28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 12:06

 

Megalesia 2020 | Revue culturelle d'Orient & d'Afrique

 

 

 

 

Albert Memmi

 

 

ou le malentendu

 

 

 

 

Mustapha Saha

Sociologue, poète, artiste peintre

 

 

 

© Crédit photo : "Mustapha Saha avec Albert Memmi" par Élisabeth et Mustapha Saha.

 

 

Je suis profondément attristé par la banalité et la pauvreté littéraire des hommages rendus à Albert Memmi. Les mêmes platitudes, les mêmes inexactitudes, se retrouvent quasiment dans tous les médias. J'ai travaillé récemment, pendant une année, avec Albert Memmi sur un projet de livre. Nous avons buté, à la fin, sur la question de son sionisme. Pendant plusieurs mois, il faisait une autocritique intéressante, corrigeant, avec humour, l'aveuglement d'une vie entière, qui s'explique par un conditionnement inculqué dès la prime enfance, un embrigadement dès l'école primaire. Il était finalement resté fidèle à son adhésion au mouvement de jeunesse Hachomer Hatsair, au risque de compromettre l’universalité de son œuvre. Il me parlait, avec drôlerie, de ses échanges avec Golda Meir. Cet indéfectible positionnement l'avait décroché de ses origines tunisiennes, distancié de sa maghrébinité. Il avait vite adopté, en tout cas dès son installation définitive en France, le regard du colonisateur qu'il avait si bien décrit et démystifié. Il pensait fortement que les arabes n’avaient d’autre chance de survie que l’adoption du modèle occidental et la laïcisation de leur islamité. Il revenait à la case départ, la mission civilisationnelle, hygiéniste, des colonisateurs. Il se voulait juif sioniste, citoyen français et tunisien paternaliste dans une personnalité qu’il savait douloureusement fragmentée. Jean-Paul Sartre avait bien souligné dans sa critique, devenue préface du « Portrait du colonisé », qu’Albert Memmi n’avait pas compris le colonialisme comme système, comme machine froide, comme négation absolue de l’altérité.

 

Je voulais réconcilier Albert Memmi avec le Maghreb, avec sa véritable appartenance ethnique et culturelle, avec le monde arabe, qui boycotte toujours ses livres. J’espérais voir ses ouvrages principaux, au-delà de tout clivage, enfin traduits en langue arabe. Entre déclarations explicites et sous-entendus lourds de significations, je le sentais confronté à une barrière insurmontable, une contrainte intime, une entrave invisible qu’il n’a jamais franchies. Albert Memmi aimait jouer au chat et à la souris. Il avait acquis, avec l’âge,  une certaine sagesse et une malice certaine.  Il éludait  ses jugements et ses écrits injustes sur Jean Amrouche, qui fut son professeur au lycée Carnot de Tunis, sur Frantz Fanon, qu’il avait soigneusement évité de rencontrer, et sur quelques autres. Il liquidait Driss Chraïbi d’une formule assassine : « Il savait écrire, mais il avait un sale caractère ». Il m’a raconté dans le détail ses relations avec Albert Camus, « un sacré coureur de jupons », qui s’était contenté de lui accorder deux feuillets ironiques en guise de préface à « La Statue de sel », ses rapports avec Jean-Paul Sartre, qu’il décrivait comme une intellectualité intimidante, « une montagne écrasante », qui lui avait proposé de diriger un numéro spécial des Temps Modernes sur la Tunisie qu’il n’était pas capable d’assumer, avec Simone de Beauvoir, qui avait renvoyé une demande de rendez-vous aux calendes grecques. Jean-Paul Sartre refusait gentiment de me parler de lui. Ils ne s’étaient  plus revus depuis la fin des années cinquante. 

 

J’avais beaucoup d’affection pour Albert Memmi. Il me témoignait  un attachement sincère en retour. J’ai fait sa connaissance à la faculté de Nanterre quand Alain Touraine, directeur du département de sociologie, l’avait sollicité, en 1970, pour un poste d’enseignant. Henri Lefebvre, qui était mon professeur principal, l’ignorait.

 

Albert Memmi était, sans conteste un écrivain inspiré, auteur de quelques chefs-d’œuvre. Ses portraits du colonisateur et du colonisé étaient arrivés à point nommé, avaient joué un rôle important dans la lutte contre le colonialisme, à l’instar du « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, qu’il avait croisé en septembre 1956, à Paris, au premier Congrès des écrivains et artistes noirs, sans suite. Albert Memmi refusait systématiquement que nous parlions philosophie. Il n’y avait que René Descartes qui trouvait grâce à ses yeux. Il n’était pas un sociologue à plein temps non plus. Il était un psycho-sociologue pragmatique. Il ne jurait que par les vertus des choses vues, observées, vécues. Un jour, il me dit :

 

 

Toute ma vie, je n'ai su faire qu'une seule chose, écrire.

Je me donne l'appétit en lisant chaque jour un livre, en écornant quelques autres pour les besoins de la réflexion. Les références dessinent les pistes en pointillés. Et j'écris. La sève de l'écriture m'alimente et me nourrit.

 

 

À lire aussi : 

 

***

 

Pour citer ce texte

 

​Mustapha Saha, « Albert Memmi ou le malentendu », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020, mis en ligne le 28 mai 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/memmi​-​​​​​​malentendu

 

Mise en page par David Simon

 

© Tous droits réservés                                 Retour à la Table de Megalesia

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia

Publications

 

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

Rechercher

À La Une

  • Megalesia 2021
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES VOUS PRÉSENTE SON FESTIVAL EN LIGNE Megalesia édition 2021 du 8 mars 2021 au 31 mai 2021 © Crédit photo : Mariem Garali Hadoussa, une femme en désir, peinture. Festival numérique, international & multilingue des femmes & genre...
  • Événements poétiques | Le Printemps des Poètes | Les femmes et le désir en poésie
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES VOUS PROPOSE DE PRENDRE PART À SON RECUEIL DU FESTIVAL LE PRINTEMPS DES POÈTES Les femmes & le désir en poésie © Crédit photo : Claude Menninger, photographie prise au musée Würth à Erstein lors d'une exposition rétrospective...
  • Désirance
    Événements poétiques | Le printemps des Poètes | « Les femmes & le désir en poésie Désirance Maggy de Coster Site personnel Le Manoir Des Poètes Désir de feu feu de braise braise étincelant dans l’âtre de mes nuits nuits matérialisées dans les rêves Connivence...
  • Le corps de l’Homme et Libidoll
    Événements poétiques | Le printemps des Poètes | « Les femmes & le désir en poésie Le corps de l’Homme & Libidoll Luxy Dark © Crédit photo : Luxy Dark, "La Déchirure", tableau. Le corps de l’Homme Le corps de l'Homme est une toupie, Une toupie qui s'enroule...
  • Une nuit
    Événements poétiques | Le printemps des Poètes | « Les femmes & le désir en poésie Une nuit Christine Fusarelli © Crédit photo : Mariem Garali Hadoussa, "Désir", peinture. Et cette nuit qui vient Est-elle menace d’immobilité Ou promesse de recommencement...
  • tes mains
    Événements poétiques | Le printemps des Poètes | « Les femmes & le désir en poésie tes mains* Houle Crédit photo : Hands, domaine public, image de Commons, Wikimedia. je clos mes paupières dans les profondeurs du lit. immobile, comme le poème d'un mort....
  • J'ai jeté l'encre dans les ports
    Événements poétiques | Le printemps des Poètes | « Les femmes & le désir en poésie J'ai jeté l'encre dans les ports Olympia Alberti Crédit photo : Olympia Alberti en 2 016, image de Commons, Wikimédia. J'ai jeté l'encre dans les ports en pluie en amertume...
  • À mon seul désir
    Événements poétiques | Le printemps des Poètes | « Les femmes & le désir en poésie À mon seul désir Chantal Robillard Crédit photo : Mon seul désir, un détail de la tapisserie de la dame à la licorne, Commons, Wikimédia. A u milieu du ciel rouge vif et...
  • Lettre n°15 | Eaux oniriques : mers/mères
    Lettre no 15 sur les Eaux oniriques : mers/mères © Horizon par Véronique Caye . Vous avez carte blanche pour en parler. La parution des documents choisis par notre équipe est successive du 14 décembre 2020 au 28 février compris. La mise en ligne se fait...
  • Merci Overblog ?
    Lettre n°15 | Eaux oniriques... | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes, hommages, etc. Merci Overblog ! Chère plate-forme Overblog France, La revue LE PAN POÉTIQUE DES MUSES vous adresse ses sincères remerciements pour la qualité de votre entreprise,...