11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 12:00

 

 

S'indigner, soutenir, lettres ouvertes



Lettre ouverte

 

 

à Madame la Ministre de la Justice


 

Catherine Lévy-Hirsch 

    

 

Strasbourg, le 12 novembre 2013

 

Madame la Ministre de la Justice

13 Place Vendôme. 75800 Paris

 

 

Madame la Ministre,


 

Quand un geste cynique est associé aux paroles de rejet, c’est notre République qui est en danger, quand la société civile et les politiques ne se mobilisent pas ensemble contre toute forme d’exclusion et de rejet de l’autre, c’est la Démocratie qui est en danger, quand un seul enfant parmi les enfants focalise la haine, c'est la Condition Humaine qui est en danger.

 

Le silence qui a suivi les paroles et gestes odieux qui ont été proférés et commis à votre égard (avant que « Minute » publie d’autres insultes vous concernant) ne semble pas être de la même essence que ce silence qui est l’allié du vide où se niche et se développe la terreur. Il ressemble plus à cet effroyable silence qui est l’expression de la sidération.

 

De quoi avons-nous été le plus atteints ? De ces actes ou par le fait que ce sont des répétiteurs mesurant moins d’un mètre cinquante qui ont proféré ces invectives contre vous, l’être humain, la femme et la ministre que vous êtes ?

 

Que faire devant ce rejet de l’autre qui, jour après jour, s’inscrit dans la banalité ? Parler, écrire ? Trouver quelle solution rapide pour exorciser cette énorme dose de violence assénée par des gamins (je ne m’en tiendrai qu’aux enfants) ? Quelle réponse reflétant les mesures de bientraitance peut être donnée par les adultes et par l’Etat à ces attaques provenant des Petits Poucets de notre République ? Que faire pour que ces pitchounets colorent la vie de leurs parents d’espoir, eux sur qui le cynisme des adultes a déteint ?

 

La démocratie permet à tout à chacun de s’exprimer. Et c’est tant mieux. Les enfants ont aussi ce droit à l’expression. Par le biais des conseils municipaux pour jeunes, ils peuvent l’exercer dans les communes. Grâce aux représentations des élèves dans les institutions scolaires, ils ont la possibilité de développer cette capacité. Avec le nombre de structures « solides » (institutions, associations….) et « liquides » (toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies), les enfants de la République ont les moyens de s’exprimer. Ils sont membres de la cité, et au titre d’enfants ou de jeunes, ils apprennent au fur et à mesure de leur croissance à être des citoyens actifs respectueux de la Loi et des règles qui ont pour but l’amélioration perpétuelle des conditions du « vivre ensemble » et du « vivre avec ». Avec cette évidence pour postulat, peut-être n’avons-nous pas été suffisamment vigilants ?

Les évènements phobiques dont vous êtes victime sont comme une gifle à la façon dont nous vivions la Fraternité. Nous vivions, car il y a l’avant et il doit y avoir l’après le fait de vous avoir injuriée.

Depuis plusieurs décennies, la phobie de la peau noire ne tenait plus la Une des médias remplacée par les juifs et les musulmans qui focalisaient les intérêts de la haine. Or, les relents d’un colonialisme détestable refont surface.

 

Ce réveil brutal opéré par les faits d’une extrême jeunesse vouée à la phobie en est la preuve. Avec ces culottes courtes et jupettes porte-paroles de la haine, c’est un pan entier de notre pays qui exprime sa peur et qui assoit sa légitimité sur de vieux démons. Du civique, on est subrepticement passés au civil. Le rassemblement des citoyens a fait place au clivage renforcé par les idées extrémistes. La France « blanche » se réveille, pendant que les Français sont spoliés de leurs simples droits de citoyens appartenant à la République française une et indivisible. Pourtant, de nombreuses alertes ont été lancées par celles et ceux qui subissent de plus en plus les phobies de ceux qui ont un goût de  revenez-y.

 

Madame la Ministre, vous êtes la gardienne de la Loi. De par ce fait, vous ne pouvez pas être juge et partie. Votre silence, signe de réserve et de dignité en réponse à ces actes odieux, est, en plus d’être un exemple, le seul moyen de ne pas faire passer les feux de la haine que certains veulent développer en un incendie qui ravagerait notre pays et mettrait en danger la laïcité.

 

 

C’est avec cette même dignité que nous devons tous combattre ce cancer qui ronge notre République, et œuvrer ensemble à combattre ces paroles et gestes porteurs d’idées que l’on croyait oubliées.

Ensemble, oui ensemble. Parce qu’en vous insultant Madame notre sœur en humanité, ils nous ont tous et toutes insultés-ées : citoyens-nes lamda, êtres humains aux pigmentations cutanées différentes, aux croyances diverses, aux choix de vie personnels…

Or, il ne s’agit pas de citoyens comme les autres. Il s’agit d’enfants. De ces êtres porteurs de nos espoirs, des ces cœurs que l’on dit grands parce que non limités par les miasmes des adultes, de ces esprits en formation qui devraient être les enfants des Lumières et, de ce fait, porteurs de la lumière qui éclaire cœurs et esprits et qui illumine le futur.

 

Ces enfants représentent l’inversion proportionnelle de la mesure. Plus les mots et actes de rejet sont commis par des enfants, plus l’ancrage de l’hostilité envers son prochain est grand. Que choisir pour y faire face ? Parler, écrire ? Peu importe, il faut agir.

 

 

Agir immédiatement et mener des actions dans le temps pour que la démesure ne parte pas à vau-l’eau. Donner à ces enfants de la mesure au travers de l’école et de l’instruction qu’ils y reçoivent, par les biais des activités périscolaires, par les actions menées par les associations (du travail de lutte contre l’oubli aux projets d’entraide et de solidarité)...

À nous de savoir mesurer avec les outils que nous avons pour aider ces enfants à grandir et s’épanouir.

Joindre des actions concrètes à l’indignation suscitée par les propos honteux vociférés à votre égard est la seule réponse possible. Associer cette enfance à des projets républicains et fraternels est la seule action possible.

 

C’est donc bien ensemble que nous devons répondre aux violences que vous avez subies. C’est aussi ensemble et à vos côtés que nous devons mettre en valeur dès à présent toutes les actions visant à la mixité et au rapprochement de nos frères et sœurs en humanité.

 

L’union, par le simple fait de son expression, prend sa force dans la réplique qu’elle donnera par ricochet aux parents de ces enfants. Les mots doux de l’amitié fraternelle, les mots forts du combat pour la liberté, les flots d’actions communes qui nourrissent le fleuve de l’égalité sont autant de réponses à ces détracteurs qui assassinent leurs propres enfants en les asphyxiant au moyen de leurs idéaux de caniveaux pêchés au plus profond de leurs abysses qu’ils croient salvateurs. Mais ces parents, sont-ils conscients de ce qu’ils engendrent ? Des dégâts ultérieurs que causera cette bombe à retardement qu’est l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants ? Sont-ils conscients qu’ils nourrissent leur progéniture des sucs produits par la bête immonde ? Quelle que soit la réponse, le temps presse car le mal n’a déjà que trop progressé.

 

Avec le passé pour héritage à transmettre, c’est avec un présent actif et solidaire et des actions menées sur un long terme que se construiront les esprits de la France et du Monde de demain. À ces enfants spoliés de la partie la plus noble et bienveillante de leur humanité, à savoir l’altérité, disons leur : je t’aime.

 

Les inviter à contribuer aux différentes actions solidaires, leur permettre de nous inviter aux leurs (celles qu’ils mènent dans leurs écoles, ou par le prolongement d’associations tel que Copains du Monde, ou encore institutionnels tels que les Clubs Unesco…) est, à mon sens, une des meilleures réponses que nous pouvons offrir à ces messagers désignés d’office par des adultes mûs par une animosité qui devient endogène. Ils sont, à l’instar de ces enfants soldats, de la chair à canon pour les partis politiques qui manipulent les foules au lieu d’instruire le peuple. Ces porteurs d’avenir ne pourront jamais passer de « être » à « devenir » s’ils sont utilisés comme autant de réservoir des contre-valeurs républicaines.

 

Nous, citoyens de la République française avons les moyens d’accompagner tous les enfants de la République à devenir des femmes et des hommes libres et résistants au joug des totalitarismes. J’en reste persuadée.

 

Merci, Madame Taubira, pour votre énergie à construire un monde où l’apparence est signe d’appartenance à l’Humanité et où la force constructive est un maillon qui enrichit la chaîne de la fraternité.

Merci pour votre dignité.

 

Catherine Lévy-Hirsch

Membre du Cercle Menachem Taffel

 

 

 

 

Pour citer ce texte

Catherine Lévy-Hirsch, « Lettre ouverte à Madame la Ministre de la Justice »  Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°5 [En ligne], mis en ligne le 11 décembre 2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-lettre-ouverte-121481408.html/Url.http://0z.fr/22NR5

 

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