3 novembre 2020 2 03 /11 /novembre /2020 17:19

 

Hommage poéféministe | Textes poétiques

 

 

 

 

Le Fanatisme 

 

Ode

 

Amsterdam,

 

MDCCLXV (1765)

 

​​​​​

 

​​

 

Poète anonyme

 

Poème choisi, transcrit, remanié & mis en français moderne pour cette revue par Dina Sahyouni

 

 

 

​© ​​​​​​​​​​​​​​​​Crédit photo : "Première de couverture du poème", capturée par la revue LPpdm. 

 

 

 

 

Quels monstres pour punir la terre

Le Ciel évoque des Enfers !

À sa fuite traînant la guerre,

L'intérêt vient forger nos fers ;

La jalousie, au front livide,

Précède la haine perfide ;

Le trépas fuit l'infirmité ;

La crainte engendre l'artifice ;

Le soupçon, fils de l'injustice,

Enfante l'inhumanité.


 

Du moins si leur noire cabale

Vous désolait seule, ô mortels !

Le souffle empesté qu'elle exhale

Ne montre point jusqu'aux autels...

Sur ces autels qu'il déshonore,

Quel monstre plus terrible encore

Porte d'audacieuses mains ?

Sous ses pas quel abîme s'ouvre ?

Le voile sacré qui le couvre

Abusera-t-il les humains ?


 

Je vois sur le trône adorable

De l'indulgente pitié,

Briller le sceptre inexorable

Du Fanatisme détesté :

Habile à feindre des alarmes,

L'ambition reçoit des armes

Des mains de la crédulité ;

Et prêt à rentrer dans la poudre,

Le peuple tremble au bruit du foudre

Qu'allume sa simplicité.


 

Aux temps heureux du premier âge

L'homme eut pour maître son auteur ;

Pour lois, une Nature sage

Qui se fit entendre à son cœur.

Dans les pièges de la licence

La faible et timide innocence

Eût à peine trouvé des fers :

Prêtres1 des dieux qu'ils fabriquèrent,

Soudain les tyrans consacrèrent

L'esclavage de l'Univers.


 

Aussitôt le peuple sans peine

Baise la main qui l'a dompté,

Et chacun croit voir sur sa chaîne

Le sceau de la divinité :

Bientôt du Midi jusqu'à l'Ourse,

Ce fleuve rapide à sa source

S'accroît par de nouveaux torrents ;

De leurs égaux devenus maîtres,

Quand les tyrans ne sont plus prêtres2,

Les prêtres servent les tyrans.


 

Presque au niveau du rang suprême,

Leur rang est trop bas à leur gré :

Bientôt l'orgueil du diadème

Fléchit sous le trépied sacré.

À leurs foudres toujours en butte,

Bientôt pour prévenir la chute

D'un sceptre déjà chancelant,

Confondu dans la foule obscure,

Le Prince aux pieds de l'imposture3

Court se prosterner en tremblant.


 

Il n'est plus désormais de digues

À vos projets ambitieux,

Prêtres, de vos lâches intrigues

Recueillez les fruits précieux...

Craignez-vous qu'un œil téméraire

Ose percer du Sanctuaire

Le labyrinthe redouté ?

Eh ! forgez contre le perfide

Un Dieu4 que vous ferez avide

D'un sang justement détesté.


 

Il faut l'étai de l'ignorance

Au trône fondé par vos mains :

Mais dans une éternelle enfance

Sachez retenir les humains ;

Ici, par une austère5,

Aux yeux du crédule vulgaire

Achetez d'éternels plaisirs ;

Et là brûlant d'un feu cynique6,

Jouissez du tribut inique

Offert à vos honteux désirs.


 

Proportionnez aux lumières

Des esclaves de votre Loi

Les erreurs plus ou moins grossières

Que vous offrirez à leur foi :

Tantôt qu'un style énigmatique7

D'une abstraite métaphysique

Obscurcisse encor le chaos ;

Et tantôt des royaumes sombres

Faites sortir avec les ombres

La peur qui forme les dévots8.


 

Mais toi, Rome, dont le courage

Aspire à dompter l'Univers,

Au fier ennemi qui t'outrage

Qu'attends-tu pour donner des fers ?...9

Immole un indigne ministre

Qui par cet augure sinistre

T'inspire un ridicule effroi ;

Et frappé du coup magnanime

Que porte un bras vengeur du crime,

Le Monde entier subit ta loi.


 

Non par les armes du scrupule

Ils ont subjugué tous les cœurs ;

Tout est peuple, tout est crédule,

Tout cède à de vils imposteurs :

Si les flambeaux d'une mégère

N'épouvantent que ce vulgaire

Presqu'abruti par ses travaux :

L'ivresse du Patriotisme10

Est dans les mains du Fanatisme

Le ressort qui meut les héros.


 

Mais de ces siècles de ténèbres

Pourquoi retracer les horreurs ?

Quels objets encore plus funèbres

M'offre ce siècle de fureurs ?

Voyez la France en cent batailles

Déchirer ses propres entrailles,

S'immoler ses propres guerriers,

S'enorgueillir du privilège

De couvrir son front sacrilège

Des plus détestables lauriers.


 

Par la bouche de ses ministres11

L'Éternel a dicté ses lois ;

En vain à ses arrêts sinistres

La Nature oppose sa voix ;

Que tout s'arme pour sa querelle,

Venez-le d'un peuple rebelle

Dont l'erreur osa l'outrager ;

Faites servir à votre rage

Le feu, le poison, le carnage :

Tout est permis pour le venger.


 

Ainsi12, de l'ingrat mercenaire,

Le maître expire sous les coups ;

Le frère assassine le frère,

L'épouse dénonce l'époux :

Du malheureux13 que ma furie

Fait à mes pieds tomber sans vie,

C'est peu d'avoir percé le flanc ;

Dans ses entrailles palpitantes

Il faut que mes mains dégoûtantes

Cherchent le reste de son sang.


 

Faut-il encor d'autres victimes

Pour assouvir cette fureur ?

Oui, que de plus illustres crimes

En éternisent la terreur....

Vois, mais adore, humble vulgaire,

C'est du milieu du Sanctuaire

Que part le funeste signal....

C'est enfin sur l'Être suprême,

Dans son Image, ses oints même14

Que porte le glaive fatal.


 

À mon respect pour ce saint Temple

Où vous prêchez l'iniquité,

Fourbes sacrés, que j'y contemple,

Vous devez ma crédulité :

Mes attentes sont votre ouvrage ;

Trop tard je frémis du langage

Des ministres du Dieu de paix ;

Ce Dieu dont l'équité sévère

Punit une faute légère,

Peut-il m'ordonner des forfaits ?


 

Sous des traits, dont enfin s'irrite

Mon cœur de remords combattu,

En vain votre bouche hypocrite

M'offre un fantôme de vertu...

Étrange et barbare Sagesse,

Qui vois une indigne faiblesse

Dans ce juste retour du cœur,

Tu n'es qu'une affreuse imposture ;

Au cri perçant de la Nature

Cesse d'opposer son auteur.


 

De tant d'horreurs du Fanatisme

Purgez le culte des autels,

Brisez les fers du despotisme

Dont il accable les mortels :

Contre une doctrine nouvelle,

Prêtres, signalez votre zèle,

Faites-en sentir le poison ;

Mais c'est assurer son empire

Que d'employer pour le détruire

D'autres armes que la raison15.

 

Fin

 

Notes

 

1. Ninus, après la mort de Belus son père, lui fit rendre les honneurs divins, et fut le premier prêtre de son Temple.

2. Les Successeurs de Ninus abandonnèrent à des prêtres qu'ils choisirent le culte des autels de la nouvelle Divinité.

3. Initiation des Rois Égyptiens ; éducation des jeunes Princes, confiée aux prêtres.

4. Sacrifices de Saturnes, Moloch, et C.

5. Brahmines, qui se sont attachées à des arbres dans des attitudes qui révoltent le bon sens et l'humanité.

6. Privilège des Fakirs, dont les embrassements honorent les femmes à qui ils veulent bien accorder ces faveurs, même au milieu des rues.

7. Hiéroglyphes égyptiens.

8. On ne confondra point cette peur à laquelle l'imbécilité païenne érigea des autels, avec cette crainte salutaire qui est le commencement de la sagesse.

9. Il fallait que les poulets sacrés mangeassent de bon appétit pour qu'on osât livrer une bataille.

10. Curtius, Decius.

11. On ne se rappelle point encore sans frémir les maximes horribles dont retentissaient alors tous les Temples.

12. Massacre de la Saint-Barthélemy.

13. Cadavre de l'Amiral de Coligny, jeté par la fenêtre et foulé aux pieds.

14. Assassinat d'Henri III et d'Henri IV.

15. Rationabile sit obsequium vestrum.

 

 

***

 

Pour citer ce poème

 

Poète anonyme, « Le Fanatisme, Ode, Amsterdam, MDCCLXV (1765) »,   poème choisi, transcrit, remanié & mis en français moderne par Dina SahyouniLe Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiquesHommage poéféministe au professeur Samuel Paty, mis en ligne le 3 novembre 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/21octobre/pa-fanatisme

 

 

Mise en page par Aude Simon

 

© Tous droits réservés 

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