6 décembre 2023 3 06 /12 /décembre /2023 17:17

N°15 | Poétiques automnales | Dossiers majeur & mineur |  Articles & témoignages  | Revue Matrimoine

 

 

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YVONNE CAROUTCH :

 

 

Les Soifs, la Licorne & l’inaccessible clarté


 

 

 

 

 

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Camille Aubaude

Sites officiels : http://www.camilleaubaude.com/

​​​​​​ www.lamaisondespages.com/

https://litterature-lieux.com/fr/guide/lieu/428-la-maison-des-pages-de-camille-aubaude

 

Blogue officiel :https://camilleaubaude.wordpress.com/ ​​​​​​

 

 

 

 

Crédit photo : La «Paix », peinture tombée dans le domaine public par Giuseppe Mentessi, capture d'écran réalisée par LPpdm d'une image du site Commons.

 

Récemment, l'équipe de la revue LE PAN POÉTIQUE DES MUSES a appris avec une grande tristesse la disparition de « la poétesse Francesca Yvonne Caroutch, qui s’est envolée le 29 novembre dernier » (cf. Camille Aubaude).

Cette revue publie la belle étude, présente ci-dessous, qui est consacré aux œuvres de la très regrettée défunte Yvonne Caroutch pour commencer à lui rendre hommage... et avec l'aimable autorisation de l'autrice et théoricienne de la littérature (en général) et en particulier celle des femmes de lettres Camille Aubaude. L'article a déjà été édité dans l’Anthologie dirigée par Laurent Fels (cf. pdf., p. 51sq)...

LE PAN POÉTIQUE DES MUSES
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« Vos images sont directes, nouvelles, vivantes. […] Le feu central et l’eau s’étreignent, les contraires se transpercent », écrivait Gaston Bachelard, après la publication de Soifs1. « Merci de m’avoir fait lire vos poèmes. J’en aime le ton puissant et farouche […] »2, reconnaissait Jean Paulhan. « C’est un grand privilège de pouvoir à dix-huit ans écrire et publier de beaux poèmes – et de vivre, comme vous le dites, dans votre propre royaume », s’émerveillait le poète Pierre Reverdy3. « Soifs, les bien nommées, J’en aime le mouvement hardi, l’abondance charmée, les épousailles avec l’illustre univers »4, constatait à son tour Joseph Delteil.

 

Soifs


 

Dans le raccourci saisissant de ces correspondances résonne l’accueil d’exception fait au premier recueil de poésies d’Yvonne Caroutch, Soifs5 (1954). Née à Paris le 3 février 1936, elle poursuit ses études secondaires au lycée Fénelon lorsqu’elle publie son premier recueil de poèmes. Le contrat d’édition est venu de singulière façon. Le poète du groupe de l’École de Rochefort, Luc Bérimont produisait chaque mercredi une émission radio, Tout peut recommencer, consacrée aux grands poètes d’hier et d’aujourd’hui, qu’Yvonne Caroutch suivait avec ferveur, sur la station la plus écoutée à l’époque. Sans rien dire à personne, elle a envoyé un choix de poèmes à Luc Bérimont, qui, à défaut d’une réponse, les a fait lire par deux comédiens. Il lui a écrit quelque temps après pour lui demander d’autres poèmes, souhaitant la rencontrer, et lui a obtenu son premier contrat d’édition. Pour préparer le lancement du recueil, Luc Bérimont a publié une étude dans la revue Carrefour des lettres du 15 janvier 1955. Conséquence, après la parution de Soifs en septembre 1954, la jeune poétesse a reçu de nombreuses lettres de lecteurs. Bachelard, Reverdy et Jean Rousselot ont été parmi les premiers à réagir. « On a tant dit que la poésie, c’est l’enfance "conservée" ou "retrouvée en larmes", lui écrivit Jean Rousselot, qu’on s’étonne de pouvoir mettre sur une poésie aussi naturelle, aussi instinctive, et pure que la vôtre, le visage d’enfant que vous avez. Pour une fois – la dernière, c’était Cadou, l’avant-dernière Radiguet, l’avant-avant-dernière, Rimbaud – le poète est dans sa poésie comme poisson dans l’eau, comme chair dans la peau, comme sève dans l’ormeau. Je n’encense pas : j’assiste à l’évidence »6.

 

Comme Christine de Pizan, Louise Labé, Marie Noël, Sabine Sicaud et bien d’autres, Yvonne Caroutch porte en elle une vocation poétique. Elle incarne à mes yeux l’artiste dont les nombreuses publications, poèmes, romans, essais sur la Licorne et Giordano Bruno sont sous-tendues par la même « soif », pour tenir à distance les maux sournois et insistants qui détruisent l’être intime. Dans sa création littéraire, dont l’excellence s’est imposée d’emblée, elle a convié les plus belles figures de la conscience de soi et de la Nature, celles qui ont pour nom « poésie », leur langage même.

Le nomadisme est inscrit dans les origines d’Yvonne Caroutch, un mélange de parisiens, celtes, flamands, américains, italiens, grecs et eurasiens. Un de ses oncles maternels, un Raynald, fait partie des pionniers du film documentaire américain. Il est mort écrasé par la charge des bisons sauvages, filmant toujours. Son père fut un pionnier des œuvres sociales. Pendant deux ans, il a été l’éditeur de la revue Structure, consacrée à différents domaines des arts et de la spiritualité, et de l’écrivain François Augiéras, dont il a publié le Voyage des Morts. L’auteur de Domme et les poètes médiévaux ont donné à Yvonne Caroutch ses premières leçons, mais son idéal est Rimbaud. Il ressort des nombreuses critiques qui ont salué la parution de Soifs qu’elle n’a pas eu de difficulté à se déployer au-dessus des avant-gardes confinées dans leur impuissance de la poésie française d’après-guerre, réduite bien souvent aux clichés d’une époque et s’effaçant avec elle. Les poètes Jean Grosjean, Michel Manoll, Michel Velmans, Jean Breton l’ont ardemment soutenue, lui donnant une auréole de légende :

 

Soifs d’Yvonne Caroutch est un recueil qui fait parler, l’événement du jour. On sait le goût de Reverdy pour ces poèmes. Et comme les femmes poètes sont souvent discutables, il ne faut pas craindre d’apprécier celle-ci, dont le beau nom barbare est à lui seul un poème. […] Sa voix est ferme, forte, rauque, dirais-je… Elle donne au désespoir une expression saine, une ardeur bien réconfortante. Nous savons qu’Yvonne Caroutch ne sera point vaincue.7


 

Autre conséquence de cette publication inaugurale : Luc Bérimont invite Yvonne Caroutch pendant un an dans son émission, le philosophe Stanislas Fumet lui écrit et la convie à dialoguer avec lui lors d’une émission radio. Maria Casarès fait une lecture radiophonique des poèmes.

 

Royaumes

 

Enfant du silence et de l’ombre tu reposais dans de grands lits d’orties et de menthe céleste

Tu rêvais sur le fleuve immense dévoré par un feu de lune

Tes mains répandaient dans le vent

des océans et des forêts

Où sont tes nuits ange perdu L’aube écoute le sang trop lourd qui bat dans les coulées d’acier

Sens-tu la peur qui entre en toi

Comme un couteau dans ta poitrine

Tu marches dans notre pays

vaisseau égaré dans les bruines Tu ne vois pas le soleil luire

comme au premier matin du monde8


 

L’année suivante, Yvonne Caroutch publie chez le même éditeur son second recueil, Les Veilleurs endormis, des veilleurs qui « connaissent tous les songes de la vie »9, écrivit Bachelard. En 1956, le nouveau recueil s’intitule L’Oiseleur du vide (Éd. Empreinte). Dans les nombreux recueils de poèmes d’Yvonne Caroutch, il y a en même temps qu’une précision infinie, la transformation de l’expérience en chant. La Tente cosmique (Éd. Le Point d’Or, 1982) transcrit les rapports subtils entre l’initiée et les émotions que suscite la révélation des mystères. À la lecture de Voyages du double (Éd. Rougerie, 1988), le quinzième recueil précédé d’une remarquable préface d’André Pieyre de Mandiargues, Robert Amadou montra que ces « voyages » puisent dans la tradition religieuse : « Voyages du double. Ou voyages du dehors et du dedans, avec une merveilleuse lucidité, la force du Saint Esprit et l’attrait de Lilith. Avec aussi, pointe André Pieyre de Mandiargues, un talent très grand. […] »10. Ces figures de la conscience de soi et de la Nature, que l’on appelle « poésie », empêchent de désespérer, satisfont notre désir d’infini, et nous initient aux réalités hors de portée de la raison humaine.

 

La Licorne

 

Les études d’Yvonne Caroutch sont interrompues par un mariage précoce. Elle a voulu quitter Paris pendant un an, mais elle est restée bloquée sept ans dans un petit village du Tarn. Elle revenait souvent à Paris pour collaborer à la revue Structure, dont le premier numéro s’appelait « Une aventure spirituelle ». Elle a publié des textes dans cinq numéros, en compagnie de François Augiéras, partageant avec lui une aventure intérieure intense qui la conduira à défendre l’œuvre de ce novateur dans les champs littéraire, poétique et pictural.

 

Étudiant par elle-même la peinture et la poésie, Yvonne Caroutch construit une œuvre des plus amples. Si elle délaisse l’écriture versifiée pour élaborer un développement mythique tel la Licorne, elle réussit à atteindre la plénitude de la poésie. Elle affiche sa différence par une recherche minutieuse sur les mythes féminins11. Son choix du thème mythique de la Licorne, animation de la blancheur, personnification de la pureté, du goût de la transcendance à travers une théorie métaphysique puissante et aboutie, confirme qu’une œuvre littéraire réussie ne peut se passer d’une grande idée, qui affleure dans chaque livre. La Licorne recèle un pouvoir de suggestion si fort qu’il résume les possibilités artistiques de chaque être humain. Publié en 1988, Le Livre de la Licorne12, illustré de façon remarquable, suggère l’atmosphère délicate et idyllique de la célèbre tapisserie du Musée de Cluny, « À mon seul désir ». Il constitue une excellente éducation aux thèses métaphysiques et aux fastes de l’imaginaire.

Loin de décalquer les modes de son époque, Caroutch a su composer une famille d’esprit en observant avec acuité les œuvres qui l’entourent, œuvres de poètes inspirés, exemptes de bassesses, de dogmes et de compromis. Dans son presbytère près de Montpellier, autant que dans son appartement du Quartier Latin, à Paris, elle a réuni les poètes qui partagent la même quête d’une vie-écriture portée par des tensions intérieures. Dès le début des années 1970, elle a organisé des rencontres de poètes dans son appartement de la rue de Poissy. De 1989 à 2003, les soirées poétiques de « L’Orbe de la Licorne » ont présenté des poètes contemporains, tels Camille Aubaude, Jacques Lacarrière, Jean-Yves Masson. Yvonne Caroutch a accompagné ces poètes et amis dans l’accomplissement de leurs œuvres. Tous ces échanges, ces influences à partir d’une poésie mystérieuse, secrète, dénuée d’artifices, ont pour point commun une avancée vers la lumière, une quête inaugurée par la perte d’un objet d’amour, et le Salut attaché à cet objet même. Caroutch a construit ce que j’appelle une « Maison du Commencement », dont elle emprunte la matière au principe alchimique de la transmutation du plomb en or. Cette maison influence son existence et celle de poètes qui vibrent à l’unisson de notes cachées au fond des gouffres.

 

Les formes immuables des mythes, la vérité d’une expérience humaine, la nouvelle théorie des genres, l’exigence d’une culture féminine dans l’écriture poétique, il y a tant de façons d’aborder cette poésie flamboyante qui ouvre le sens secret des mots et se laisse imprégner par les anciennes connaissances ignorées du grand public13 ! On doit constater que cette poésie féminine dont nombre de critiques disent encore maintenant qu’elle n’a pas d’histoire et qu’elle est marginale14, ne cède ni à la facilité ni à la séduction. La poésie écrite par les femmes, en France, au XXe siècle, reste assujettie à des jugements conventionnels, inconciliables avec les vraies passions. Le constat de Christine de Pizan au début de La Cité des Dames : « Suis-je donc restée oisive pendant que Raison et toi, vous bâtissiez avec ardeur ? »15 reste fondé au début du XXIe siècle, comme je l’ai démontré dans de nombreux articles et conférences. Un important colloque international sur les « femmes poètes » ou « poètes » (en tant que pluriel de « la poète » !), Les Voi(es)x de l’Autre (2007), qui s’est tenu à l’Université de Clermont-Ferrand16, a confirmé qu’il était encore difficile d’employer le mot « poétesse » sans jugements négatifs. La femme écrivant de la poésie n’a plus de nom au début du XXIe siècle. Une telle lacune fait sens. Le mot médiéval « poétesse » a été mal ressenti à l’époque de Soifs, où se publiaient des études univoques et unifiées sur la « littérature féminine »17. Or « Poétesse » est un mot qui définit une technique, incluant les formes fixes, l’éloquence, la versification et l’expression lyrique, en un mot, un métier qui s’apprend et se transmet.

Avec Yvonne Caroutch, la différence des sexes n’est pas gommée, loin s’en faut. En défendant une poétesse telle que Danièle Sarréra, qui doit encore endurer la perte simultanée de son identité et de son œuvre, en choisissant le mythe féminin de la Licorne comme emblème de la Poésie, semblable en cela au mythe d’Isis18, elle a relevé le plus haut défi littéraire : s’immiscer dans un genre très particulier, car les « poètes » parlent de « la Femme » comme idéal, et l’associent à la Nature, à la paix, objet et inspiratrice du chant du poète, lui-même féminisé. Comme l’a bien vu Yves Bonnefoy, dans son étude sur Marceline Desbordes-Valmore, l’auteur de Bouquets et Prières, c’est dans la révélation de « la qualité encore furtive d’un rapport féminin au monde » que réside « la cause la plus profonde de cette perte d’une œuvre » qui l’emporte « sur toute voix masculine »19.

 

Grâce à un jeu de va-et-vient entre une culture féminine et l’acte d’écrire, Yvonne Caroutch perpétue la tradition d’une parole de femmes venue d’horizons divers, et que les facteurs sociaux-culturels ayant contribué à décourager les femmes de publier de la poésie, d’exister en poésie, obligent à considérer selon une perspective « féministe ». N’est-ce pas le poète Pierre Béarn qui, dans un essai sur L’Érotisme dans la poésie féminine, se livrait à ce constat si commun : « Caroutch est un pur produit de l’émancipation des femmes » 20… ?

 

Ses livres ont fonction de métamorphose. L’effort d’un engagement pour l’amélioration de l’art poétique traversé par le cycle vital se manifeste dans chaque publication Ŕ dans Bestiaire d’éveilDemeures du SouffleVol de la Vacuité et d’autres recueils. Bâtisseuse à l’instar de Christine de Pizan, Yvonne Caroutch exprime, par le foisonnement de son œuvre, et par une poésie qui est un instinct, le désir de vérité représentant le cadeau le plus précieux laissé par les poètes à la surface de la terre. Ce n’est pas un des moindres intérêts de ce processus de retrouvailles des figures intérieures, dans des vers ciselés avec ferveur, que de tisser des liens entre des personnalités féminines et une parole fondée sur la connaissance.

 

L’inaccessible clarté

 

Bien que la sensation prime, il ne s’agit pas d’occulter l’importance qu’accorde Yvonne Caroutch à des personnages de la Renaissance italienne, grâce auxquels elle élargit la sphère de sa réflexion d’une clarté et d’une harmonie peu communes, et le champ de son expérience. Ce qui peut être chez certains auteurs une sorte de cliquetis d’idées juxtaposées devient l’essence de sa poésie. Ce mouvement est d’une force et d’une évidence inouïes dans les livres consacrés à Giordano Bruno, nommé « le Voyant de Venise », « le Volcan de Venise », « l’homme de feu ».

 

Transparence, clarté et Feu en tant qu’élément essentiel de l’univers, expriment la passion. La pure et chaste Licorne manifeste l’aboutissement d’une quête intérieure. Elle est analogiquement reliée à la pierre philosophale. Une figure mythique transcrit toujours une quête spirituelle, c’est-à-dire l’approche de l’énigme de nos origines, par la voie d’un retour à la non-dualité, à la clarté qui est la matière de cette poésie résultant d’un puissant effort pour sortir les images de leur immobilité première :

 

Conscience béante et bleue de l’éther fulgurance de diamant noir.21

 

La poésie d’Yvonne Caroutch est nourrie par les métaphysiques orientales, une autre façon pour elle de témoigner sa singularité. Elle étudie les textes de femmes qui font voler en éclats les clichés sur la féminité pour trouver leur propre façon d’écrire, et pas une autre. Elle divulgue aussi les œuvres des femmes alchimistes, telles Christine de Suède, dont la démarche alchimique est plus technique que poétique, ou Dorothée Wallichin de Weimar, dont les textes codés, d’une grande densité ne sont pas entièrement traduits en français. À partir de ces sources, Caroutch sait donner des accents lyriques aux principes alchimiques, les convertir en une célébration de l’ordre du monde. Bianca Capello, l’épouse de Francesco Primo de Médicis, dont les écrits ont été détruits par les Médicis, l’a beaucoup inspirée, en particulier pour les jardins alchimiques qu’elle a fait construire avec son époux à Pratolino. Caroutch livre son interprétation des femmes alchimistes de l’époque alexandrine, dissimulées, dans les dialogues alchimiques sous les noms d’Isis, de Cléopâtre et de Marie.

Yvonne Caroutch redécouvre des femmes oubliées, mais dont les œuvres cristallisent des vies d’exception que couronne une conscience éclairée. Mue par l’aimantation d’une vérité inaccessible, elle explore leurs fictions, leurs désirs, leurs images. Pour exprimer son état intérieur, elle a élaboré une forme poétique dont elle ne s’éloignera plus, inscrite dans la lignée des trobairitz et des « Fidèles d’Amour ».

 

L’étude de l’alchimie culmine dans le recueil intitulé Tente cosmique, composé de trente poèmes qui diffusent l’alchimie ténébreuse de la parole lyrique, de l’Orient mélancolique et de l’initiation :

 

Nature vide de toute nature pétrifiée pourtant tourbillon Invisible le paon sidéral

pivot fou de l’enfance

Hauts pétales et pistils

dans le charnier des choses dites

Pulsions de la divinité cristalline

dans le lac de saphir étoilé

L’air palpite dans la maison de caresses

Terrassée par les joies éphémères

dont la texture est le vertige qui se tait

Joies sphériques et vagues de dons

du sentier qui murmure « suis-moi »

Taches ingrates fagots obscurs

Qui embraseront les nuits blanches

le cours des astres des saisons

incapables de réfléchir

Déploiement des grandes images vivantes

jamais venues jamais parties

dans le vivier inaltérable

Tympan secret pour le tantra du sol

et de la parole inutile.22


 

Ces faits sont consignés avec la clairvoyance, la bienveillance et la finesse qui siéent aux esprits passionnés, aux explorateurs de mystères et aux amateurs d’invention. Loin de s’afficher de façon dogmatique, elles s’infiltrent et se diffusent dans des poèmes d’une inaccessible clarté. L’imagination, loin de faire obstacle au savoir, s’unit à l’érudition, à la méditation et à la connaissance de soi. Caroutch n’est pas de ces poètes qui

 

Par fables ont caché le vray sens de leurs vers,

A fin que le vulgaire, amy de l’ignorance,

Ne comprist le mestier de leur belle science.23


 

Elle veut transmettre une expérience utile, ouvrir le chemin d’une conscience puisant dans la beauté et l’ordre de la Nature son agrément,

 

[…] pour annoncer les épousailles

de l’âme obscure des rivières

et de nos soifs multipliées.24

Notes

 

1 « Et vraiment, moi qui ai tant rêvé dans les champs, n’ai-je jamais pensé à faire, comme vous, sous des épaisseurs de terre, "un grand feu de menthe" […] », lettre du 31 octobre, Paris, 1954 (collection Y. CAROUTCH).

2 Lettre de Jean PAULHAN, Paris, le 17 février 1955, id.

3 Lettre de Pierre REVERDY, Paris, le 26 janvier 1955, id.

4 Lettre de Joseph DELTEIL, Paris, le 2 novembre 1954, id.

5 Aux Nouvelles Éditions Debresse, 38 rue de l’Université, Paris, 1954, que les critiques avaient l’habitude d’appeler les Éditions Ned.

6 Lettre de Jean ROUSSELOT, Paris, Octobre 1954, id.

7 Article paru dans le magazine mensuel de littérature et théâtre Arts et spectacles, et signé L. M, octobre 1954.

8 Voir le site Yvonne CAROUTCH, rubrique « poèmes ».

9 Lettre de Gaston BACHELARD, le 7 janvier 1956 (collection Y. CAROUTCH).

10 Paris, L’Autre Monde, n°118, juin 1989. Il faut préciser qu’André Pieyre de MANDIARGUES insista pour qu’elle reprenne son vrai prénom, Françoise, sous sa forme italienne, Francesca. Elle utilise donc la signature Francesca Y. CAROUTCH.

11 Voir les études de Marie MIGUET-OLLAGNIER, Métamorphoses du Mythe, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, 628, 1997.

12 Sous-titre : Symboles, mythes et réalités, Éditions Pardès, Paris, 1988.

13 Voir article de Jean-Yves MASSON pour La Revue parlée du Centre Georges Pompidou, Paris, le 11 mai 1992.

14 À l’occasion du bilan littéraire du XXème siècle, les professionnels du livre continuent à s’interroger sur l’absence de talent féminin dans la poésie française. Un poète contemporain déclare : « C’est comme cela ». Jacques ROUBAUD, 129 poèmes de langue française, Paris, Gallimard, 1997, préface.

15 Première page de La Cité des Dames (1405). Texte traduit et présenté par

T. MOREAU et E. HICK, Paris, Stock, 1986. Voir aussi Christine DE PIZAN, Poésies d’amour, Paris, Aumage éd., 2003, traduction et préface de Camille AUBAUDE.

16 Organisé par le CELIS (Centre d’Études sur les Littératures et la Sociopoétique, ex-CRLMC), Université Blaise Pascal, les 7-8-9 novembre 2007, sous la direction de Patricia GODI-TKATCHOUK et Caroline ANDRIOT-SAILLANT. À paraître aux Presses Universitaires Blaise Pascal.

17 Voir Camille AUBAUDELire les Femmes de lettres, Paris, Dunod, 1993, p. 82.

 

18 Voir Camille AUBAUDE, Le Mythe d’Isis de Gérard de Nerval, Paris, Kimé, 1998. Isis, Narcisse, Psyché. Mythe et écritures, écritures du mythe. Études réunies et présentées par Pascale AURAIX-JONCHIÈRE, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2000.

19 Lire les Femmes de lettresop. cit., p. 100.

20 Paris, Éd. Jean-Jacques Pauvert, 1993. Voir aussi le jugement de Jean BRETON, dans la revue Poésie 1, « Poésie féminine d’aujourd’hui », Paris, 1969.

21 Tente cosmique, Paris, Le Point d’Or, 1982, XIX.

22 Ibid., XX.

23 RONSARD, Élégie à J. Grevin, 87-92.

24 Soifsop. cit.

 

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Pour citer cet article inédit

 

Camille Aubaude, « YVONNE CAROUTCH : Les Soifs, la Licorne et l’inaccessible clarté », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales » & N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 6 décembre 2023. URL.

http://www.pandesmuses.fr/no15/ca-yvonnecaroutch

 

 

 

Mise en page par Aude

 

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2 décembre 2023 6 02 /12 /décembre /2023 19:11

N°15 | Poétiques automnales | Bémols artistiques | Dossier majeur | Articles & témoignages 

 

 

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La photographe Bénédicte Bach

 

 

se prend comme sujet

 

 

 

 

 

 

Texte par​​

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

Œuvres artistiques & photographies par

 

Bénédicte Bach

 

Site officiel

www.benedictebach.eu

 

 

 

© Crédit photo : Bénédicte Bach, cette image no 1 issue de la série « Le grand bain » de l'exposition « Jetlag » à la Galerie La pierre Large à Strasbourg, 2023.

 

 

 

Dans sa nouvelle exposition, qu’elle intitule « jetlag », décalage horaire, Bénédicte Bach affronte la cinquantaine en se mettant en scène, n’hésitant pas à déconstruire certains tabous sur le mode de l’autodérision mais toujours dans des images oniriques empreintes de poésie qui subliment le corps au féminin dans ses métamorphoses.

 

C’est dans la baignoire de sa salle de bains qu’elle se donne à voir ou plutôt dévoile des fragments de son corps enveloppé dans une deuxième peau en cuir coloré bleu, rouge, vert en provenance des tanneries Haas. Bénédicte Bach assume sa mue, elle change de peau au propre comme au figuré, des autoportraits, dans un flou qui brouille son identité, la «  re-présente » dans le sens d’une renaissance qui ne cesse de la remettre au monde. Le moi s’y dissocie en quête de l’autre, « je est un autre », dit-elle en citant le poète Arthur Rimbaud.

Le désir s’invite dans les 24 photographies de l’Et(r)einte où l’artiste évolue dans cet entre-deux où Éros et Thanatos mènent la danse en s’entrelaçant dans une poésie iconographique.

Dans sa salle de bains qui lui sert de studio, Bénédicte Bach réalise des vidéos  qui ont partie liée avec  la fuite du temps, « Schrödinger le dernier quantique » nous délivre la quintessence du mouvement perpétuel qui s’écoule à travers un sablier inversé en donnant de « l’épaisseur au temps », selon ses dires.

Dans un bain de livres où elle s’enlise, l’artiste se plaît à « Jouer sur les mots » comme l’indique le titre du livre qu’elle tient entre ses mains. Nul doute que la photographe se livre et peut-être se dé-livre sous les couvertures de ses livres….

 

 

© Crédit photo : Bénédicte Bach, image no 2, issue de la série « Le grand bain » de l'exposition « Jetlag » à la Galerie La pierre Large à Strasbourg, 2023.

 

 

 

Sur le petit autel où elle a rassemblé quelques objets fétiches qui lui parlent d’elle et la rassurent, on trouve des grappes de raisin desséchées mais aussi une coupe où des tampons imprégnés de vin rouge évoquent avec humour le sang menstruel qui rythme les cycles de la vie d’une femme. Une vidéo intitulée « Jusqu’à la lie » lève le tabou des règles et même « Si la fête est finie », la ménopause ouvre aux femmes une nouvelle ère de liberté enfin retrouvée !

Les titres des livres que la photographe expose comme celui de Milan Kundera « La fête de l’insignifiance » nous convient à entrer dans le monde enchanté et décalé de Bénédicte Bach telle Alice dans celui du Pays des Merveilles car la quête de soi passe par la découverte de l’autre en soi qui palpite sous la peau des mots.

 

 

© Crédit photo : Bénédicte Bach, une vue de l'installation « La fête est finie » dans laquelle on aperçoit la vidéo Jusqu'à la lie. À voir dans de l'exposition « Jetlag » à la Galerie La pierre Large à Strasbourg, 2023.

 

 

 

Quand on plonge au fond de soi et que l’on explore son entité, voire sa féminité, c’est l’autre, désinhibé, qui se met à parler et à déchirer le voile réducteur imposé par la société Nul doute que Bénédicte Bach met son âme à nu, elle la théâtralise dans un voyage intérieur qui s’apparente à un lumineux et éclairant parcours initiatique.

 

 

© Françoise Urban-Menninger

 

Exposition actuelle « Jetlag » à la Galerie La pierre Large, 25 rue des Veaux à Strasbourg.

Voir aussi, URL. www.benedictebach.eu

 

 

© Crédit photo : Bénédicte Bach, Logo officiel du site de l'artiste. 

 

 

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Pour citer cet article artistique, poétique & inédit

 

Françoise Urban-Menninger, « La photographe Bénédicte Bach se prend comme sujet » avec des photographies de l'artiste Bénédicte BachLe Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques :  N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 2 décembte 2023. URL. 

http://www.pandesmuses.fr/no15/fum-expo-benedictebach

 

 

 

Mise en page par David

 

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1 décembre 2023 5 01 /12 /décembre /2023 18:06

N°15 | Poétiques automnales | Dossier mineur | Florilège  ​/ Poésie des aïeules

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À la Muse

 

 

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Augustine-Malvina Blanchecotte (1830-1897)

 

Texte choisi & transcrit par

Dina Sahyouni

 

 

Crédit photo : Portrait photographique de la poète féministe Augustine-Malvina Blanchecotte, image tombée dans le domaine public, capture d'écran du site Commons.

 

 

 

I love you for ever.

 

 

Je ne vous renierai jamais, Muse chérie !

Vous qui m'avez bercée et consolée enfant,

Qui m'avez tenu lieu de mère et de patrie,

J'irai sur votre cœur pour y rêver souvent.

 

 

Bien d'autres m'ont laissée au milieu de la vie,

Bien d'autres ont brisé des liens adorés ;

Mais jamais, ô ma sœur ! vous ne m'avez trahie,

Vous étiez là sans cesse aux jours désespérés.

 

 

Je ne veux rien savoir des amours de la terre,

Ceux que j'ai tant aimés m'ont appris l'abandon :

Mais vous, ange gardien de mon cœur solitaire,

Vous m'avez enseigné la force et le pardon !

 

 

Oui, le divin pardon pour les dures offenses,

La résignation qui scelle la douleur,

Et qui met le sourire à côté des souffrances,

Comme au bord de l'abîme une céleste fleur.

 

 

Quand je m'abandonnais à ma folle chimère,

Vous me suiviez de loin priant pour votre enfant ;

Et quand j'ai rencontré l'expérience amère,

Vous m'avez par la main ramenée en pleurant.

 

 

Ah ! laissons loin de nous les heures de détresse !

Le souvenir est mort dans mon cœur dévasté ;

Que tout mon s'en efface et que rien ne l'oppresse :

« Ce qui n'est plus pour l'homme a-t-il jamais été ? »

 

 

À présent qu'inconnue et rivée à ma chaîne,

Je traîne obscurément le poids de mon passé,

Je sens votre regard rayonner sur ma peine,

Je sens votre regard rayonner sur ma peine,

Comme un peu de soleil, sur mon rêve effacé !

 

8 juillet 1855.

 

 

*BLANCHECOTTE, Augustine-Malvina (1830-1897), Rêves et Réalités, [par Mme M. B. Blanchecotte (Mme A.-M.) ouvrière et poète, Paris, LEDOYEN Libraire au Palais-Royal, 1855. Cet ouvrage appartient au domaine public et on peut le télécharger par l'intermédiaire du site Gallica de la Bibliothèque nationale de France.

 

 

***

 

Pour citer ce poème de l'aïeule

 

Augustine-Malvina Blanchecotte, « À la Muse », texte choisi & transcrit par Dina Sahyouni de BLANCHECOTTE, Augustine-Malvina (1830-1897), Rêves et Réalités (1855), Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques :  N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales », volume 1, mis en ligne le 1er décembte 2023. URL. 

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