21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 14:29

 

S'indigner, soutenir, lettres ouvertes, hommages

 

 Lettre ouverte d’une victime d’agression

sexuelle verbale à Madame Christine BOUTIN

 

Catherine Lévy-Hirsch

 

 

Madame Boutin,

 

Vous avez été ministre du logement. Un logement c’est un habitat, un lieu qui abrite, un lieu qui garantit la protection à laquelle ont droit tous les citoyens auxquels les dirigeants politiques se doivent de garantir un minimum de bien-être, de sécurité. De bienveillance de leur part. Or, ne pas être en situation constante de bienveillance vis-à-vis de ses concitoyens engendre des écarts de plus en plus grands dans la population, laissant une place de plus en plus importante au deux vitesses  qui s’incruste et contamine la société. Où chercher refuge quand aucune Loi n’abrite la protection des victimes d’agressions sexuelles ? N’est-ce pas le rôle des ministres d’œuvrer à la création d’un lieu législatif pour accueillir, protéger et défendre ces victimes ? Vous qui avez été ministre du logement, vous ne savez que trop la nécessité vitale de lieux, de murs protecteurs pour que vivent dans les meilleures conditions les Françaises et les Français.

 

Lundi 9 mai, un journaliste, Cyril GRAZIANI, a fait éclater au grand jour un scandale tu et entretenu par les responsables politiques et par la caste des êtres supérieurs. La violence sexuelle verbale subie par les femmes était enfin mise sur la place publique. Il s’avère que trois jours avant, je subissais une agression sexuelle verbale suivie d’un geste de violence physique, un étranglement, consécutif à mon refus de laisser mon agresseur me traiter ainsi. Deux jours avant, je déposais plainte contre mon agresseur.

 

Madame, vous avez twitté « Honte de ces anciennes ministres qui laissent entendre que les hommes sont des obsédés ! Marre, vraiment marre ! ». Vos propos blessants sont simplement scandaleux en plus d’être écœurants. Pourquoi prenez-vous la défense de mon agresseur et des deux hommes qui l’accompagnaient, lesquels, en plus d’avoir ri aux agressions sexuelles verbales que celui-ci avait proférées à mon égard, ne se sont pas interposés et n’ont rien fait pour arrêter la strangulation que mon agresseur m’a fait subir devant eux. Qu’est-ce que je vous ai fait pour mériter tant de cynisme de votre part ?

Animée par des valeurs fraternelles, je pourrais avoir de la compassion pour vous tant il m’est triste de constater que vous vous inscrivez dans cette mouvance des femmes de l’intelligentsia qui continuent de nourrir le machisme. Ce type de prise de position semble refléter une posture hiérarchique de type dominatrice dont la surpuissance de la parole doit supplanter toute velléité de volonté d’action visant à modifier les comportements d’une coterie qui orchestre un ordre moral qu’elle veut établir ou voir se perpétuer afin de monopoliser le pouvoir.

 

Pourquoi me faites-vous subir deux nouvelles agressions ? La première en me mettant au ban de la société, la deuxième en vous positionnant en figure de référence d’une bonne morale et de modèle du comportement féminin qui m’exclut de facto. Si rejeter l’autre, notamment celle qui a subi une agression sexuelle verbale, tient pour vous d’une normalité, ce ni le cas des autres ministres ni celui de celles et ceux qui m’ont accueille et tentent de m’accompagner depuis le vendredi 6 mai. Parmi ces personnes, ni élues politiques complices du machisme, ni femmes de la race des élues. Elles sont celles que vous rejetez régulièrement : travailleuses du sexe - par le biais d’une association (Grisélidis, située à Toulouse) – féministes (Planning familial et association Faire Face, également situées à Toulouse) homosexuels, transgenres (Support Transgenre 67). Ce sont les rares êtres humains à ce jour en capacité d’écouter et d’accompagner les femmes lambda victimes d’agressions sexuelles de types verbales et/ou physiques. Toutes ces personnes ont voulu m’accompagner. Elles ont été cantonnées dans leur vouloir. Car de vouloir à pouvoir il y a un vide qui porte préjudice à l’humanité tout entière. Ce vide, c’est une loi sanctionnant les agresseurs commettant des agressions sexuelles verbales et leurs complices.

 

Malgré ma volonté de me faire représenter par une association qui pourrait se porter partie civile, malgré notre volonté commune, la mienne, celle des exclus de votre vision du monde où nous les femmes et les petits subissons régulièrement des agressions sexuelles verbales et/ou physiques, et celle déclarée ce fameux 14 mai par des ministres et femmes politiques qui elles aussi veulent œuvrer à la marche du monde et à la protection des plus démunis en terme de protection spécifique à ce type d’agression, je me retrouve isolée.

 

Ces femmes et hommes régulièrement agressés sexuellement verbalement et physiquement, rejetés et instrumentalisés par celles et ceux qui sont les tenants de la bonne morale instituée en norme de référence, sont les seuls à ce jour à être moralement, physiquement, fraternellement et spirituellement à mes côtés. Ils me soutiennent et me portent, pilier invisible d’une forme d’humanité que vous semblez oublier, l’altérité. Oui, j’ai bien écrit spirituellement car l’altérité qui les habite est du ressort de la spiritualité.

 

Madame, par votre tweet, vous montrez de quel côté est la honte. Cette honte mérite la compassion. Mais la compassion n’est pas suffisante, et cela les ministres signataires de cet appel à faire parler les silences, à faire briller une flamme d’espoir pour empêcher que les Lumières ne soient plongées dans un obscurantisme visant à faire taire toute parole insufflée par le sens de la justice et de l’équité, ces  signataires l’ont bien compris.

Il est temps de sortir de cette torpeur qui laisse les victimes d’agressions sexuelles verbales et/ou physiques au ban de la société et qui bien souvent fait en sorte que les bourreaux soient considérés comme victimes.

S’il faut avoir marre de quelque chose, c’est de nous laisser nous, les victimes, être des sans domicile légal protecteur fixe.

 

En tant que femme déterminée à m’exprimer librement, j’ai été exclue à plusieurs reprises, autant par les hommes que par les femmes qui entretiennent le système machiste. En ma qualité de femme, j’ai eu droit à maintes reprises au pilori parce que j’ai tenu tête au système, parce que je ne me suis jamais tue, parce que j’agis en mon âme et conscience. Mon engagement politique, qu’il fut en son temps en qualité d’élue municipale ou quotidiennement en qualité de citoyenne, ancienne travailleure sociale, ou encore écrivaine, est mû par une volonté farouche, déterminée et intransigeante de faire vivre nos valeurs républicaines au travers des mes actes. C’est un engagement absolu et joyeux malgré la pathétique inhumanité de certains puissants de ce monde, de mon pays.

 

C’est l’humanité dans laquelle je vis et évolue qui me donne la vitalité pour combattre l’insupportable et ignorer le minable. Vous comprendrez Madame que je ne peux ignorer vos propos. L’humanité est ma patrie, ma famille, ma fratrie. C’est avec elle que je vis, c’est par elle que je suis animée, c’est grâce à elle que je respire ; c’est sa force qui me permet de vous écrire pour vous dire combien vous m’avez blessée.

À ce jour, je ne sais pas encore si mon agresseur s’est rendu à sa convocation à la gendarmerie, je ne sais pas du tout quelle suite donnera le Procureur à ma plainte, je ne sais toujours pas comment je vais pouvoir avoir droit à ce stricte minimum de justice qu’est la reconnaissance par la Loi des agressions sexuelles verbales et de la strangulation consécutive à ma non-acceptation de l’agression verbale que j’ai subie ; à ce jour personne n’a la possibilité légale de me représenter pour que les femmes, compagnes, sœurs, filles, nièces et petites-filles de mon agresseur et de ses complices ne subissent pas ce qu’ils m’ont infligé.

À ce jour, je me retrouve seule face à la pire des agressions sexuelles, la connivence machiste, sociétale, étatique ne me reconnaissant pas comme victime de ce type d’agression. Au moment où je vous écris, la seule chose que je sais est que je suis seule. Totalement seule à subir des agressions supplémentaires par votre mépris et par ce vide énorme dans lequel je suis placée d’office par les politiques qui n’ont pas fait en sorte qu’il existe une loi spécifique.

 

Il me reste en réserve une question par laquelle nous sommes tous concernés. Comment se fait-il qu’une agression sexuelle de masse comme celle de Cologne choque les défenseurs des plus fragilisés par toutes les formes d’exclusion alors qu’une masse d’agressions sexuelles individuelles étalées dans le temps et dans l’espace passe quasiment, pour ne pas dire totalement inaperçue ? Y aurait-il aussi un deux vitesses selon le type d’agresseur ? Ceux qui sont  politiquement corrects et ceux qui sont politiquement instrumentalisables ?

 

L’humanité a survécu aux épidémies de peste et de choléra. Pour survivre aux attaques répétées de l’indifférence et du mépris il nous faudra mener un combat de grande envergure et œuvrer au progrès par des mesures drastiques.

 

Pour ma part, j’ai confiance dans les hommes et les femmes qui veulent le bien de l’humanité. Tous les jours que me donne la vie je marche à ses côtés pour faire le maximum afin que nous puissions penser, parler et agir ensemble. Pour que les portes de l’altérité s’ouvrent, pour que le futur soit éclairé par les valeurs constructrices et que l’à venir ait un avenir.

Je vous invite à vous joindre à nous dans ce combat mené communément avec mes sœurs et frères en humanité afin que les pires des agressions, à savoir le silence et la complicité de connivence dont bénéficient ces criminels, cessent d’être un mécanisme en mouvement perpétuel.

 

Madame, vous vous appuyez régulièrement sur la religion pour étayer et appuyer vos idées. Pratiquer une religion, n’est-ce pas se relier à l’humanité  et aux êtres humains qui la composent ? Avant de m’exclure de votre humanité par vos propos, les avez-vous défendus au sein de votre communauté religieuse ? Pour ma part, en entendant les propos de votre chef spirituel, le pape François, j’ai le sentiment qu’il devrait avoir du mal à accepter que la moitié de l’humanité continue d’être agressée, humiliée, jetée au rebut. Il me semble qu’il ne pourrait pas accepter un millième de seconde qu’un être humain soit rabaissé par les gauloiseries auxquelles vous faites référence. Ces mêmes gauloiseries qui sont la porte ouverte à tous les comportements sexuels déviants perpétrés envers les femmes à travers le monde.

La fraternité et l’amitié et l’amour universels sont également des liens. Aussi, en vous écrivant, je suis en train de me dire que je vais mettre cette lettre en copie au pape François, votre guide spirituel religieux, mon frère en humanité, car je crois sincèrement qu’il ne peut pas accepter qu’une partie de l’humanité soit piétinée par l’autre partie. Notre triade républicaine m’encourage à relier, rassembler, à passer du  vivre avec des victimes au vivre ensemble de tous.

 

Au fur et à mesure que mes doigts clapotent, je me dis que ce chef spirituel religieux devrait comprendre la spiritualité qui m’anime, moi femme du peuple, athée et laïque. Il semblerait que nous marchions sur les mêmes chemins ardus et semés d’embûches qui, empruntés par des femmes et des hommes de bonne volonté contribuent à aller vers plus de paix, de fraternité et de solidarité.

 

Libérer la parole c’est sortir d’un enclos pour entrer dans un abri, c’est permettre de fixer des limites, des frontières à l’inacceptable. C’est construire un foyer capable d’accueillir tous et chacun. Notre engagement envers les Droits humains contribuera à rendre beau ce qui est laid et digne ce qui est indigne.

 

Soyons habités par les belles valeurs de notre république.

 

Que la paix et l’altérité nous guident.

Liberté, Égalité, Fraternité

 

Toulouse le 17 mai 2016

 

Voir également les poèmes extraits de l'auteure, url : http://www.pandesmuses.fr/2016/06/poesie-militante

 

Pour citer ce texte

Catherine Lévy-Hirsch, « Lettre ouverte d’une victime d’agression  sexuelle verbale à Madame Christine BOUTIN », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°8 [En ligne], mis en ligne le 21 juin 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/06/lettre-ouverte-a-Mme-Boutin

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