30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 16:58

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

La Première

 

 

(extrait)

 

Joan Ott

 

Cet extrait est reproduit avec l'aimable autorisation de

l'auteure et de sa maison d'édition Le Manuscrit

 

 

© Crédit photo : couverture de l'ouvrage aux éditions Le Manuscrit

 

 

 

La Première, Éditions Le Manuscrit, 2007

 

 

Je ne suis pas malade. Pas vraiment. Quand les analyses sont un peu moins bonnes, on modifie le traitement, tout simplement. La médecine a bien progressé, ces dernières années. On ne fait peut-être pas encore de miracles, mais regardez-moi : est-ce que je ne suis pas sur pied ?

J’aurais pu continuer, au ministère. Ce n’était pas bien éreintant et la mission m’intéressait. Mais je me suis tout de même arrêtée. Quand donc… Oui, c’est cela. Il y a un peu plus de cinq ans. À soixante-neuf ans, je ne peux pas dire que je vais plus mal, non, c’est juste que je suis un peu fatiguée. L’âge, sûrement. En tout cas, rien d’alarmant.

Je ne prends plus de somnifères. Quand je me réveille, la nuit, je pense à des choses bizarres, à des choses pas très gaies. Mon enfance, surtout. Dire qu’il m’aura fallu plus de cinquante ans pour me rendre compte que ma mère n’était pas la mère parfaite qu’elle prétendait être et en qui je croyais. Ce n’est que maintenant que les souvenirs me reviennent. Au point que je me demande parfois si je ne les ai pas inventés. De telles horreurs… Mais non, tout est vrai. Je me revois à trois ans, assise sur ma petite chaise, au-dessus de la grande armoire, et ma mère en dessous qui riait, qui riait à s’en étrangler, et qui disait : Attention, si tu n’es pas sage, tu vas tomber… Qui d’autre qu’elle m’aurait hissée là-haut…

Une année, pour Noël, je devais avoir quatre ou cinq ans, un prisonnier m’avait confectionné un cadeau : un fouet. Ma mère avait trouvé cela très drôle… Et à treize ans, quand elle m’a emmenée voir un médecin pour soigner une acné que je n’avais pas… Ce charlatan… Il a incisé mes grandes lèvres pour y introduire des ovules d’hormones. Ça paraît invraisemblable. Et pourtant, c’est vrai. Au fond, c’est peut-être ça, ma maladie. Ma maladie, c’est ma mère. Ma mère qui voulait me tuer.

Je n’espère qu’une chose aujourd’hui : qu’elle meure avant moi. Ce n’est pas gagné : à quatre-vingt-dix-huit ans, même si elle est un peu gâteuse, elle est encore solide. Je ne lui souhaite pas de mal, mais tout de même, ce serait justice, et somme toute dans l’ordre des choses, qu’elle parte avant moi. Peut-être alors la famille reviendrait-elle vers moi, cette famille que je ne vois plus depuis plus de quarante ans parce qu’elle a tout fait pour m’en séparer : J’étais une mauvaise fille, une vraie méchante qu’il fallait fuir à tout prix, voilà ce qu’elle disait de moi. Voilà ce qu’elle dit encore dans ses moments de lucidité.

Mais je me demande pourquoi je pense à tout ça, je devrais oublier, penser à des choses gaies, puisque je vais bien maintenant, tout à fait bien. Ce n’est pas cette côte cassée qui va m’empêcher de respirer, ni cette grippe qui va m’obliger à rester couchée. Dès que la toux sera passée, je ne sentirai plus ma côte, qui guérira tout comme a guéri l’autre, une chute stupide sur un trottoir à San Francisco, l’hiver dernier. Cet été, je retournerai voir les enfants à Tokyo. Mais avant, il y a Pâques et mon voyage en Algérie avec eux, et tout de suite après, la Chine avec Bernadette. Et en attendant, l’appartement à refaire. Pas celui de Versailles, non, il est à peu près terminé, mais celui-ci. Il faut refaire la chambre d’amis. Jean-Philippe et Laure finiront bien par revenir un jour, il leur faudra un lit convenable, et un placard plus grand, pour Laure en tout cas, elle a tellement de vêtements… Pauvre Laure… Elle aura vraiment tout essayé. Mais les analyses sont formelles, il n’y a aucun espoir. Alors, elle compense, elle achète des vêtements…

Mais je ne veux pas y penser. Pas maintenant. C’est fou tout ce qu’il y a à faire, dès qu’on ne travaille plus. Tout vous tombe dessus, tout ce qu’on n’a pas eu le temps de faire avant, tout ce dont on n’a jamais eu le temps de s’occuper.

Mais aujourd’hui, j’ai le temps. Le temps, aujourd’hui, je le prends. C’est ce que j’ai appris. Je l’ai appris depuis pas bien longtemps. Tout comme j’ai appris à vivre aussi, à vivre tout simplement, à vivre comme je ne savais pas vivre avant. Tous les deux mois, je retourne à l’hôpital, pour mes analyses. La veille, je dors mal. Mais dès que je suis sortie, j’oublie : j’ai deux mois devant moi, deux mois de vie, de liberté. Alors, maintenant, le temps, je le prends.

[…]

Juste une heure encore, une heure au soleil. On est si bien. Dire qu’on est en novembre… Merci, mon Dieu, pour ce soleil. Merci, mon Dieu. Merci d’être en vie, sur cette terrasse, au soleil de novembre. Et pardonne-moi ma paresse, mon Dieu, pardonne-moi.

C’est curieux… étrange, vraiment… Je ne crois en rien, et pourtant, il me semble que je prie tout le temps… Il faut croire que même quand on n’y croit pas, ça fait du bien parfois de raconter des choses au Bon Dieu. Et Il peut bien me la pardonner, peut-être, ma paresse. Toute cette paresse en retard, depuis près de soixante-dix ans…

 

***

 

Pour citer cet extrait

 

Joan Ott, « La Première (extrait) », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 30 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/extrait1ere.html

 

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