23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

  [invité de la revue]


La poésie n'est pas une maladie honteuse...*

 

Pour un lyrisme critique

 

 

 

 

 

Jean-Michel Maulpoix 

 

Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur

 



A quelles conditions le lyrisme est-il possible ? On le dit aujourd'hui " de retour ". Dans la prose, comme dans les vers, il revient, il insiste. Turbulent, aggravé par l'époque, désireux d'en découdre. Pourtant plus larvaire que sublime. Se déguisant volontiers en ses contraires : le vulgaire et le prosaïque. Mordu par l'ironie, mécréant, équivoque, prompt à se fourvoyer.

Le lyrisme se prête à toutes les mésententes. Toutes les malversations pourrait-on dire. Puisque à travers lui s'amplifient le dérangement de la poésie et la culpabilité du poète. Ce pourquoi le philosophe fut tenté de le chasser de la cité : culte des images, soif inextinguible " d'autre chose ", emportement, fièvre de tout dire. Dans ses excès et ses leurres, le lyrisme est le nom d'une maladie de la parole. Le nom de ce sur quoi la poésie se fonde, et de ce à quoi il lui faut résister. De ce pour quoi elle cherche une issue. De ce qui sans elle resterait lettre morte.

" Caractère du style élevé, des inspirations solennelles " énonce Littré à son propos. Mais qui oserait à présent entonner des poèmes-cantiques ? On le sait au moins depuis Mallarmé : " Le Ciel est mort "; ce qui n'empêcha pas l'auteur d'Hérodiade de l'entendre revenir dans " les cloches bleues ". Voilà près de cent cinquante ans que " le tunnel de l'époque " a contraint les poètes à déchanter et en rabattre : dans leur superbe, leurs prétentions ou leurs illusions. Rabattu, l'envol. Ravalé, le cœur. Et " rendu au sol " le poète, plus que jamais boiteux dans l'ici-bas. Qu'on se le dise : il n'est plus temps d'instruire le procès du lyrisme. La sentence est tombée de longue date : travaux forcés à perpétuité. C'est plutôt l'heure de ressaisir son pourquoi. Scruter, déplier, expliquer. Si le lyrisme est encore possible aujourd'hui, c'est avant tout comme une question qui ne passe pas. Une question que la littérature se pose à elle-même dans la poésie. Une question aussi bien que la poésie pose à la société, à cette vie-ci, la nôtre.

Longtemps le lyrisme eut quelque chose à voir avec l'espérance. Il lui appartint d'en fabriquer. D'en " reprendre " jusqu'à l'ivresse. De s'intoxiquer de futurs et de " là-bas ". Le lyrisme fut le chant des lendemains qui chantent et des ailleurs plus beaux. Luxe et volupté de la langue " où les oiseaux sont ivres ".

Sans doute seront-ils toujours nombreux ceux qui lyriquement aiment à se payer de mots. On est tous passés par là. On y repasse encore. Inexorablement. Puisque lyrisme est le nom de cette " maladie sidérale " qui conduit chacun à préférer ce qui n'est pas à ce qui est. " Les corps carburent à l'idéal " (Pommier). Le poème volontiers prend ses vessies pour des lanternes. Au fond de l'encrier, il rallume comme il peut ses lumières.

Comment ne pas être dupe ? La question est d'importance. Surtout pour qui considère que la poésie n'est pas réductible à la pulsion et au symptôme, ou que sa mécanique formelle n'est pas tout. Ce travail au noir qui tire la langue au clair a quelque chose à nous apprendre sur ces phrases que nous sommes. Sur le désir qui nous anime, la contrariété qui nous disjoint et l'articulation qui nous occupe. Singulièrement et collectivement. Sur notre façon de tenir debout et de tenir ensemble. Sur les grincements de la charnière où s'ajointent âme et corps, le proche et le lointain, l'un et le multiple…

Lyre fut naguère le nom de l'instrument qui accordait les contraires et pacifiait les monstres infernaux. Cette magie-là n'existe plus. Le stylo troue la page à mesure qu'il la couvre : il en certifie la blancheur. Il accuse les limites de notre condition et de notre savoir. Il ne suture pas, il incise. Plus question de chanter sur le papier. Comment y donner de la voix ? Depuis que Baudelaire lui a fait rendre un son discordant de cloche fêlée, cette voix ne saurait plus remonter quelque Eurydice de ses Enfers. Mais au moins peut-elle dire encore " je me souviens ". Elle veille sur les dépouilles de ceux que nous avons aimés. Elle se fait un habit de ces " haillons de bleu " (Beckett) que nous gardons en tête. En elle, persiste la mémoire d'un désir de beauté. Pensif et testamentaire, tel est le lyrisme qui veut croire encore en l'obstination du souci, garant de la pérennité de l'œuvre.

Le lyrisme ne se résigne pas. Jusqu'à l'heure de notre disparition, il se souviendra que nous avons rêvé. Eperdument, dans les surfaces, il recreuse de la profondeur. Depuis toujours, il recommence lorsque " la voie droite " (Dante) est perdue. La crise est son temps, son espace. Crises de vers ou crises de sens, nos affaires de langue vont par lignes brisées. Rythmées d'envols et de chutes, comme nos histoires de cœur. Moins transportées par le souffle qu'aspirées par des trous d'air. Des trous qu'il s'agit de reconnaître nôtres. En prenant la mesure du défaut que nous sommes. Puisque " nous sommes nés troués " (Michaux).

Non, le ciel n'est pas mort, s'il n'est après tout que l'évidence bleue toute nue de la question à tout jamais posée. Une question avec laquelle nous faisons corps. Et que la poésie transporte. Le lyrisme s'inquiète : " Où sommes-nous ? ", " Quand sommes-nous ? " (Rilke). Faute d'ouvrir un accès à la vérité, il exige du sens. Il perd et demande son chemin. Dérapant parmi les mots, ou emporté par la musique, c'est un savoir qui se nourrit de nos méprises. Un savoir plus vivant qu'un autre. Menant vers une sagesse qui aurait traversé ce à quoi il lui faut renoncer. " Perdre, perdre vraiment, pour laisser la place à la trouvaille " (Apollinaire). Plutôt perdre vraiment pour garder une chance de s'y retrouver.

Recueillir " la croyance détruite, en son leurre et sa fragilité "(Deguy) exprimer " le conscient manque chez nous de ce qui là-haut éclate " (Mallarmé), voilà le travail contemporain du lyrisme critique tel qu'il refuse de s'agripper au réel " objectif " comme à la seule planche de salut. Apparitions et disparitions : les mêmes lumières clignotent dans l'existence et dans la langue. Elle aussi se connaît mortelle.

La poésie ne promet rien. Le monde n'est pas meilleur après elle. Mais il y est rappelé avec insistance que des êtres précaires perdurent, réclament et souffrent de diverses soifs.

Espoir, non, mais maintien. Quand l'homme a sur cette terre des mœurs arrogantes d'occupant, paradant avec ses indices de croissance, ses bilans, ses diplômes, ses armes et ses centrales nucléaires, boursicotant à qui mieux mieux et polluant, vautré dans ses " seuls appétits " (Mallarmé), excrémentiel jusqu'en sa langue, inondant la planète de sa diarrhée technologique, creux mutant aliéné oublieux de tout par indifférence.

Espoir, non, mais accusation, réclamation. Renversement des " idées mortes " (Novarina). Une plainte déposée dans la langue. Un recours. Acte d'accusation ou bref pan de mur jaune, le lyrisme force et colore le trait

Espoir, non, mais promesse " qui ne promet rien " (Deguy). Alliance, alliage de mots, le lyrisme est oxymorique. Il promet car il se souvient ; il promet de se souvenir.

Espoir, non, mais passage. Passant, passeur et passager, le poète s'en tient à " son transitoire ". Transi de finitude, il la donne en partage.

Espoir, non, mais mouvement. Lenteur ou vitesse, le lyrisme est affaire de régime. Mode de propulsion à énergies variables, il procède selon le jeu alternatif de l'exclamation qui interpelle et du développement où s'étagent perception et pensée.

Espoir, non, mais désir. Déchirer dans la poésie " le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers " (Proust).

Espoir, non, mais conscience. Que la langue nous maintienne vivants, attentifs et scrupuleux. De son impuissance à dire ce qui est, aussi bien qu'à toucher l'idéal, le lyrisme fait sa raison d'être. Par l'échec, il assure sa prise. Dans le désespoir, il puise son " énergie " (Deguy).

Espoir, non, mais vigueur. Qui écrit un poème y veut voir jouir des figures. La poésie, c'est du sang noir accumulé dans un corps caverneux. " Bander ! tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme " s'exclamait Flaubert.

Espoir, non, mais proximité. Appliquant ses forces à résorber l'écart, il n'est pas froideur mais chaleur, car il " fait fondre la distance " (Deguy). Son contraire est l'ironie.

Espoir, non, mais poignance. " L'organe du langage c'est la main " (Novarina). Le lyrisme est affaire de poigne autant que de toucher. D'étendue et de contenance.

Espoir, non, mais critique. Le lyrisme connaît ses leurres. Il retourne l'antique puissance de célébration en puissance d'examen. Horizontal, il a en vue le proche et le semblable plutôt que les lointains. Vertical, il transporte et transmet. Oblique, il sait que toute identité est traversée par l'altérité de l'intérieur. Ni messianique, ni prophétisant, il ne vole plus vers l'Idéal ni ne prétend ouvrir les portes de la " vraie vie ". Son attention, pourtant, se concentre toujours sur ce qui manque. Il en prend soin. Il l'interroge et le presse de se dire. En y mettant les formes.

Lyrisme critique : habiter, bien sûr, l'entresol (puisque nous ne sommes ni des oiseaux ni des plantes) mais reprendre de l'altitude. Ne pas se résigner à la boue du n'importe quoi. " Proportionner la vie à son néant par l'œuvre " (Deguy). Marcher sur le fil de la voix. Garder la main, tenir parole. Parler juste dans l'incertain. La poésie n'est pas une maladie honteuse.

 

*Article paru dans le numéro de mars 2001 du "Magazine littéraire" et sur le site de l'auteur :

La poésie n'est pas une maladie honteuse...

 

 


 

Pour citer cet article



 

 

Jean-Michel Mauploix, « La poésie n'est pas une maladie honteuse » (article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/UA3bn                    ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-la-poesie-n-est-pas-une-maladie-honteuse-86004234.html

 




Pour visiter le site de l'auteur(e)



 
 http://www.maulpoix.net/




Auteur(e)

 


 

 Jean-Michel Maulpoix

 

 

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Le pan poétique des Muses - dans n°0|Automne 2011
23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 

 

 

 

 

  Peinture, poésie et femmes


Entretien avec l'artiste-peintre Filomena Salley


accompagné d'une exposition de certains de ses tableaux

 

 

 

 

Réalisé  par  Cyril Bontron

 


 

Tableau 0 de l'artiste-peintre Filomena Salley

 

 


Parlons un peu de vos sources d'inspiration ? La poésie figure-t-elle parmi elles ? 

 


Pas consciemment. Quand je débute une nouvelle toile c'est d'abord mon regard intérieur qui dirige ma pensée, pas le verbe... qu'il soit prose ou poésie ; le silence m'est d'ailleurs indispensable. Après, l'œuvre finie, le regard que je pose sur elle m'amène effectivement à y apposer des mots... et le peintre, à de rares exceptions dont je ne fais pas partie, ne fait pas d'exposés sur ses œuvres – les critiques s'y emploient déjà assez – je dirais, donc, que ce besoin d'un texte poétique, est un peu le point final à la signature de l'œuvre. 

 

 

 

On sait que la peinture est au cœur de la poésie comme c'est le cas dans la poésie (dite) visuelle, peut-on dire la même chose de la poésie dans la peinture (et plus particulièrement dans la vôtre ?)

 

Je ne me considère pas poète... aussi il faudrait plutôt poser la question aux poètes. Mais, non, je ne le pense pas car la peinture reflète l'indicible... ce qui ne peut s'exprimer en mots... la transcendance de l'intime qui ne se nomme pas... le désir d'abandon qui ne s'avoue pas... le plaisir de l'accomplissement qui n'est jamais rassasié... « l'Idéal » !

Dans la poésie ce sont les mots, eux-mêmes, qui nous renvoient les images... Et il faut reconnaître également que l'évolution des techniques de peinture ne déclenche pas exactement une lecture réellement poétique, ou du moins pas toujours...

 

 

 


Tableau4 de l'artiste-peintre Filomena Salley

 

 


Quel est votre sentiment à propos du rôle de la peinture des femmes dans l'évolution de cet art ?

 

Si l'on se penche sur  l'histoire de la peinture, tout au long des siècles,  on constate  que le nombre de femmes peintres  renommées est très restreint. Et les raisons se trouvent dans l'Histoire, avec un grand « H », de l'humain quelques soient les civilisations.

Car la femme a toujours été « brimée » côté disponibilité temporelle – la maternité, l'éducation des enfants, l'intendance de la maison – et ce, paradoxe ironique, même dans les sociétés dites matriarcales... puisque leur reconnaissance leur ôtait encore plus le droit au dilettantisme.

Celles qui ont traversé les siècles restent dans un créneau assez limité « portraits, (les enfants, la famille), jolis bouquets... et étaient issues des couches sociales  avantagées ; ou  la douleur par manque de ce vécu (atavisme d'une culture millénaire judéo-chrétienne même pour des femmes s'étant émancipées du carcan originel, comme ce fut le cas de Frida Kahlo).

Mais, aujourd'hui, même si la femme manque encore plus de temps, puisqu'à la famille est venue s'ajouter une carrière professionnelle (assez rare dans le passé et surtout pas dans les milieux aisés), sa liberté d'expression donne à sa peinture un langage plus puissant, plus concret que celui de l'homme resté, lui, dans son besoin d'affirmer le monde par la suprématie masculine... Je vois l'art pictural féminin moderne s'inscrire dans la lignée des grands artistes du passé qui ont transcendé la femme et l'amour (toutes époques et toutes écoles confondues, tels Raphaël, Courbet, Klimt...).

 

 

   

D'après vous, comment et en quoi les peintures du corps et du nu féminin réalisées par les femmes artistes peuvent être une nouvelle voie d'émancipation des femmes artistes et de leurs modèles ?

 

Peut-être que si j'étais un homme je penserais comme ce que je viens de répondre plus haut... mais je suis très heureuse d'être femme et de l'exprimer en essayant de rendre palpable tout ce qu'est une femme : l'amante, l'épouse et la mère. Et je ne pense pas être la seule à le penser.

La femme, malgré qu'ayant eu à se battre pour son émancipation et l'égalité de ses droits, ne ressent pas forcément un besoin de revanche dans son affirmation. Elle savait ce qu'elle valait, elle l'a obtenu, elle avance et  l'exprime avec gourmandise. Sa peinture est une transcription instinctive de ce pourquoi elle s'est battue pas de ce qu'elle a acquis... de là une peinture plus gracieuse, plus lumineuse aussi.

 


 Tableau3 de l'artiste-peintre Filomena Salley

 


L'univers du cabaret vous passionne, quelles images de libération et de jeux avec les représentations du corps vous renvoie-t-il ?

 

Moi, j'ai besoin de peindre comme je voudrais que soit la vie : légère, belle. A plus forte raison parce qu'elle ne l'est pas toujours. Dans la vie de tous les jours la femme est confrontée à la scène  :  paraître – forte au travail et à la maison ; et aux coulisses : l'être effectivement. Par le milieu il y a les accrocs, la maladie qu'il faut (quand on le peut, évidemment) surmonter. J'ai la chance de pouvoir exprimer tout cela sur la toile... il est là, le jeu ! Exactement comme dans la vie. Sauf que je n'aime ni la triche ni me complaire dans le malheur, aussi j'essaie de me maintenir au plus proche de la vérité.

Et la vérité dans la vie c'est qu'une fois les difficultés ou les malheurs surmontés ils perdent de leur importance (c'est ce qui fait que la vie puisse continuer, d'ailleurs). L'univers du cabaret sous-entend toujours une face triste, voire sordide et solitaire, et l'autre lumineuse voire  généreuse et opulente. Disons que dans ma malle à accessoires il n'y a que des beaux atours...

 

 

 


Tableau2 de l'artiste-peintre Filomena Salley

 

 


Et vos projets pour l'année 2011-2012 ?

 

Une nouvelle collection, continuer à promouvoir des artistes peu connus au sein de ma galerie ouverte à tous les arts, participer à des expositions et surtout continuer à me faire plaisir … dans mon métier, dans la vie !

 

 

 


Tableau1 de l'artiste-peintre Filomena Salley

 

 

 

Galerie de l'artiste-peintre Filomena Salley

 

 

 

 

 

Pour citer cet entretien

 

 

 

 

 


Cyril Bontron, Filomena Sally,  « Peinture, poésie et femmes. Entretien avec l'artiste-peintre Filomena Sally accompagné d'une exposition de certains de ses tableaux, in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/UZPRZ                  ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-peinture-poesie-et-femmes-entretien-et-exposition-de-l-artistedilomena-sally-85930192.html

 

 

 


 

 

 



Pour visiter le(s) site(s) de l'artiste-peintre

 



www.artquid.com/filomena

www.lestoilesdefilomena.com





Auteur(e)s





Filomena Salley

Cyril Bontron

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Contribuer au n°1

Dossier et poèmes sur le thème


 

Poésie, Danse & Genre


 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4c/Edgar_Germain_Hilaire_Degas_079.jpg?uselang=fr

 

Dire que la poésie moderne doit trouver la voie vers le corps pour faire advenir le sens, c’est tenter de définir une poétique dont l’un des modèles majeurs est la danse. Le danseur court l’espace comme on court un risque. La danse offre l’exacerbation d’une pensée en acte du corps. (Michèle Finck)

La poésie est affaire de pieds, de pas comptés, de lacets élastiques et de souliers blessés. (Jean-Michel Maulpoix)

 

 

 

On dit que les poètes font danser les mots et les structures. On dit que la danse transcende l’humain. On dit que les danseuses sont les muses des poètes.  On dit que le corps dansant fait advenir l’indicible. On dit que la danse n'a pas de genre. On dit que la danse est la voie de la poésie moderne. On dit beaucoup de choses pertinentes sur la poésie et la danse. Et pourtant le questionnement reste sans fin, suspendu, à éluder peut-être, à élucider c’est sûr. Et notre démarche aujourd’hui vient en quérir les variantes à défaut d’en exprimer l’essence.

 

 On sait que la danse est, à l'instar de la poésie, un art insaisissable. Parler de la danse, comme parler de la poésie, devient vite un énoncé mouvant se plaçant hors de l'intelligible puisque comment saisir le sensible qui ne se laisse que rarement s’apprivoiser ?  Or, ces arts attirent, sociabilisent, décrivent l’indicible et cultivent les mystères et les joies du partage du sensible. Deux arts et deux histoires mouvementées : du sacré au sacrilège et du profane au maudit…

De l’image à la métaphore, et de la danse comme métaphore « [au]  mouvement qui ne ment pas » (cf. voir Michèle Finck, « Poésie moderne et danse : le corps en question », url. http://michele.finck.free.fr/poesie_moderne_et_danse.htm)

 

Si ce n’est au XVIIe siècle que la danse est élevée au rang d’art. Le siècle des Lumières n’en reste pas à ce fait, il fabrique son histoire, décrypte son historicité et en décrit même la poétique.  Mais Le corps dansant attend, pour faire parler de lui, Nietzsche, Rimbaud, Mallarmé et Baudelaire ; la poésie se penche sur le corps :

 

L’avènement de la modernité, ligne de faille historique et métaphysique, est le centre générateur d’une redéfinition de l’échange entre poésie et danse : il y va du salut de la poésie. Voici la question centrale : pourquoi la danse peut-elle apparaître, pour la poésie, comme une sorte d’Art-Mère qui redonne sens et substance aux mots ? Et voici mon hypothèse : si la poésie moderne pressent que la danse peut être une voie vers le sens, c’est que la quête poétique a désormais pour pierre angulaire une interrogation du corps. La poésie moderne est par le corps ou n’est pas. L’acte fondateur de la modernité est le questionnement du corps (la " question " est aussi, conformément à l’étymologie, une " torture "): comme l’écrit Yves Bonnefoy, " le corps, le lieu (…) sont (…) le nouvel horizon et le salut du discours ". Dans le dialogue entre la poésie et la danse, à l’époque moderne, il y a un " grand intercesseur ", Nietzsche. Le danseur est la figure la plus accomplie du philosophe : " Je ne sais rien qu’un philosophe souhaite plus qu’être un bon danseur. Car la danse est son idéal, son art aussi, sa seule piété enfin : son ‘culte’ "(Le Gai savoir). […] Ce qu’accomplit le danseur, c’est le dépassement des antinomies. Le corps dansant a le pouvoir d’unir les contraires, de laisser advenir, dans les contraires mêmes, une identité par le fond.  (ibid.)  

 

Si Michèle Finck décrit avec virtuosité l’avènement poétique qu’opère la modernité dans l’historicité de ces deux arts, elle n’en reste pas là mais ouvre la voie vers une nouvelle histoire commune et créatrice à la poésie et à la danse :

 

Aussi, pour Nietzsche, le danseur est-il à la fois de la terre et du ciel, fils de la pesanteur et de la légèreté, médiateur entre le visible et l’invisible, réconciliateur des forces animales et des forces spirituelles, du corps et de l’esprit. La danse est le lieu fécond de la coïncidence des contraires. (ibid.) 

 

 Ce que Finck repère et lit chez Nietzsche, devient une des figures emblématiques du poète chez Jean-Michel Maulpoix qui, par ailleurs,  en esquisse un portrait frappant :  


Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d'un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner. Funambule, le poète avance sur une corde en mesurant ses pas. Son existence tient à un fil: celui des lignes que sa main trace et qui dévident, page après page, l'écheveau de sa propre vie. Il danse à même les guirlandes ou les chaînes d'or qu'il a tendues entre les fenêtres ou les astres. Virtuose d'une altitude momentanée et relative, il s'affranchit tant bien que mal de la pesanteur. [...] Ce passeur lie les mondes les uns aux autres, par l'ajointement des métaphores et des correspondances. Ce passant exaspère le risque inhérent à la finitude. Il risque le tout pour le tout, ou la partie pour le tout. Châtié d'avoir trop rêvé l'impossible, on le retrouve parfois pendu à la corde de son écriture comme à un gibet qui l'étrangle, tout près de faire entendre « le dernier couac », abandonné des dieux et maudit par les hommes. (cf. voir Jean-Michel Maulpoix, « Le danseur de corde portait du poète en funambule », url.  http://www.maulpoix.net/danseur.html) 

 

Les voilà ces poètes qui dansent et font danser les mots, les sens, les structures et les supports. Les poètes qui se déclinent en corp(u)s se donnant à voir, se restituant autre…

De la danseuse qui ne danse pas chez Mallarmé à la danseuse des mots (à la poésie de celles qui dansent) il n’y a qu’un geste : celui du corps dansant…

Que peut révéler le thème « poésie et danse » quand on prend en compte les enjeux du genre du corps dansant, quelles voix/voies peut-il dessiner quand on le pense ainsi ?

Or, les nombreuses figures mythiques et légendaires des danseuses et des danseurs peuplent nos cultures, inspirent les philosophes, les poètes et les artistes. Chaque poète a sa palette de modèles pour décrire les artistes. Pourquoi la danseuse d’un jour ou celle de toujours hantent-elles l’imaginaire des poètes ? Celles des cabarets comme celles de la danse classique, celles de l’Antiquité comme celles d’aujourd’hui ont du pouvoir sur celle et celui qui les regardent. Et les figures des danseurs demeurent-elles un peu dans l’oubli ?

Qui ne se rappelle de Terpsichore,  des Bacchantes, du roi David dansant, de Vestris, de Salomé, de la Guimard, de La Goulue, de Céleste Mogador, de Rudolf Noureev, de Patrick Dupond, de Joséphine Baker, d’Anna Pavlova ?

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, la revue propose de se pencher sur cette thématique dans son n°1 (à paraître en ligne en 2012). D’après le propos exposé plus haut et sans que cela soit exhaustif, nous proposons de traiter les axes suivants :  

 


Poésie, danse et genre : une histoire du langage (mimer, danser, penser, écrire, être)

 

Le genre du corps dansant

La danse comme poésie du corps

L’écriture de la poétique des danseuses professionnelles à partir du XVIIIe siècle : une histoire poétique de la réception  

Les figures des danseuses et danseurs mythiques ou légendaires dans les œuvres poétiques (des poètes hommes et femmes)

 

Le Genre dans la poésie : corps dansant avec les normes

 

Poésie et danses érotiques  ou les figures du corps dansant érotisé et érotisant. 

Poésie, danse et genre : les voix/voies du corps 


 

Les propositions (articles, comptes-rendus, poèmes, textes et poèmes peu connus sur la danse, dessins, et illustrations), doivent être envoyées au plus tard le 25 mars 2012 à l’adresse contact.revue@pandesmuses.fr  

 

Bibliographie 

  • BONNET Jacques, Histoire générale de la danse sacrée et profane, avec un supplément de l'histoire de la musique, et le parallèle de la peinture et de la poésie, éd. D'Houry fils, 1724.
  • CARON Pascal, Faunes: poésie, corps, danse, de Mallarmé à Nijinski, Paris, éd. H. Champion, 2006, 348 p.
  • COMPAN Charles, Dictionnaire de danse : contenant l'histoire, les règles & les principes de cet art, avec des réflexions critiques, & des anecdotes curieuses concernant la danse ancienne & moderne; le tout tiré des meilleurs auteurs qui ont écrit sur cet art ..., éd. Cailleau, 1787.
  • CORBIER, Christophe, Poésie, musique et danse : Maurice Emmanuel et l’hellénisme, Éditions Classiques Garnier, 2011.
  • FINCK Michèle, « Poésie moderne et danse : le corps en question », url. http://michele.finck.free.fr/poesie_moderne_et_danse.htm tiré de Poésie et danse à l’époque moderne, Corps provisoire, Armand Colin, 1992
  • LABAT Stéphane, La poésie de l'extase et le pouvoir chamanique du langage, éd. Kluwer, 1997, 470 p.
  • LOUISON-LASSABLIÈRE Marie-Joëlle, Études sur la danse : de la Renaissance au siècle des Lumières, Éditions L’Harmattan, coll. Univers musical, 2003.
  • MAULPOIX Jean-Michel, « Le danseur de corde portait du poète en funambule », in Nouveau recueil, Dossier « Figures du poète », n°46, mars 1998 puis in « Adieux au poème », éd. José Corti, 2004.
  • MOINE Fabienne, Poésie et identité féminines en Angleterre : le genre en jeu, 1830-1900, coll. Des idées et des femmes, Éditions L'Harmattan, 2010, 324 p.  
  • (dir.) MONTANDON Alain, Écrire la danse, éd. Presses universitaires Blaise Pascal, 1999, 286 p.
  • NAUDIER Delphine, ROLLET Brigitte (dir.), Genre et légitimité culturelle: quelle reconnaissance pour les femmes, Éditions L'Harmattan, coll. Bibliothèque du féminisme, 2007, 165 p.  
  • PLANTÉ Christine (dir.), Masculin / Féminin dans la poésie et les poétiques du XIXème siècle, éd. Presses Universitaires de Lyon, coll. Littérature et idéologies, 2002, 517 p. 
  •  RAFTIS Alkis (textes réunis), Danse et poésie: anthologie internationale de poèmes sur la danse, éd. Département de danse, Université de Paris, 1989.
  • SATROBINSKI Jean, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Genève, A. Skira, 1970. 143 p. 
  • SIBONY Daniel, Le corps et sa danse, Éditions du Seuil, coll. La couleur des idées, 1995.
  • VAILLANT Alain (études réunies), Corps en mouvement, éd. Université de Saint-Étienne, coll. Traversière, 1996.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e4/Danseuses_cancan.jpg

 

 

Consignes à respecter 

 


Prénom, Nom, nom de plume, adresse postale et profession. Biobibliographie (de dix lignes). Pièces jointes acceptées : en format Word (pour les textes) et JPEG (pour les illustrations, dessins et annonces), police Book Antiqua, taille 12, interligne double, justifier, notes de fin. La contribution ne doit pas dépasser vingt-cinq mille caractères (espaces compris). La revue accepte de publier des textes et des poèmes déjà parus. Pour joindre l'équipe de la revue : contact.revue@pandesmuses.fr  

 

 

Date limite : 25 mars 2012


 

Pour citer ce texte

 

 

 

 

« Contribuer au n°1: Poésie, Danse & Genre. », in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/fedIi ou

URL http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-contribuer-au-n-1-dossier-et-poemes-sur-le-theme-poesie-danse-genre-86917840.html

 


 

 

 



 

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Le pan poétique des Muses - dans n°0|Automne 2011
23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

[Article inédit]

 

De l’art porétique comme langue apoétique 

Beckett, Bataille, Roche, Prigent

 

 

 

 

Joaquim Lemasson     

 


 

 

La poésie est inadmissible [1], refus définitif que lance l’art porétique, à savoir un art poétique aporétique ou une pratique et une conception de la poésie comme aporie,  tel un défi, à la sacralité littéraire par excellence : la Poésie. Nous aborderons ce refus de la langue apoétique selon une approche exogène et notre analyse portera sur le corpus extra-poétique des auteurs convoqués. Nous nous interdisons donc à cet instant de mobiliser les productions poétiques de nos auteurs pour nous contenter de leurs œuvres non-poétiques dans lesquelles ils expriment leur conception de la poésie. Cependant, nous nous autoriserons, concernant Denis Roche, à convoquer les préfaces [2] qu’il a pu insérer dans ses différents recueils bien que celles-ci jouissent également d’un statut poétique; mais leur position liminaire, malgré leur ambiguïté générique, nous autorise à qualifier ceux-ci de péritextes auctoriaux [3] qui sont donc, par définition, extérieurs au texte qu’ils présentent et témoignent bien de ce que nous avons appelé un refus exogène.

 


Le refus de la langue apoétique est celui de la Poésie (la majuscule témoignant de cette conception sacralisante et mythique de la Poésie comme perfection rhétorique du bien-dire esthétisant), de l’Art Poétique [4] au sens où l’entendait, par exemple, Boileau (nous reviendrons sur ce point) ; refus en un mot du poétisme c’est-à-dire de cette poésie précisément qualifiée de poétique : la tautologie soulignant la clôture définitive, l’être a priori du concept. Ainsi, face à l’existence historique du genre poétique (en perpétuelle évolution tout comme l’Histoire, toujours en cours, in progress), l’Art Poétique définit la poésie non plus dans son existence mais dans son essence, admise une fois pour toutes, éternelle (ce qui gomme l’historicité du genre), véritable doxa littéraire. Comme si celle que l’on a qualifiée de langue des dieux flottait au-dessus des cieux littéraires au sommet d’un zénith hors d’atteinte, sorte de flou artistique qui permet à son propos de dire à peu près tout et n’importe quoi (et surtout n’importe quoi). Comme a pu le préciser Paul Valéry : certains se font une idée si vague de la poésie qu’ils prennent ce vague pour l’idée même de la poésie[5]. Malheureusement, ce poétisme continue de faire des ravages autant parmi les poètes que parmi la critique (nous verrons, plus loin, comment ce refus du poétisme nous amènera au refus d’une certaine posture critique qui découle directement de cette conception convenue de la poésie et qu’on pourrait appeler un « criticisme » tant il semble irriguer tout un courant de la critique littéraire)[6]. Ainsi, dans la pourtant récente anthologie critique[7] d’Henry Deluy on peut lire à propos du poète[8] (on peut déjà noter combien la sacralisation implique l’idée de pureté de la langue des Muses dont on verra, dans le chapitre consacré à la dénudation, comment elle est souillée par l’art porétique) : Un pur poète ? oui, car nombreuses sont les pages qui ont la légèreté d’un parfum, et sa tenue, et sa grâce[9]. On retrouve tout le lexique du vague dont parlait Valéry, de l’évanescence et enfin de l’irrationnel. Ce subjectivisme impressionniste n’a évidemment pas de grande validité scientifique mais semble la démarche dominante des critiques de poésie. Ceci est d’autant plus regrettable chez Henry Deluy qui a conscience de ce que cette lacune révèle en creux :Ceux qui dénient toute idéologie poétique, comme toute théorie, ont une idéologie poétique, et une théorie : c’est même l’idéologie dominante sur ce terrain.[10] Tout comme le poétisme est la doxa poétique, le criticisme est la doxa critique, opinions communes contre lesquelles va s’ériger le paradoxal art porétique qui revendique l’existence et surtout l’exigence d’une poésie qui renonce à quelque essence que ce soit, à un poétisme donné d’avance.


D’ailleurs, on pourrait dire conformément à l’injonction rimbaldienne que la poésie n’est jamais donnée d’avance mais qu’elle se donne en avant, au-delà d’elle-même, vers son impensé, vers son inconnu, vers ce qu’elle n’est pas[11]. Ce poétisme est illustré par l’un des topoï préférés de la poésie, à savoir le clair de lune :  D’une manière générale, on peut invoquer comme condition favorisante de la poéticité tout « effet de voile », tout ce qui dissout les formes, exténue les couleurs, noie les différences.[12] On voit donc comment la volonté de définir une essence du poétique (« l’effet de voile » est poétique ; on retrouve l’équation de Valéry : le vague est poétique parce que mon idée du poétique est  vague) conduit à interpréter un fait culturel (le topos du clair de lune dans la poésie notamment romantique) comme un fait naturel (le clair de lune est poétique), attitude typique du criticisme. Jean Cohen va même jusqu’à conclure péremptoirement que sont « poétiques » : la lune, la mer, la forêt, les ruines, les navires[13], tant pis pour la tour Eiffel, l’éponge, le verre d’eau, la charogne, les cheminées d’usine, la table de dissection, la machine à coudre et le parapluie…[14] Attitude face à laquelle nous rétorquerons avec Gérard Dessons : La poésie n’est ni dans les mots, ni dans les choses. Elle est une appropriation du monde par les mots, elle est un acte sémantique : un discours[15], ce que confirme Pierre Reverdy : La poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’évanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher de soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie.[16] C’est d’ailleurs cette possibilité de dire tout et son contraire à propos de la poésie qui légitime notre volonté de sortir d’un lexique qui est un piège conceptuel puisqu’il oppose des théories qui ne parlent même pas de la même chose :  Nous prononçons tous les mots « littérature », « style », « écriture ». Mais décidément, nous ne parlons pas, pas du tout, de la même chose !…[17]. Le but ultime étant l’appropriation du terme par les différentes théories qui veulent ainsi clôturer l’espace de la poésie dans l’enceinte de leur analyse.


C’est pourquoi nous tenterons d’opposer à cette clôture l’ouverture d’un champ de recherche qui ne s’applique plus à défendre ce qu’est la Poésie et ce qu’elle doit être mais qui montre ce qu’elle peut ne pas être. La Poésie n’est pas la poésie, l’apoésie. La lecture tout autant que l’écriture doit sortir des limites conventionnelles imposées par la doxa littéraire pour intégrer toutes les conséquences que ce refus implique et faire de la lecture poétique une pratique critique qui dépasse le divertissement esthétique : Je le crois : seule l’épreuve suffocante, impossible, donne à l’auteur le moyen d’atteindre la vision lointaine attendue par un lecteur las des paroles imposées par les conventions.

Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ?[18]. C’est évidemment cette contrainte qui confère à la poésie toute l’exigence qu’elle nécessite pour aller au-delà du simple passe-temps pour adolescent(e)s pré-pubères en quête d’amour ou pour retraité(e)s en quête d’éternité ; la poésie n’est plus, dès lors, qu’une simple activité de loisir, parmi d’autres, dont le ronron roucoule à l’infini : J’ai rêvé d’une fleur / Qui ne mourrait jamais. / J’ai rêvé d’un amour / Qui durerait toujours. […] Pourquoi faut-il, hélas, que sur la Terre / Le bonheur et les fleurs soient toujours éphémères ?[19]. Le Bleu du ciel expose ainsi clairement le refus du poétisme à travers ses clichés les plus usés dont il abuse à souhait (la beauté éphémère de la fleur, de l’amour étant sauvée par l’éternité de la Poésie). De la même façon, Beckett va utiliser la dérision pour signifier ce refus en ridiculisant typographiquement la bonne prononciation des récitations scolaires ou autres : Ouayseau bleheu, couleurre du temps / Vole à mouay, promptement[20]. Le Beau et Bien dire devant s’accompagner d’un Beau et Bien lire. L’exigence de la poésie est ainsi rabaissée, en voulant l’élever à la sacralité esthétique, au pâle rabâchage d’un catéchisme littéraire. Face à cette attitude pieuse, Bataille va opposer le refus du sacrilège : On représenterait ainsi la fleur la plus admirable non, suivant le verbiage des vieux poètes, comme l’expression plus ou moins fade d’un idéal angélique, mais, tout au contraire[21], comme un sacrilège immonde et éclatant.[22] C’est la raison pour laquelle la poésie doit défier les lois du genre et devenir l’apoésie : La poésie est hors la loi.[23].

 


C’est ce passage hors la loi c’est-à-dire hors-la-Poésie que Roche, comme Beckett et Bataille, va préconiser dans un refus clair et radical :  Le propos est de dévoiler par une suite de rapports antinomiques entre des discours idéologiquement différenciés (trois ou quatre ici nettement distincts) qu’il y a une mesure à prendre, en fin de lecture, d’une INADMISSIBILITE immédiate d’une certaine sorte d’intelligence de la poésie telle qu’elle fonctionne depuis 1868 (Publication du chant I de Maldoror). D’une intelligence SYMBOLARDE de la poésie dont l’écriture n’a jamais été vue que comme puérilement évocatrice d’une activité personnelle esthétisante (nous parlons ici d’une esthétique sociale / morale). Nous prétendons dire précisément par des poèmes que cette conception de la poésie n’est pas. Car elle n’est évidemment plus à partir du moment où on peut mettre le doigt sur le fait même de son inadmissibilité.[24] On comprend clairement ici notre distinction initiale entre la négation pratique (endogène) et le refus théorique (exogène) qui l’implique et qui va permettre de sortir de cette conception idéalisante de la poésie qui enferme celle-ci dans le cercle (d’autant plus) vicieux (qu’il est admis comme loi implicite) de son éternelle redite : C’est à partir du symbolisme, en gros, que la poésie est devenue la concrétisation écrite de l’idéalisme bourgeois : écrire alors de la poésie c’était étaler et vivre du même coup ces aspirations multiples à un ailleurs que l’on a eu vite fait d’appeler, justement, « poétique ». […] La poésie « moderne » est la paraphrase incessante du « poétique ».[25] Face à l’inutilité de ce radotage sénile (Poésie la gâteuse[26]), nous proposerons une approche de la poésie moderne comme l’écriture incessante du porétique dont la manifestation première se situe dans le refus de la double convention poétique :  Défigurer la convention écrite c’est, en écrivant, témoigner de façon continue que la poésie est une convention (de genre) à l’intérieur d’une convention (de communication)[27]. C’est bien à partir de ce postulat théorique que va s’effectuer la démonstration Denis Roche[28] dont la conclusion logique est le rejet et l’annulation de l’idéalisme du poétisme et de tout ce qu’il engage de topoï surannés.

Parmi eux, on peut dénoncer, en premier lieu, la poésie du terroir qui consiste à lire la poésie sous l’angle des rapports du poète à sa région ; le fils du pays célébrant sa terre (qu’il aimait tant[29]) qui le lui rend bien en le célébrant à son tour afin de constituer son propre panthéon littéraire local. Galerie soi-disant prestigieuse des chantres du gazouillis des oiseaux et du cliquetis des ruisseaux si agréablement évoqués « avé l’accent ». Ainsi Henry Deluy nous parle de Francis Combe, le chantre de : cette lumière des hautes terres méridionales […] Robert Lafont, dans une préface élégante et fraîche, conclut : « la poésie a besoin de pays. » Oui.[30] Et bien, non, la poésie n’a pas plus besoin de pays qu’elle n’a besoin de clair de lune, de ruines ou de couchers de soleil. Dans notre perspective, on peut même dire que la poésie a besoin de ce qu’elle n’est pas. La poésie a besoin de l’apoésie. Ce que nous considérons comme une dérive du criticisme est compréhensible dans la mesure où celui-ci conçoit la poésie dans son essence, sa nature. Cette poésie naturelle devenant « naturellement »[31] une poésie de la Nature (l’idéalisme n’en finissant plus de créer ses divinités) qui se réduit le plus souvent à la mièvre évocation du locus amœnus si cher aux troubadours.

 


Non qu’il faille nécessairement prôner une pratique révolutionnaire de la poésie, il convient malgré tout, ici, de dénoncer la poésie comme pratique traditionnaire[32]. Ce dont précisément ne s’était pas privé Beckett à propos de ces bardes irlandais, ses concitoyens poètes qu’il n’avait pas hésiter à traiter d’ antiquaires qui livrent leur marchandise ossianique avec la complaisance pleine de hauteur de Gaëls victoriens.[33] Par conséquent, Beckett, dès ses débuts littéraires, positionne sa production poétique sous l’angle rebelle du refus d’une poésie disons « folklorisante » : « Home Olga » n’est donc pas seulement l’hommage fasciné d’un disciple respectueux, c’est aussi une violente prise de position, une déclaration de guerre, la profession de foi d’un tout jeune poète, qui a choisi son camp – esthétique plus que politique : un manifeste littéraire, ou, plutôt, un programme de résistance esthétique à la poésie nationale officielle.[34] Mais au-delà de ces spécificités nationales, la poésie officielle (qui se confond le plus souvent avec la doxa littéraire du poétisme) se présente comme la parole du cœur, le mode de communication privilégié de l’intime, de l’émotion sincère et profonde. Ces émois du cœur faisant de la poésie « l’éternelle jeunesse du monde » : C’est la qualité de cette émotion et l’aptitude du poète à la transmettre qui constituent « la valeur » d’un poème, quelque soit la technique utilisée […][35]. Définir la poésie par la qualité de l’émotion revient au même que la définir par la grâce d’un parfum ou le charme d’une fleur. Bien que ce préfacier reconnaisse une compétence technique au poète, il l’assimile à la capacité de « transmettre » cette émotion, comme si le langage était l’expression pure et transparente de la pensée, de l’émotion…[36] De l’émotion avant toute chose, semble dire Jacques Charpentreau qui nous rappelle l’évidence de l’émotion la plus noble : De tous les sentiments qui ont inspiré[37] les poèmes de La Fleur de l’âge[38], le plus fort et le plus fréquent est évidemment celui de l’amour qu’il soit comblé (quel émerveillement !) ou malheureux (quelle tristesse !)[39]. Il est vrai que notre exemple peut paraître un cas extrême et caricatural de critique émotive ; malheureusement, celui-ci est loin d’être isolé et l’épanchement intime dont font preuve certains poètes semble mesuré face à l’épanchement d’une critique qui assimile le recueil poétique à un journal intime, un livre de confidences dans lequel, plus ou moins secrètement, le poète ouvre son cœur, avoue son amour : Car le poète, sans espoir, certes, aime le monde. Et il aime qu’on l’aime.[40] Cet acquiescement du poète au monde, du critique au poète et au monde souligne bien cette tautologie d’une poésie que l’on qualifie de poétique au nom du caractère soi-disant immuable des sentiments humains[41] qui suffisent à définir le poète. Le poète : l’article défini porte mal ici son nom puisqu’il renvoie à l’hypothétique et improbable homogénéité (qui n’est concevable que dans une perspective essentialiste de la poésie) d’une communauté imaginaire formée par tous les poètes de tous les temps et de tous les pays qui se retrouvent dans la figure syncrétique du poète, homme de cœur : le poète, on le sait, est un homme de cœur[42].

 


La fausse évidence du pronom impersonnel, on le sait, ramène l’appréciation de la poésie à une question de bon sens, ce qui, comme la tautologie, caractérise, selon Barthes, l’idéalisme bourgeois à l’œuvre dans ce que nous avons appelé le poétisme et le criticisme :  La tautologie est ce procédé verbal qui consiste à définir le même par le même [en ce qui nous concerne : la poésie est ce qui est poétique][…]on se réfugie dans la tautologie comme dans la peur, ou la colère, ou la tristesse, quand on est à court d’explications.[43] et plus loin : Le mythe tend au proverbe. L’idéologie bourgeoise investit ici ses intérêts essentiels : l’universalisme, le refus d’explication, une hiérarchie inaltérable du monde […]. Le fondement du constat bourgeois, c’est le bon sens, c’est-à-dire une vérité qui s’arrête sur l’ordre arbitraire de celui qui la parle.[44] Ainsi, la poésie est présentée « naturellement » comme le langage du cœur et des sentiments éternels. Même Jean Cohen, qui a pourtant intitulé le livre en question Structure du langage poétique[45], nous parle bien peu « structurellement » de la grâce et du cœur : Il est une « intelligence poétique » qui est, comme l’autre, une grâce de la nature, avec cette différence que celle-là dépend de ce que l’on appelait d’un mot dépassé[46] mais toujours suggestif, le « cœur », ou capacité de réponse émotionnelle au spectacle du monde.[47] Poésie du terroir, donc, poésie du cœur mais aussi, quand la situation historique l’impose, poésie engagée (qui est un moyen de retrouver, sous un biais différent, cette conception du langage comme véhicule transparent de la pensée) : En poésie, la Résistance n’a pas été un coup de clairon, ni même la sonnerie aux morts. Elle fut la voix de mon pays. Elle est, elle demeure « L’Honneur des Poètes », tous les salauds n’y peuvent rien.[48] On retrouve sans surprise les sacro-saintes majuscules (Résistance, Honneur, Poète) qui, le plus souvent, annonce le pire et qui asservissent la poésie à une cause qui la dépasse. La poésie devient alors « au service de » (que ce soit la Résistance, la Révolution, le Nazisme) : simple voire vulgaire propagande. Ce genre d’aveuglement n’est malheureusement pas limité aux heures les plus sombres de notre Histoire (de tels abus sont pardonnables étant donné certaines situations historiques paroxystiques qui semblent interdire de parler d’autres choses ; le langage n’étant plus perçu que sous son versant utilitariste) et continue d’émerveiller une critique que l’on qualifiera poliment de réactionnaire ; ainsi Georges-Emmanuel Clancier à propos des littératures étrangères : que de chants héroïques pour glorifier l’exemple des preux défendant jusqu’à la mort la liberté de leur peuple[49], vient alors l’exemple qu’il propose pour illustrer la grandeur de ces chants héroïques : Par tous les chemins de la guerre / Pour mon pays, j’ai bien lutté / Pour lui garder sa liberté ![50] [51]

 


Dès lors qu’elle s’assimile à la propagande, la poésie devient naturellement la langue non plus du terroir mais du pouvoir : L’extrême importance de la poésie résistante est célébrée le 27 octobre 1944 au cours d’une soirée de gala placée sous la présidence du général de Gaulle. On y lit des textes de Pierre Emmanuel, Aragon, Eluard, Seghers, Audisio, Tardieu, Loys Masson…[52] On n’a pas dû y lire de textes de Benjamin Péret dont la lucidité critique (à une époque où une dénonciation si virulente de la poésie résistante pouvait être mal interprétée comme une dénonciation de la résistance elle-même) est tout à son honneur : Mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège. Tout au contraire, c’est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents.[53] Ce que n’ont pas fait à son goût les propagandistes qui se sont rangés derrière l’auguste figure paternelle du général au bénéfice probablement de la résistance mais au détriment de la poésie : Pas un des ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique et ce n’est pas un hasard si leurs auteurs ont cru devoir, en leur immense majorité, revenir à la rime et à l’alexandrin classiques. […] En définitive, l’honneur de ces « poètes » consiste à cesser d’être des poètes pour devenir des agents de publicité.[54] Etant donné la période historique considérée on imagine aisément que la cause de la résistance supplantait celle de la poésie ; seulement, quelque soit la tragédie historique en cours, il ne fait jamais oublier la sentence impitoyable de Bataille : « La littérature est l’essentiel ou n’est rien ». Ce que confirme l’exemple d’Eluard et de son fameux poème « Liberté »[55] qui était, à la base, un poème amoureux dédié à Nush et qui, sur proposition d’un tiers qui y voyait un intérêt politique, s’est converti en un joli poème de résistance (les occurrences du prénom étant remplacées par le mot : Liberté). Par cette conversion, au-delà de la qualité poétique ou non intrinsèque du texte, Eluard, de poète, est devenu agent de publicité[56]. Ceci dit, notamment depuis la fin des années soixante-dix et des utopies politiques, le débat est d’une actualité moins brûlante, ce qui permet à Prigent de le clore définitivement : Penser ce rôle [du poète] en termes de génie civil, d’efficacité sociale immédiate, « d’engagement » ne peut plus que faire rire.[57] Il règle, par ailleurs, dans ce petit opuscule fort précieux la triple question de la langue du terroir, du cœur, de l’engagement : Pour le contemporain, leur prédilection va à des vaticinateurs pompiers (Char), des grands manitous atmosphériques (Saint-John Perse) ou des instituteurs attendris par la botanique (Cadou). Au bout pointe l’adoration pour des clones clownesques du poète : des chansonniers mélancoliques, des bardes protestataires. La boucle est alors bouclée, dont la poésie s’étrangle - de rire, on espère.[58] Mais toutes ces confusions proviennent d’une source plus profonde, d’une cause en amont dont découlent toutes les aberrations que l’on a pu souligner, à savoir l’assimilation de la poésie au lyrisme.

 

Assimilation d’autant plus dangereuse qu’elle a véritablement réémergé à la fin des années quatre-vingt avec ce que l’on a appelé le néo-lyrisme[59]. Mais cette réduction de la poésie à la poésie lyrique ne date pas des années quatre-vingt, elle irrigue tout le siècle (on ne peut pas dire que les surréalistes aient totalement contribué à son dépassement bien qu’ils se soient revendiqués de Rimbaud et Ducasse qui furent parmi les premiers pourfendeurs de cette poésie subjective). Ainsi, Jean Cohen, dans son livre Structure du langage poétique, n’hésite pas à affirmer : Mais dès qu’on arrive au poème lyrique, c’est-à-dire au poème purement poétique […][60], ce qui n’est pas une erreur mais réellement une conviction puisqu’il récidive trente ans plus tard : […] la théorie proposée ici se contentera de la poésie lyrique, qu’elle tient pour le genre le plus spécifiquement poétique.[61] Ce qui atténue quelque peu la portée de la théorie puisqu’elle s’élabore à partir de choix théoriques déjà définis et réducteurs. Affirmer que l’on propose une théorie de la poésie à partir d’une théorie qui réduit la poésie au lyrisme conduit sans surprise à une théorie réductrice de la poésie (on retrouve la clôture du cercle tautologique : la conception lyrique de la poésie permet d’élaborer une théorie du lyrisme présentée comme une théorie de la poésie ou de la « poéticité », afin de procurer le mirage de la caution scientifique)[62]  Il n’est donc pas étonnant que le subjectivisme du lyrisme soit transposé au criticisme et au « criticiste » chez qui l’apparition de la poésie produit : cette forme limite de la joie esthétique que Valéry encore[63] appelle « enchantement »[64]. Définir ainsi la poésie par la grâce et sa lecture par l’enchantement[65] revient à dire : la poésie c’est beau. Il ne s’agit pas ici de réduire ce que Barthes a appelé Le plaisir du texte et qui est (l’)essentiel ; seulement, ce plaisir, cette « joie esthétique » doit être le point de départ de l’analyse et non son point d’arrivée (sinon elle ne sert à rien ; ou plutôt elle sert à dire ce qu’on pouvait dire sans elle). Cette approche est d’autant plus dépassée qu’elle associe le lyrisme à une poésie du cœur, de l’émotion et de l’effusion[66] c’est-à-dire une poésie personnelle (alimentée par le phantasme d’une langue transparente).

 


Or, cette transparence et cette coïncidence à un sujet homogène est une illusion et selon Yves Vadé, au contraire : Le sujet lyrique apparaît finalement comme la résultante des différentes postures d’énonciation assumées par le « je » du texte. Il n’est identifiable ni à l’écrivain, ni à un personnage fictif. Il est bien, comme le dit Käte Hamburger, un sujet d’énonciation réel, mais décalé par rapport au « je » autobiographique[67]. De la même façon, contre la profondeur de l’introspection du poème lyrique qui cherche au fond de son cœur la pureté de l’émotion vraie, Michel Collot nous parle d’un sujet lyrique hors de soi : C’est seulement en sortant de soi, qu’il coïncide avec lui-même, non, sur le mode de l’identité[68], mais sur celui de l’ipséité, qui n’exclut pas mais au contraire inclut l’altérité, comme l’a bien montré Ricœur[69]. Finalement, on retrouve les griefs qu’avait déjà formulés Rimbaud dans sa fameuse lettre du 13 mai 1871 à Georges Izambard : votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, - bien d’autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! JE est un autre[70]. Cet idéalisme du lyrisme ne s’en tient finalement qu’à maintenir des conventions obsolètes dans une sorte de sécurité littéraire, confortable, certes, mais guère intéressante : La poésie subjective semble bien celle qui s’en tient à l’idéalité, à l’esthétisme « artiste » et au jeu ; et celle, sentimentale et lyrique, qui ne retient de l’émotion que sa part domesticable, celle en un mot qui enferme l’homme dans sa nature conventionnelle, sans l’ouvrir à l’obscur de ce qui est.[71] C’est bien cette ouverture à l’obscur de ce qui est  que les surréalistes ont tenté d’explorer (notamment à travers l’exploration de l’inconscient). Ainsi, dès 1919, Les Champs magnétiques[72] écrits par Breton et Soupault ruinent la notion subjective d’auteur lyrique[73]. On ne peut plus, dès lors, parler de profondeur du cœur humain d’un sujet lyrique. Seulement, on a déjà vu qu’Aragon et Eluard, par exemple, avaient cautionné une poésie de la résistance qui se rattache à une conception classique. De plus, leur quête d’une surréalité a permis une lecture idéalisante de leurs productions poétiques (dans lesquelles l’inflation de l’image poétique, notamment de la métaphore, projette, là aussi, la poésie vers un ailleurs qualifié justement de poétique ; processus déjà rencontré au sujet du poétisme, c’est pourquoi l’on peut parler d’une véritable doxa surréaliste de la poésie dans la seconde moitié du XXème siècle). Par conséquent, tout en le réfutant dans ses fondements, le surréalisme a malgré lui permis l’entretien de l’illusion lyrique et de la poésie subjective : A noter ensuite, sans doute, qu’une confusion au niveau de la théorie explique seule le débordement de bas lyrisme issu du surréalisme ; l’exploitation par celui-ci du fantastique inventé et du rêve réitéré (écriture soi-disant non contrôlée) servant d’alibi à une sorte de logorrhée de l’imagination supérieure (nostalgie de l’espèce de transcendance immédiate qu’on attribue avec tant d’empressement à la création poétique).[74] Le lyrisme contamine donc autant une certaine critique poétique qui juge la valeur du poème sur la qualité du chant[75] qu’une majorité de poètes qui s’acharnent à célébrer dans leurs vers : la Beauté, la Nature et l’Amour. Ces poètes-là me font penser aux chiens chinois qui rongent de vieux os tout blancs sur lesquels il n’y a plus depuis longtemps rien à ronger. Mais à force de s’énerver les dents sur eux, ils se blessent les gencives et finissent ainsi par leur trouver du goût. Le goût de leur propre sang.[76] La poésie classique se contente donc d’être la paraphrase du poétique, se cantonnant aux Lois inviolables de l’Art Poétique.

Il nous faut donc, ici, évoquer cette conception classique énoncée par Boileau. On ne sera pas surpris d’y retrouver l’ensemble des poncifs du poétisme, à commencer par l’élection céleste ; ne parle pas la langue des dieux qui veut et il ne sert à rien à l’apprenti poète de saisir la plume : Si son astre en naissant ne l’a formé poëte[77]. Ainsi, on ne le devient pas, on naît poète. Conception essentialiste de l’existence (qui devient destin) qui se projette sur celle de la poésie. On entre ainsi dans la poésie comme on rentre dans les Ordres[78]. D’où cette déférence excessive qui témoigne d’une vision raisonnable et surtout morale de la poésie, conformément à l’idéal bourgeois : Boileau, le « législateur du Parnasse », fait bonne figure rassurante : rationalisme moraliste, moralisme rationaliste… voilà qui convient à une bourgeoisie éprise de « mesure » et de « bon sens ».[79] En effet, Boileau précise lui-même : Quelque sujet qu’on traite, ou plaisant ou sublime / Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime.[80] Cet idéal d’accord et de mesure débouchant (on retrouve l’assimilation à la musique) sur une douce harmonie : Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée / Ne peut plaire à l’esprit quand l’oreille est blessée[81]. Le but de la poésie étant la satisfaction de l’esprit qui advient par l’évidence du sens grâce à la fameuse clarté[82] de la langue française : Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément[83]. On retrouve ici la théorie du langage comme expression de la pensée, sorte d’instrument transparent ; la transparence de la lisibilité : Et tout ce qu’il dit, facile à retenir / De son ouvrage en nous laisse un long souvenir[84]. La lisibilité étant la condition idéale de l’apprentissage par cœur d’un modèle considéré comme un absolu littéraire. Vision édifiante de la littérature qui a conditionné des générations de poètes. Et c’est précisément cet Art Poétique que Roche va défigurer afin de débarrasser la poésie : des exposants moraux, affectifs, sentimentaux et philosophiques qui l’accablent aujourd’hui, les poèmes étant généralement rapportés à un Bien, à un Bon ou à un Beau.[85]

 

C’est bien contre cette est-éthique classique (qui lie intrinsèquement le Bien, le Bon, le Beau) héritée de l’idéalisme platonicien (qui asservit l’art à une finalité morale) que va se déployer le mécrit rochien. En effet, cette est-éthique gomme à la fois la spécificité des discours considérés comme simples supports d’une finalité (morale) qui leur est extérieure et l’historicité des discours qui sont appréhendés dans une optique essentialiste. On comprend donc que la stylistique classique rate cette spécificité et cette historicité en s’attardant à définir un Style perçu comme l’expression du Beau. Il apparaît dès lors nécessaire de tenter de repenser un nouvel outil critique qui intègre ces dimensions de l’écriture ; outil qu’a élaboré Henri Meschonnic dans sa critique du rythme : le rythme apparaît non un opposé du sens, mais la matière du sens, ou plutôt de la signification. L’organisation de la spécificité et de l’historicité d’un discours.[86] Cette notion de rythme est d’ailleurs fort utile pour dépasser l’ancestrale dichotomie du fond et de la forme qui pourrit encore la réflexion des criticistes (englués qu’ils sont dans leur approche du langage comme expression des sentiments, véhicule transparent de la pensée) qui, même quand ils semblent proposer une lecture structurelle ou structurale[87], retombent, du fait de leurs a priori périmés, sur une lecture platement sémantique d’œuvres qui sont l’exemple même du dépassement de cette simple lecture sémantique : Le premier connu sous le nom de « poème en prose » pourrait être appelé « poème sémantique ». Il ne joue en effet que sur cette face du langage et laisse la face phonétique poétiquement inexploitée[88]. A ce type appartiennent des œuvres esthétiquement consacrées, telles que Les Chants de Maldoror ou Une Saison en enfer, ce qui prouve que les ressources sémantiques suffisent, à elles seules, à créer la beauté cherchée[89]. [90]Par conséquent, les deux exemples proposés par Jean Cohen invalident, dès le départ, sa dichotomie arbitraire qui est l’héritage culturel d’illusions qui ne sont plus tenables mais que le criticisme perpétue pourtant : La substance du contenu, c’est la signification ; la forme, c’est le style[91]. Cette théorie s’intéresse donc essentiellement à ce que dit un poème et éventuellement (comme on peut s’intéresser à des fioritures) à comment il le dit alors qu’on peut penser que l’intérêt de la lecture d’un poème se situe dans la saisie de la spécificité et de l’historicité de comment il dit ce qu’il dit, c’est-à-dire dans la saisie de son rythme propre, ce qui permet de dépasser la dichotomie illusoire du fond et de la forme qui rate l’épaisseur du langage en lui conférant une transparence illusoire qui est, comme on l’a vu, la transparence de la lisibilité : Le langage est communication, et rien n’est communiqué si le discours n’est pas compris. Tout message doit être intelligible.[92] C’est pourquoi le criticiste réduit son analyse à une simple paraphrase qui est la traduction fidèle du sens du poème qu’il croit ne pas changer. La critique redevient à ce moment une herméneutique, une quête des intentions de l’auteur, de ce qu’il a vraiment voulu dire. Le criticiste s’apparente dès lors à l’exégète qui délivre Le Sens du texte : La paraphrase n’a d’ailleurs généralement pas d’autre but que de faire passer un texte de l’obscurité à la clarté, donc d’en garder le sens tout en le changeant : conserver le contenu ou l’être du sens, en transformant la forme ou l’apparaître.[93] On retrouve toutes les oppositions du dualisme platonicien : fond /forme, être /paraître, âme /corps, intelligible /sensible… et l’obscurité de la littérarité /la clarté de la lisibilité qui redouble l’opposition poésie /prose qui fait l’objet d’une démonstration peu convaincante puisque selon Jean Cohen : La poésie est la totalisation de la prédication tandis que la prose en est la partition. Là est le trait structural de la différence prose /poésie.[94] […] A aujourd’hui n’est opposable aucun autre jour, à maman nulle autre personne. Ainsi est assurée la totalisation de la prédication.[95] Il démontre donc la totalisation de la prédication caractéristique selon lui de la poésie par une phrase de roman (en l’occurrence l’incipit de L’Etranger) en prose, exemple qui contredit sa distinction initiale. Finalement, face à ces dichotomies périmées, il convient d’adopter, sur ce point, la position d’Henri Meschonnic : Seule une conception de l’œuvre comme écriture, non ornement, peut se garder du vieux dualisme du « fond » et de la « forme », et montrer l’œuvre comme forme-sens –rhétorique traversée prenant le nouveau visage d’un style.[96] C’est bien cette analyse de l’écriture qui sauve la poésie de sa réduction à une simple ornementation : le joli vêtement de la pensée.

 

Conception ornementaliste qui culmine dans la fameuse figure, justement, de style appréhendée sous l’angle de l’écart ; mais écart par rapport à quoi ? Tel est le paradoxe que souligne judicieusement Gérard Genette : La figure est un écart par rapport à l’usage, lequel écart est pourtant dans l’usage : tel est le paradoxe[97] de la rhétorique. [98] Si bien que cette notion apparaît difficilement opératoire si elle n’était en plus, et avant tout, historiquement invalide, ce qu’a fort bien démontré Roland Barthes dès 1953 : Si j’appelle prose un discours minimum, véhicule le plus économique de la pensée, et si j’appelle a, b, c, des attributs particuliers du langage inutiles mais décoratifs, tel que le mètre, la rime ou le rituel des images, toute la surface des mots se logera dans la double équation de M. Jourdain :

 

 


                        Poésie = Prose + a + b + c

                        Prose = Poésie- a – b – c

 

 

 

 

 

 

Suite

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Après

 




j'en ai assez du soleil                
    terne pétochard
        garrotté ligoté bâillonné de nuages
          qui s'émiettent s'effritent
            lentement se délitent
              comme un prince de lu dans les mains d'un petit
               pleurnichard
               j'en ai marre
              pleurnichard sur le tard
            graillonne son verjus
          jus zyclombatomique
        purule boursouflé et débile labile 
    et puis froid (véreux)
j'en ai assez du soleil

 

 

 

 


 

 

Pour citer ce(s) poème(s)

 

 

 

 


Alexandre Vasseur, Après (poème reproduit avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011.

URL. http://0z.fr/sEaeX            ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poeme-visuel-d-alexandre-vasseur-85814080.html

 



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 Alexandre Vasseur

 

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 

 

 

Silence

 


 

 

 

J’embrasse le silence et ses réminiscences,
Ses lèvres au goût âpre, son parfum si futile,
Je ressens ces frissons et cette douce impuissance,
Et mes tendres sentiments ne tiennent qu’à un fil.

 

 

 
La tristesse fait rage, dans ce royaume divin,
Réitérant sans cesse sa promesse perfide,
Sans remords elle offre mon âme au malin,
Abreuvant sans répit son gosier si avide.

 

 

 

Orphary


 

 

 

 

 


Décadence

 

 

 

 



Au fil du temps, les roses, lentement
Douces et frêles peignent l'amertume
Peines et regrets ne sont plus maintenant
Que des poussières sur les vagues telles l’écume.

Les sentiments délaissés, oubliés
Ont été exilés de la mémoire
Mais leur séjour a laissé des effets
Qui réapparaissent par malheur le soir.

Terre d’exil des âmes compagnes
Leur cœur accueille ces nouveaux arrivants
Les prisonniers se prélassent dans le bagne
Puis s’évadent dans la nuit en chantant.

La folie, grande princesse des ombres
Séduit la victime et lui creuse une tombe
Les âmes s’épouvantent
Lassées de leur attente
Et apportent
Leur aide à la
Mort.

 

 

 

 

Orphary

 


 

 

 


 


Adieu

 


 

 

 

 

Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Compagne des premiers jours, heureuse voyageuse
Étrange créature, tu avais tout pour plaire
C’est au bord de l’eau que tu sommeillais, rêveuse.
 
Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Déesse solitaire dansant dans mon esprit,
Prêtresse de l’enfance, pauvre âme éphémère
Complice de mon cœur tu m’as déjà trahie
 
Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Douce amie de l’aurore,  magicienne de l’écume
Tu ornais mon berceau de ta poussière nacrée
Glissant du ciel doré frêle comme une plume
 
Adieu douce insouciance, repose en paix ma chère
Je t’oublie, tu n’es plus qu’un lointain souvenir
Idées, pensées, regrets, achèvent cette ère
Adieu insouciance, il est temps pour moi de fuir

 

 

 

 

 


  Orphary


 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)



 

 

Orphary, Silence, Décadence, Adieu  , (poème(s) reproduit(s) avec l’aimable autorisation   de l’auteure), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/Co33m       ou 

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-d-orphary-85418002.html

 

 


 


 

 

 

 


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  Orphary



 



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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 


 


 

Une Lyre du temps

 

 

 

 


Je n’écris plus comme avant,

Je murmure des mots émouvants

Au je féminin de mon être.

Je n’écris plus comme avant,

J’emprunte le ciel touffu

Et en fabrique des tas de plis,

Je me replie sur moi-même.

 

 

 

 

J’embellis l’espace des tracas poétiques tressés au creux du langage,

Là où les sens se propagent, puis s’engagent dans le tourbillon des rêves…

Une diaule apparaît et façonne la glaise…

 

 

 

Quand la diaule s’empare de mon corps,

Le cor des supports qui blesse,

Je me nomme en Esse

Et je m’oublie en Isme.


 

Quand la diaule s’envole,

Les larmes exultent et triomphent de moi.

Toi, tu es…

La diaule des jours, l’enfant qui ne viendra plus,

L’instant qui enlace les larmes

Puis les macère dans l’air…

 

La mort est là…

Palpitante, agaçante, repoussante, aimante…

La mort est là…

Un trop-plein déguisé en trompe-l’œil,

Un essor du support qui suit mon être là où il ne peut plus être.

Un presque rien formé de presque tout.

 

 

Si les mots s’attirent comme des aimants, l’effort poétique reste la chaîne qui les enchaîne dans le langage.

Les mots dégoulinent du moi, ressassent l’histoire du vivant, défait ses cultures puis happe son essence quand la balance ne génère que des chiffres…

 

 

 

Une larme en mot fragile frappe à ma porte, entre puis se loge au fond…

La diaule enchanteresse fait des prouesses et déclanche des torrents d’émoi.

La mort est là…

Belle, charnelle, palpitante, parlante, fatale,

Secrète, muette, en quête du sens de la vie.

Je vis en cor mais elle aussi,

Vit en moi.

Sans les mots, j’erre sur Terre

Je pèse les sens sur la balance éphémère du temps,

Puis je m’émeus du vent…

 

 

 

 

 

 

  [Poème inédit]

 

L’Après

 


 

 

En papyrus le je sort de mes moi

J'erre sur Terre

Malade d’être moi-même

D’être des sources de souvenirs ruisselants

En larmes de crocodiles

N’être qu’un être

Qui naît pour mourir

Et entre temps, souffrir…

Lasse de temps des regrets,

Qui se propulse en reflets

Saillants sur le visage

Il m’engage dans les rouages

Des lassitudes…

 

N’être qu’un être

Qui naît pour mourir

N’être que ses soupirs

Traduits en sourires

Pourquoi naître si ce n’est

Pour mourir de l’auparavant

Du temps…

L’Après m’appelle de son au-delà :

Viens, viens, enfin,

Viens.

Ô Petite fille de mon lendemain

Si futile, viens enfin…

 

 

 

 

 

 

[Poème inédit]

 

Méduse

 

 


 

 

Disons adieu

Pars et laisse mon corps

Sur son nouveau support

Un morceau musical rendu fatal

Pour lui-même.

 

Disons adieu

Le temps s’écroule

Noue la gorge nue,

D’une femme éphémère

Sévit au sein de l’enfer

Et qui, derrière le voile sommaire

De l’omnipotent Chronos,

Décompte en silence ses maux.

 

Disons adieu

Veux-tu

On dit d’elle qu’elle

Selon le mystère divin,

De je ne sais quel dieu,

Rend maudit celui

Qui la voit sourire

Et jeter un regard avare

De ses deux yeux barbares

Sur tout ce qui l’entoure.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)




 

Dina Sahyouni, Une lyre du temps, L'Après, Méduse , in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/Fsy-y                                ou   URL. 

 

 

 

 

 

 



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Dina Sahyouni

 

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Alma Rosé !! 




Camp Birkenau
Plus aucun mot !
Noir barbelé
Corps entassés
Calme funeste
Odeur de peste !
Crisse la cendre !
Naître ou comprendre
Gronde tonnerre !
Brûle l'enfer !
Peur indicible
Saigne la bible !
Ces dépouillés
Ces humiliés
Femme, Homme, Enfant
Anges vivants 
Persécutés !
Assassinés !
La mort qui danse !
En délivrance
La bête immonde
Crève ce monde !
Yeux de satan
Fixent le temps
Croix englouties
Alma survit !
Vienne en violon
Fuis l'abandon
Ses doigts de fée
Vibre l'archet !
Sonate en " cri "
Sauve ces vies !
Son, pour parole
Tremble geôle !
Son nom s'inscrit
Jamais l'oubli 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)

 

 

 

 


Bruno Krol, Alma Rosée !!  (poème reproduit avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/YBOKM     ou                URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poeme-de-bruno-krol-85225219.html

 

 


 

 

 



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 Bruno Krol

 

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:37

 

 

 

 

La petite fille aux allumettes

 

 

 

 

 


Parfois, dans la splendeur d'un soir
En fumant votre cigarette
Peut-être pourrez-vous la voir
Faire craquer une allumette
 
Égarée dans le turbulent
Appuyée sur ses rêves bleus
Recroquevillée sur un banc
Cherchant à réchauffer ses yeux
 
Et, sa brindille au bout des doigts
Elle laissera parler la flamme
Qui viendra attiser l'émoi
Qu'elle transporte au fond de l'âme
 
Moi, je l'ai aperçue, un soir
C'était Avril, il faisait froid
Ses yeux n'étaient plus que miroirs :
Il avait gelé ce jour là
 
A l'ombre de l'arbre incliné
Trois petits feux étincelaient
L'originel et les reflets
Au creux des yeux se confondaient
 
Mais soudain un vent maladroit
Rendit plus éphémère encor
La vie du petit bout de bois
Qui se noircissait dans la mort
 
Alors ses yeux de terre sienne
Se laissèrent envahir de nuit
Comme un volet dont les persiennes
Savent dissimuler la vie
 
Elle leva les yeux doucement
Pour leur éviter de pleurer :
A l'embrasement du couchant
Elle faisait face, abandonnée...
 
Des flammes tant qu'elle en voulait
Se débattaient sur le coteau
Un volcan céleste brûlait
Les meurtrières du château
 
Et du cratère rougeoyant
S'échappaient de grands oiseaux noirs
Ses yeux, tout en se rassasiant,
Brûlaient d'un invincible espoir...
 
A la mort de l'astre de vie
Elle venait chercher la lumière
Son cœur luisait dans l'incendie
Et elle baissa les paupières...

 


Jodelle

 



 

Une année sabbatique 

 

 



Seule une année de peine a mon destin transi :
Douze mois conjugués en aride saison…
Un corps parcheminé luttant pour sa raison,
Tant d’obscurs traitements talonnent l’amnésie.
 
Douze mois conjugués en aride saison,
Des foulards chamarrés pour seule fantaisie ;
Tant d’obscurs traitements talonnent l’amnésie
Dans les couloirs blanchis de blouses en foison.
 
Des foulards chamarrés pour seule fantaisie,
Je caresse des mains ce rêve de toison ;
Dans les couloirs blanchis de blouses en foison,
De moins vivants encor j’ai frôlé le déni.
 
Je caresse des mains ce rêve de toison,
Au front des compassions, j’inspire et je souris ;
De moins vivants encor j’ai frôlé le déni :
Les mains entrelacées en votive oraison.
 
Au front des compassions, j’inspire et je souris,
Je badine à l’affront des viles perfusions !
Les mains entrelacées en votive oraison,
Je déverse mon fiel et maudit l’agueusie !
  Je badine à l’affront des viles perfusions,
De l’astre Lucifer je combats l’étisie.
Je déverse mon fiel et maudit l’agueusie !
Je resterai d'aplomb face à cette invasion.
 
De l’astre Lucifer je combats l’étisie,
Dans l’estival hiver niche la guérison ;
Je resterai d'aplomb face à cette invasion,
Tant de miroirs confus me renvoient un sosie.
 
Dans l’estival hiver niche la guérison :
Je m’éveille à demi, surprise du sursis,
Tant de miroirs confus me renvoient un sosie
Mais voici les beaux jours, temps de la frondaison.
 
Je m’éveille à demi, surprise du sursis,
L’aube est au pied du lit, frêle comme un oison
Mais voici les beaux jours, temps de la frondaison :
Je relève les yeux sous des cheveux blanchis.
 
L’aube est au pied du lit, frêle comme un oison ;
Revenant de galère en esclave affranchi,
Je relève les yeux sous des cheveux blanchis :
Enfin, je vois le bout d’une morte-saison…
Revenant de galère en esclave affranchi,
Ma tête, sous la pluie, offre un discret frison ;
Enfin, je vois le bout d’une morte-saison :
Seule une année de peine a mon destin transi…

 

 

 

Jodelle

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s) 




 

Jodelle, La petite fille aux allumettes, Une année sabbatique, (poème(s) reproduit(s) avec l’aimable autorisation   de l’auteure), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre 2011. URL. http://0z.fr/25avO                 ou  URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-de-jodelle-85225157.html

 

 

 

 

 

 



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Jodelle




 




 

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Tu dors ma belle





Tu dors, ma belle
Enlacée dans les songes éloignés
Tu es, ma belle, d’au-delà des ailleurs
Ensorcelée dans les eaux délétères
Lavée, lessivée par leurs imbécillités
Où es-tu, ma belle ?
 
Tu dors, ma belle
Alanguie dans les rêves perdus
Tu es, ma belle, d’au-delà des lointains
Anéantie dans l’attente finale
Pâle, si pâle dans le cauchemar
Où es-tu, ma belle ?
 
Tu dors encore, ma belle
Mais à ton réveil dans le soleil
Tu seras, ma belle, la reine dans ses bras
Epanouie au-delà des vaines lunes
Ravie, enchantée, conquise,
Ma belle sur la terre de l’homme.

 

 

 

 

Hervé-Léonard Marie

 

 

 

 


 


Petite fille du bout du monde

 

 





Petite fille du bout du monde
Fragment d’étoile en plein océan
Il s’en est fallu d’une minute
Que nos routes se croisent, alors
Lorsque ton chagrin débordera sur les vagues
Sauras-tu nicher tes larmes
Au fort de mon épaule ?
 

Petite fille du bout du monde
Eclat de lune en plein jour
S’il vient une heure de peine
Où, simple souvenir,
Je m’estomperai dans ton oubli
Sauras-tu consoler mon âme
Au doux de ton regard ?
 

Petite fille du bout du monde
Parcelle de vérité en plein trouble
Combien de nuits encore
Sous les voiles arrachées
Dans nos tempêtes
Te faudra-t-il attendre
Au creux de son absence ?

 

 

 

   

Hervé-Léonard Marie

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour citer ce(s) poème(s)




 

Hervé-Léonard Marie, Tu dors ma belle, Petite fille du bout du monde, (poèmes tirés de son recueil Tas de Cailloux et reproduit(s) avec l’aimable autorisation   de l’auteur), in Le Pan poétique des muses|Revue de poésie entre théories & pratiques : « Poésie & Crise » [En ligne], n°0|Automne 2011, mis en ligne en octobre  2011. URL  http://0z.fr/o1zW6                  ou

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-n-0-poemes-d-herve-leonard-marie-85225078.html

 

 

 

 



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Auteur(e)




 Hervé-Léonard Marie

 

 

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Le pan poétique des Muses - dans n°0|Automne 2011

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