31 octobre 2021 7 31 /10 /octobre /2021 18:11

 

Numéro Spécial 2017 | Dossier | Articles & Témoignages

 

 

 

 

 

 

 

Jeanne Duval,

 

 

l'Aimée de Charles Baudelaire :

 

 

une muse haïtienne à Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

Karine Yeno Edowiza

 

 

 

 

Crédit photo : Édouard Manet, "Jeanne Duval", "Baudelaire's Mistress", 1862, Commons, domaine public. 

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Ce texte a été publié pour la première fois dans le Numéro Spécial 2017 (édition en papier uniquement, numéro épuisé). LE PAN POÉTIQUE DES MUSES a décidé de le rendre disponible en accès libre :

 

 

 

Le statut de la muse haïtienne de Charles Baudelaire, Jeanne Duval, parce qu'attribuée à une femme noire, métisse, semble être réduit à celui d'intrigante, de prostituée, de scandaleuse et illettrée. Si Charles Baudelaire la nomme sa « gloire », les historiens ou critiques d'art n'ont retenu d'elle que la « maîtresse ».

J'ai choisi au travers de mon récit poétique « Jeanne Duval, l'Aimée de Charles Baudelaire » de la replacer dans le contexte politique et artistique de l'époque pour témoigner de sa personnalité.

Un contexte politique mi impérial mi républicain, qui ne permettait pas au couple mixte qu'elle formait avec Charles Baudelaire de s'épanouir. Jeanne Duval était une femme libre, comédienne, lettrée et afro-caraïbéene. J'ai aussi voulu rendre hommage à la poésie de Charles Baudelaire. Jeanne Duval a fréquenté et inspiré le photographe Félix Tournachon Nadar, les peintres Édouard Manet, Gustave Courbet, Berthe Morisot, l'auteur Théodore de Banville, la chanteuse Emma Calvé, l'intellectuelle et muse Apollonie Sabatier.

Une muse n'est jamais muette ou figée, sinon elle n'inspirerait pas.

 

 

 

 

Le contexte politique dans lequel vécut Jeanne Duval

 

 

 

Selon mes hypothèses, toujours établies à partir de documents et de témoignages historiques vérifiables, Jeanne Duval serait née en 1820, selon un acte de naissance haïtien, Jeanne Prosper Caroline Dardart dite Jeanne Duval dite Berthe au théâtre, de son vrai nom Lemaire ou Lemer, à Jacmel en Haïti. Elle serait morte vers 1870 selon le témoignage de Félix Tournachon Nadar, plus tard (1878) selon la cantatrice Emma Calvé qui la dépeint dans autobiographie avec une chevelure grise, âgée d'une soixantaine d'années. On peut s'interroger sur le fait que Jeanne Duval n'a pas de tombe connue.

 

Jeanne Duval n'est pas une énigme. C'est une femme qui a vécu à une époque où la France oscillait entre empire et république en devenir. Quand on replace Jeanne Duval dans ce contexte politique et historique, on sait ce à quoi le couple mixte qu'elle formait avec Charles Baudelaire a dû faire face. Ils font connaissance sous l'empire en 1841 ou 1842. Quand Jeanne rencontre Charles, l'esclavage n'est pas aboli. La seconde république française commence en 1848 et abolit l'esclavage. Pourtant, elle est une femme noire, métisse, libre, qui se pavane aux bras d'un blanc résolument républicain et poète du renouveau. La France redevient un empire en 1852 jusqu'en 1870. Charles Baudelaire meurt sans avoir vu la 3ème république. Quant à Jeanne Duval, elle s'éteint des années après la proclamation de la 3ème république.

C'est donc dans une France impériale que le couple tombe amoureux. L'empire français pratique encore le commerce triangulaire, s'enrichit par ses marchandises humaines, et maintient le code noir qui, entre autres, rabaisse les femmes noires et métisses au rang d'esclaves reproductrices. Il faut replacer aussi les poèmes de Charles Baudelaire dans ce contexte-là. Le poète nous offre à voir une femme noire, métisse, libre, belle, digne et désirable, loin du cliché impérial.

 

Le Général Aupick est le beau-père de Charles Baudelaire (mari de sa mère devenue veuve) et sert l'empire, notamment en diplomatie à l'étranger. Baudelaire Père était républicain et ses fils (Charles Baudelaire et son frère avocat) le sont aussi. Charles Baudelaire le citoyen est également celui qui prévient Proudhon d'un attentat contre sa personne (on se réfère aux documents biographiques de Gustave Courbet à ce sujet).

 

Depuis 1804, Haïti-Saint-Domingue est une république et d'anciens esclaves ont été libérés. L'armée française, qui souhaitait conserver cette colonie, a perdu face à l'armée de libération. Jeanne Duval est donc forcément une scandaleuse pour les politiques impériaux. Même si des historiens stipulent que cette Jeanne Duval Lemaire (née en Haïti) n'est pas forcément notre Jeanne Baudelairienne, peu importe. Pour feu, la photographe ghanéenne-écossaise Maud Sulter, c'est une métisse guinéenne. Ce qui compte c'est qu'elle avait un statut de femme libre, non d'esclave au moment où elle a vécu à Paris, en plein empire. On ne peut comprendre Jeanne Duval la muse que si l'on comprend Jeanne Duval politisée de fait.

 

Voici un extrait d'un billet (mot) que Jeanne Duval a écrit à Charles Baudelaire : « … On sonne un gros coup. J’étais couchée et Louise (ma bonne) sortie. Ce ne pouvait être que toi. Je cours ouvrir en chemise. Personne ! Mais à travers la cour, de mon rideau je vois ton étourneau de frère qui file comme un cerf-volant. Qu’est-ce que tu voulais? Viens me le dire… »1. Lettrée, oui. Jeanne était comédienne, elle savait donc lire et écrire. Poétesse ? Peut-être, si l'on relève le style de ce petit mot, qui s'apparente à un petit poème. Où sont donc passées les lettres que Jeanne Duval a écrit à Charles Baudelaire? Jeanne avait une bonne, elle avait donc un statut social qui le lui permettait. Elle n'a pas toujours vécu sur l'héritage de Charles. D'ailleurs la mère de Jeanne Duval est venue la rejoindre à Paris, comme l'attestent des lettres de Charles Baudelaire. Elle qualifie Charles Baudelaire de « frère », par rapport à l'idéal républicain, probablement. En outre, on sait que Charles Baudelaire n'aurait pas été accepté en franc-maçonnerie mais qu'en était-il de Jeanne Duval ? C'est aussi avec son patrimoine politique que la muse haïtienne a été sublimée en poésie, peinte et dessinée.

 

 

 

 

Jeanne Duval, Muse d'Artistes (poètes, auteurs, peintres et photographes)

 

 

 

Crédit photo : Baudelaire, "Jeanne Duval", dessin de sa "Vénus noire", Commons, domaine public. 

 

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Poètes, auteurs, peintres et photographes ont saisi Jeanne Duval. Elle avait beaucoup de succès en tant que muse, peut-être plus qu'au théâtre de la porte Saint Martin ou celui du Panthéon, qui lui sont généralement attribués comme scènes de prédilection. L'auteur Gustave Flaubert connaissait aussi Jeanne Duval. Et l'on peut supposer que Flaubert, qui s'est inspiré de plusieurs femmes pour dépeindre son héroïne Emma Bovary, a probablement songé à la Muse Jeanne Duval.

Et l'on sait que les poètes Charles Baudelaire et Théodore de Banville2 ont écrit des poèmes inspirés par Jeanne Duval. Théodore de Banville a écrit « Le Divan Le Peletier » en s'inspirant de « l'esprit moderne » de cette Muse qu'il qualifiera de « spirituelle » dans l'un de ces ouvrages3.

 

Quand Charles Baudelaire écrit sur Jeanne Duval en muse érotique, il ne ressort de ces poèmes aucun cliché de l'esclave noire ou métisse dont le maître blanc peut profiter à sa guise. Il en ressort de l'amour sublimé de chair et d'esprit. Encore une fois, pour l'époque, faire de ce type de femme-là une égale désirable est complètement révolutionnaire. Une vingtaine de poèmes environ sont reconnus comme étant inspirés par Jeanne Duval: Parfum exotique, Sed non satiata, La Chevelure, Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Le Serpent qui danse, Remords posthume, Hymne à la beauté, Le Chat, Duellum, Un Fantôme, Je te donne ces vers afin que si mon nom, Le Balcon, Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, Les métamorphoses du vampire, Le Vampire, Les Bijoux, Une Charogne, La Beauté, De profundis clamavi, Le Léthé, Le Possédé, Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle, L’invitation au voyage, Épilogue à la deuxième édition. Les poètes amoureux n'ont pas de limite en poésie, on peut supposer que d'autres lui sont attribués. On peut aussi se référencer à l'ouvrage « Journaux intimes, fusées » de Charles Baudelaire.

 

Jeanne Duval a été dessinée à plusieurs reprises et différents âges par Charles Baudelaire lui-même, à la plume et à l'encre de Chine entre 1858 et 1865. Il ne l'a jamais dessinée nue ni aucun peintre d'ailleurs. Beaucoup ont spéculé sur la phrase posée sur un dessin : « Quaerens quem devoret » qui signifie « Comme un lion rugissant, cherchant qui dévoré ». Et pourquoi ne pas supposer que Charles Baudelaire exténué des pressions sociales de l'empire que son couple représentait, dessine Jeanne Duval dans l'optique de dire « Est-ce d'elle que vous avez si peur ? » ou encore « Il est temps de fermer la gueule des lions ». Des dessins de Jeanne Duval par Charles Baudelaire se dégage une muse d'un air mutin, d'une sensualité d'amoureuse et d'une personnalité vive.

 

Le peintre religieux Paul Chenavard, ami d'Eugène Delacroix, voulait lui aussi peindre Jeanne Duval et Charles Baudelaire lui a envoyé un dessin à ce sujet. Gustave Courbet a peint Jeanne Duval dans son tableau intitulé « L’Atelier du peintre. Allégorie Réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique (et morale) » et daté de 1865. Plus connu sous le nom de « L'Atelier du peintre », le tableau est exposé au Musée d'Orsay à Paris. Jeanne a été effacée du tableau, sans preuve que ce soit Gustave Courbet lui-même qui l'ait ôté, même s'il lui arrivait de gommer des personnages de ces tableaux. Le temps faisant son effet, lors d'une restauration de l'œuvre, elle est réapparue. Ce tableau dépeint les progrès et régressions de l'humanité selon Gustave Courbet. Charles Baudelaire et Jeanne Duval sont placés du côté des progrès de l'Humanité par le peintre Gustave Courbet. Ce dernier s'est inspiré de son tableau « Portrait de Baudelaire » et l'a reproduit quasi à l'identique dans « L'Atelier du peintre ».4

 

Édouard Manet a également peint Jeanne Duval à plusieurs reprises. Son œuvre la plus connue est le tableau dit « La maîtresse de Baudelaire » (titre non donné par le peintre) daté de 1862. On y note le contre-pied (figuratif et figuré) baudelairien des poèmes sensuels. Jeanne Duval ressemble à une fleur gigantesque stoïque de beauté, même si vieillissante, à l'éventail figé et le vent ne souffle que sur les rideaux. Il faut se rappeler qu'Édouard Manet a vécu dans le Brésil du 19ème siècle. Rappelons-nous aussi la force politique de son œuvre « L'exécution de Maximilien » œuvre partisane d'un combat républicain anti-violent. Son tableau « Olympia » (daté de 1863) est tout aussi politique. Édouard Manet a peint Jeanne Duval entièrement habillée en opposition à « Olympia ». 

 

D'emblée, dans la toile « Olympia », Édouard Manet dénonce le diktat de la beauté : est-on belle parce qu'on est blanche et nue ? Une fleur est-elle belle de fait ? Peut-on se permettre de dire qu'une femme noire, métisse, est belle ? Un chat noir est-il plus beau qu'une modèle noire, métisse ? L'œuvre de Frédéric Bazille daté de 1870 « Négresse aux pivoines » fait nettement référence à « Olympia » et mène à répondre à ces questions. Je pense incontestablement que le portrait « Au bal » de Berthe Morisot, daté de 1875, représente Jeanne Duval, encore une fois vêtue de blanc, à l'éventail, dans le même ordre d'idée d'hommage à un tableau de Édouard Manet, chef de file de l'impressionnisme pour beaucoup de peintres.

 

C'est le photographe Félix Tournachon Nadar qui a présenté Jeanne Duval à Charles Baudelaire. Mais ils s'étaient croisés auparavant, au théâtre grâce à Théodore de Banville dont l'ouvrage « Lettres chimériques » est une œuvre primordiale d'un témoignage qui rend hommage au couple. Il est indiscutable que Félix Tournachon Nadar a photographié Jeanne à plusieurs reprises, peut-être même le couple, pourquoi ne l'aurait-il pas fait ? Dans le fichier de la bibliothèque nationale de France, de l'Atelier Nadar, on la retrouve en « Jeune modèle ». Sous le nom des photographiés Duval apparaissent un « Docteur Duval » et un « bébé Duval » des Folies bergères. Il faut aussi souligner les ressemblances avec des « actrices ou femmes non identifiées ». C'est une des rares qui pose en drapée de velours, les cheveux crépus lâchés, face au photographe, suggérant de nouvelles beautés féminines. Dans son ouvrage « Baudelaire intime, le poète vierge » le photographe Félix Tournachon Nadar dresse un portrait parfois sec de Jeanne Duval dont il fait la connaissance en 1839. Enfin, Jeanne Duval et Charles Baudelaire fréquentaient le salon d'Apollonie Sabatier. C'était un lieu de rendez-vous où beaucoup d'intellectuels, de politiques et d'artistes de l'époque se retrouvaient. Sur l'un des dessins de Charles Baudelaire Apollonie Sabatier a noté : « La voilà votre idéal, la dardart ».

 

 

Cette femme, Jeanne Duval, est une figure historique et esthétique primordiale du 19ème. On ne saurait la réduire au niveau d'un érotisme ou d'une prétendue prostitution. Elle a inspiré de nombreux artistes et auteurs français. Elle leur a apporté son esprit moderne et une esthétique qui permettra d'enrichir des courants artistiques de la nouvelle poésie, de la peinture notamment de l'impressionnisme, et de la photographie de portrait d'actrices.

Jeanne Duval a été l'Aimée de Charles Baudelaire, celui qui apporta un souffle nouveau à la poésie, comme le soulignait Victor Hugo. Un souffle nouveau littéraire, esthétique, politique et social : « Nous qui avons mieux fait que de connaître Baudelaire, nous qui l'avons toujours suivi, admiré et aimé, nous savons que sa vie entière, comme son œuvre, fut remplie par un seul amour, et que du premier jour au dernier, il aima une seule femme, cette Jeanne, admirablement belle, gracieuse et spirituelle, qu'il a toujours chantée.»5

 

 

 

© K. Yeno Edowiza

 

 

Notes

 

1. Voir « Baudelaire Intime », p. 11 par Nadar. Extrait d'un billet écrit par Jeanne Duval. Félix Tournachon, Nadar dit avoir vu Jeanne Duval en 1870.

2. Cf. « Mes souvenirs »,  Théodore de Banville, Charpentier, 1882, p. 74 : « C'était une fille de couleur, d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial ».

3. Voir « Lettres chimériques », 1885, pp.281-282.

4. J'ai réalisé une image numérique à partir de ce portrait et de celui d'un dessin de Charles Baudelaire, en utilisant le poème « La chevelure » pour replacer le couple ensemble.

5. Théodore de Banville, « Lettres Chimériques ».

 

À lire aussi : 

 

 

Biographie



 

Karine Yeno EDOWIZA, née le 29 mai 1970 à Paris, est une auteure française et gabonaise.  Elle a grandi à Paris, Créteil et Libreville. Diplômée d'une Maîtrise d'Ethnologie, Karine yeno Edowiza écrit des récits, contes, poèmes, slam, pièce de théâtre et des récits-documentaires.


 

Autoportrait : artiste et auteure, je suis diplômée d'une Maîtrise d'ethnologie (2 spécialisations : rituels corporels et santé féminine, objets royaux et structures d'état de l'Afrique centrale). Je me produis sur scène comme comédienne et slameuse-chanteuse. J'ai mis en scène mon texte « Nzinga, reine et résistante » au théâtre. Je compte plusieurs stages et résidences cinématographiques à mon actif, notamment avec Sud écriture et la cinémathèque de Nice et le Grec. J'ai exposé mes travaux numériques dessins, peintures et photos autour de Jeanne Duval et Charles Baudelaire au Museeav de Nice. Je continue mes recherches sur Jeanne Duval.

 

 

 

***

 

 

Pour citer ce témoignage

 

Karine Yeno Edowiza, « Jeanne Duval, l'Aimée de Charles Baudelaire : une muse haïtienne à Paris »Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Numéro spécial 2017 (papier, numéro épuisé), mis en ligne le 31 octobre 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/ns2017/kye-jeanneduval

 

 

 

Mise en page par David SIMON

 

 

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