14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 11:17

 

Revue culturelle d'Orient & d'Afrique

 

 

 

Nouvelle zone qui célèbre l'Orient et l'Afrique en poésie

 

 

 

Regard sémiotique sur la peinture

 

 

 

intemporelle d’Ahmed Cherkaoui

 

 

 

Mustapha Saha

 

 

 

© Crédit photo : Portrait d’Ahmed Cherkaoui par Mustapha Saha,

peinture sur toile, dimensions : 100 x 81 cm.

 

 

 

Contexte

 

Le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain programme une exposition rétrospective pour décembre 2017, en hommage à Ahmed Cherkaoui à l’occasion du cinquantenaire anniversaire de son éclipse de ce monde. Je consacre à l’immortelle figure de proue de la peinture marocaine et planétaire un portrait, peinture sur toile grand format, et une analyse des ressorts esthétiques et des radicules philosophiques de son œuvre fondatrice.

 


***

 

 

Regard sémiotique sur la peinture intemporelle d’Ahmed Cherkaoui

 


 

 

 

En 1967, le peintre Ahmed Cherkaoui est terrassé par une maudite infection à l’âge de trente-deux ans. Foudroyé par le feu de la création comme s’il n’est passé sur terre que pour imprimer son message. « L’Ange bleu » s’exécute en présage. Un demi-siècle plus tard, sa peinture trace toujours son sillage. Formé dès l’enfance aux arts calligraphiques et, par atavisme, au soufisme, il perçoit lui-même sa vocation artistique comme une impérative prédestination. Il conçoit, pendant son expatriation parisienne, sa trajectoire comme mise à nu des modélisations acquises, récusation des facilités exquises, exploration d’impénétrables territoires. Il ressent d’emblée son embrasement visionnaire comme une révélation.

 

L’œuvre accomplie dans l’urgence de l’éternité fugitive, dans la fébrilité des fulgurances intuitives, dans l’intensité d’une vie pressentie transitive, n’est ni abstraite, ni ancienne, ni moderne. Il s’agit, bien au contraire, d’une œuvre-univers, perpétuant, dans sa symbolique transcendante, le signe de l’esprit et l’esprit du signe, puisant sa sève dans des racines incorruptibles pour féconder des frondaisons sans cesse reconvertibles. L’artiste hérite à la naissance de la mystique interrogative sur les mystères de l’existence, du serment prophétique de la connaissance, du calligramme énigmatique de la prescience. Les premières compositions, captations des glyphes séculaires, déclinées comme antiques papyrus, déroulent les fluctuations existentielles, les incertitudes torrentielles, les vacillations essentielles.

 

Le jeune artiste acquiert les règles classiques de la plastique occidentale, les titres de noblesse universitaire, la reconnaissance des galeries internationales. Il se détourne ex abrupto des chemins balisés, des écoles labellisées, des gratifications caramélisées. Sa terre natale regorge d’indices indécryptables, de permanences indatables, de rémanences transmutables.

L’ambitieuse recherche s’attaque d’emblée à l’inconnaissable du connaissable, l’invisible du visible, l’indiscernable du perceptible. Se prospecte l’interaction secrète entre techniques magiques et magie de l’art. Le travail en profondeur sur surfaces réduites traque les fissures, les invisibilités tangentes, les échappatoires indétectables. Les tentatives de pénétration des références héréditaires, cuirassées dans leur récursivité close, glissent aussitôt dans l’imprévisible. Les formes extensibles se recombinent avec malice. Le jeu des miroirs démultiplie les points de fuite. L’amplification de l’infinitésimal bute sur l’inexprimable. Les brèches à peine suggérées se cimentent. L’intelligibilité se fragmente. La stylistique se façonne dans l’hybridation symbolique.


 

Aux commencements le tatouage, l’empreinte indélébile dans la chair, le patrimoine mnésique cessible dans la matrice inaliénable, les secrets concessibles dans leur hermétisme inviolable, les rites de passage transmissibles dans l’initiatique oralité. Cette peinture explicitement talismanique exprime avec ferveur la recherche ontologique, l’aimantation mythologique, l’ivresse argomautique. La palette saisit les couleurs ésotériques dans leur incarnation première, les figures allégoriques dans leur structure archétypale, les jonctions nodales dans leur vibration suspensive, les projections focales dans leur rupture évasive. La toile de jute, étoffe électrisable, fibre métamorphosable, absorbe sur le vif les visualisations extatiques, les télesthésies fantastiques, les imprégnations thaumaturgiques.

 

L’arborescence intemporelle, convulsée d’étincelles perceptives, d’illuminations substantives, traverse, sans altération, les tourbillons de l’histoire. La chromatique se pigmente de quintessence minérale, s’insuffle d’essence sidérale, s’infuse de conscience intégrale. Processus alchimique par excellence. L’architecture se tisse dans la texture. L’ardeur créative se canalise. Le concept se matérialise. Le substrat se spiritualise. La cosmogonie se tresse dans une clairvoyance inédite. Un vision tremblante, ondoyante, fluctuante de l’ovalité génératrice, définitivement rebelle aux pétrifications tétanisantes. Les talismans et les miroirs s’élaborent, dans la frénésie votive, en séries bijectives. « Le couronnement », acquisition française grâce au ministre de la culture André Malraux, allégorie sibylline d’une annonce messianique, consacre l’incandescence spirituelle dans ses flamboyances polychromes transperçant les pesanteurs de la matière.


 

Le pinceau trempé dans la cendre remue rageusement la boîte à Pandore, démaquille les démons lustrés d’or, démantèle les remparts et les miradors. Les toiles se baptisent de titres conjuratoires. S’interpellent dans la fureur graphique les fauteurs de malheur. « Le Mont des oliviers », branches décharnées, verdure noyée dans des mauves crépusculaires, sonne a postériori comme un cri prémonitoire contre une guerre génocidaire. Les candélabres de la fraternité se transforment en fourches caudines. Les tempêtes assourdies s’agglutinent en laves refroidies. Se décomposent et se recomposent des morphologies terreuses dans les cicatrices charbonneuses. S’amoncellent pupilles ballonnées dans leur impuissance scrutatrice. Le retour à l’argile purgative s’impose comme un appel au phénix rédempteur.

 

Les psalmodiques résonances du Dîwân d’Al-Hallaj tempèrent les cafardeuses dissonances. S’infiltrent lueurs multicolores dans l’opacité déprimante. S’exorcisent sur fonds sombres les malédictions objectales, les damnations sacerdotales, les compromissions fatales. Isis s’invoque comme bienfaisante pythonisse. Surgissent les trois mâts de la sagesse sur barque solaire. La coque terrestre se fait tour à tour comète tourbillonnante, graine germinante, vulve foisonnante. La tissure se déleste de ses tracés obscurs. Au-delà des géographies restrictives, l’elliptique représentation de théogonies lointaines ouvre le champ référentiel sur des analogies souterraines. L’œuf primordial s’entoure de blancheur sensitive, spectre énergétique d’inébranlable lumière. Le poisson cosmique, dans sa sacralité procréatrice, veille sur l’immuable écriture. La flèche divinatoire indique l’introuvable grimoire. Ne demeurent de la sphère purificatoire qu’arcures évocatoires, trigones sacrificatoires, reliquaires absolutoires. La spirale astrale aspire le regard au-delà du miroir, un miroir trinitaire revoyant l’affect à l’intellect et l’intellect au précepte indécodable. L’émotion esthétique bascule dans la contemplation métaphysique.

© MS

Ce texte est aussi classé dans "Muses au masculin"

 

***

 

Pour citer ce texte

 

Mustapha Saha (article & illustration), « Regard sémiotique sur la peinture intemporelle d’Ahmed Cherkaoui », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°11 & Numéro spécial 2017, mis en ligne le 14 septembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/9/peinture-cherkaoui.html

 

© Tous droits réservés                       Retour au Sommaire

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros

Publications

 

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

Rechercher

À La Une

  • No 1 | O | Les figures des orientales en arts et poésie
    PÉRIODIQUES | REVUE ORIENTALES (O) | N°1 | Les figures des orientales... Les figures des orientales en arts & poésie © Crédit photo : Mariem Garali Hadoussa, "Tendrement vôtre", peinture. IMPORTANT : Suite à un problème technique grave et indépendant...
  • Une femme aux yeux noirs (Victime de féminicide)
    REVUE ORIENTALES (O) | N°1 | Florilège de créations Une femme aux yeux noirs (Victime de féminicide) Mona Gamal El Dine Docteur en sciences de l'art (La Sorbonne Paris), Membre de la Société des Gens de Lettres, Membre du P.E.N Club International, Sociétaire...
  • Lettre n°16 | À nos ivresses et aux Bacchantes !
    Lettre no 16 À nos ivresses & aux Bacchantes ! Crédit photo : "Bacchante", domaine public, Wikimedia. La Lettre n°16 vous propose de nous parler de vos ivresses & des Bacchantes. Au plaisir de publier vos contributions : articles, poèmes, nouvelles, contes,...
  • Chronique d’occupation de l’Odéon. Un violent désir de bonheur
    Lettre n°16 | Bémols artistiques (réception cinématographique) | Revue culturelle d'Europe Huitième épisode du reportage-feuilleton d'Occupation du Théâtre de l'Odéon Chronique d’occupation de l’Odéon. Un violent désir de bonheur Mustapha Saha Sociologue,...
  • Chante l’amour
    Lettre n°16 | À nos ivresses & aux Bacchantes | Varia de Poétextes Chante l’amour Mona Gamal El Dine Docteur en sciences de l'art (La Sorbonne Paris), Membre de la Société des Gens de Lettres, Membre du P.E.N Club International, Sociétaire des Poètes...
  • Bikini réglementaire pour les championnats d'Europe de Beach-Handball !!!
    Lettre n°16 | À nos ivresses & aux Bacchantes | Réflexions féministes sur l'actualité Bikini réglementaire pour les championnats d'Europe de Beach-Handball !!! Françoise Urban-Menninger Blog officiel : L'heure du poème © Crédit photo : Capture d'écran...
  • Firmaman, textes poétiques en prose de Jean-Paul Gavard-Perret...
    Lettre n°16 | À nos ivresses & aux Bacchantes | Critique & réception Firmaman textes poétiques en prose de Jean-Paul Gavard-Perret. Ouvrage paru aux éditions Sans Escale avec une couverture signée par Jacques Cauda Françoise Urban-Menninger Blog officiel...
  • Agnieszka Holland, "Le Procès de l’herboriste", avec Ivan Trojan, Josef Trojan et Juraj Loj ​​​​
    Lettre n°16 | À nos ivresses & aux Bacchantes | Chroniques de Camillæ/Poésie & Cinéma ou Chroniques cinématographiques Agnieszka Holland, Le Procès de l’herboriste, avec Ivan Trojan, Josef Trojan & Juraj Loj Camille Aubaude Site & blog officiels : www.lamaisondespages.com/...
  • Premier bouquet poétique par Mlle Fanny Forestier
    Lettre n°16 | À nos ivresses & aux Bacchantes | Réception d'autrefois | Presse, média, femmes & genre Premier bouquet poétique par Mlle Fanny Forestier Paul Smith Réception journalistique choisie & transcrite par Dina Sahyouni Crédit photo : Des inondations...
  • Pluie de caresses
    Lettre n°16 | À nos ivresses & aux Bacchantes | Poétextes thématiques Pluie de caresses Michel Orban Poème reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de sa maison d'édition. © Crédit photo : Présentation visuelle avec extraits du recueil de...