aujourd'hui...*

 

 


(Réponses de Jean-Michel Maulpoix à une enquête de la revue Sud -N°118-119-)

Jean-Michel Maulpoix
Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur

 

 

 

 

 

 

 

1. Comment continuer la poésie après la poésie?


La poésie n'a jamais fait autre chose que sortir de la poésie. Par principe actif, elle passe outre. Il lui appartient d'aller toujours « plus avant ». C'est cela même qui l'identifie : l'inquiétude, l'impatience, le souci du langage, c'est-à-dire, en définitive, le lyrisme.
Le lyrisme n'est pas la complaisance sentimentale, mais le « transport », l'enthousiasme, le mouvement escaladant qui projette le langage au-devant de lui-même (et laisse le « moi » sur place, en rade dans l'incertain). Energie turbulente, le lyrisme fait bouger la langue et passe au crible ses faiblesses. Il gonfle les baudruches pour les faire éclater. Il refuse de s'en tenir à ce qui est. Je le conçois comme une puissance d'insurrection du langage et de mise à sac de la pensée, capable de se dégager des contraintes formelles, de bousculer l'inertie et de tordre le cou au sentiment élégiaque.
 

2. La question vers / prose


La prose n'est pas la « réserve des formes poétiques », mais la substance sans cesse renouvelée de cet hétérogène qui réclame droit de cité dans le langage. La prose est ce à quoi se mesure la poésie. Ce par quoi elle bouge, s'aventure, se transforme et se renouvelle. C'est par la prose (ou le prosaïque) que la poésie existe et change. C'est par elle que le poème garde le contact avec l'histoire. Le vers n'est rien de plus que l'accélération ou le ralentissement de la prose. Le pouls de la langue change de rythme, comme le sujet de gare de triage. Mobile, enchevêtrée, la poésie est de toutes sortes.


3. « La poésie est une technicité »


La poésie est technique de pointe. En avant. Extrémité. Art simultané de l'avancée et du cadrage. Il s'agit de taper dans le mille de cibles invisibles. L'art poétique est stochastique. Il impose de viser juste face à l'indéterminé. Il fait travailler de concert la limite et l'illimité.
Technique de couturier? Technique de close-combat? La poésie est l'art d'en découdre avec les apparences. Un combat rapproché. La puissance créatrice du poète se mesure à sa faculté de désagrégation et de recombinaison de ce qui est donné.


4. Ecrire un poème aujourd'hui est-ce « s'éclairer à la bougie »?


C'est allumer divers objets : une cigarette, une lampe à pétrole, un phare à Ouessant, un pétard, des projecteurs à iode, un briquet, une bougie, les yeux de Marylou, un feu de paille ou d'artifice, un cierge, un flash, un réacteur...
C'est s'éclairer toujours à la lumière du jour, du désir et de la pensée.
 

5. Ecrire un poème aujourd'hui est-ce rentrer les sièges avant la pluie ?


Oui. Mais aussi bien les sortir sous l'averse. Détrempe ou brocante. Sauvegarder ou dilapider. Faire commerce de signes. Gâcher les apparences ou les sauver. Oser de grands « lâchez-tout ». Le lyrisme ne rechigne pas à la dépense. Célébration et déploration ne diffèrent guère en vérité.
Depuis un demi-siècle, la poésie française s'est recroquevillée dans la mauvaise conscience. Elle a fait voeu de pauvreté et n'a cessé de voir baisser l'étiage de ses eaux. Il m'apparaît à présent que si quelque vérité ou morale peut être espérée du travail de la langue, c'est à la condition de laisser jouer librement l'ensemble des contradictions dont elle est porteuse. C'est seulement en levant l'embargo éthico-formaliste que la poésie peut faire face au présent.


6. Eprouvez-vous une gêne à être qualifié de poète ?

Oui. Le poète reste en moi l'adversaire de l'écrivain. Son mauvais genre. L'écrivain se tient plus près du principe de réalité. Il fait face à une langue moins amoureuse de ses reflets, ses facilités, ses travers.
Je tiens absolument à garder le contact -simultanément- avec ces deux bonshommes-là.

 


7. Crise de la poésie ou crise de la communication ?


Le poème met à mal la notion galvaudée de « communication ». Il lui substitue celle, plus vivante, de « relation ». Conjoindre ou disjoindre : une affaire de noces et de divorces que l'on tire au clair.

 


8. La voix, la bouche ?


Le poème est le lieu où s'articule une voix. Je le souhaite au plus près du souffle. C'est-à-dire de l'existence-même, de ses contradictions et  sa précarité. Dans la voix, la langue remue son ménage. Les lèvres se joignent et se disjoignent.
Comme le dit le titre du dernier recueil de Claude Esteban, dans le poème « quelqu'un commence à parler dans une chambre ». Quelqu'un s'efforce d'en finir avec le deuil, cherche une orientation hors de la mélancolie, tente une sortie, veut prendre langue...

 

 


9. Traduire ?

Le poète est un herméneute. Il traduit sans cesse. Mais à la manière d'une table de multiplication.

 

 

 

 

*Article paru dans la revue Sud -N°118-119 et sur le site de l'auteur :  Questions de poésie...: réponse à un questionnaire proposé par la revue Sud 


 

Pour citer cet article



 

 

Jean-Michel Maulpoix, « Neuf questions à propos de la poésie d'aujourd'hui... » (article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/kOa3L    ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-neuf-questions-a-propos-de-la-poesie-d-aujourd-hui-85219802.html

 




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